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« Le Monde » à fleur de peau

« Le Monde » à fleur de peau

Tu me manques… Deux journalistes du "Monde" écrivent coup sur coup sur la frustration. L’une dissèque le manque de sexe. L’autre décortique le manque de toucher. Deux mondes se frôlent les 15 et 16 décembre 2019 sans se trouver. Un Canard écrit à son tour, dans l’espoir de les rapprocher.

Un journal qui fête ses 75 ans, dont la rédaction a une moyenne d’âge de 47 ans, et dont les nouveaux locaux enjambent les trains à Austerlitz, parle de tout (1). Tout. Du Brexit. Des manifestations en Algérie. Du harcèlement moral à France Telecom. D’une réforme des retraites devenue illisible. Dès 7 heures du matin, 300 000 lecteurs avalent leur ration de trains qui arrivent en retard. Sans plaisir, juste pour mieux réfléchir. De Paris à Saint-Jean-Pied-de-Port, ils approuvent. Ils protestent. Ils doutent. Ils cherchent à comprendre.

Soudain, une chronique fait sursauter. Le sexe selon Maïa. Une journaliste fait rimer plaisir avec réfléchir. Ou plutôt, elle nous invite à réfléchir sur le manque de plaisir. Le Monde, 15 décembre 2019 : La misère sexuelle, un argument si pratique. Les hommes, en proie à la frustration de ne pouvoir jouir à volonté, seraient-ils victimes d’une pulsion si puissante qu’elle exigerait une prise en charge, séance tenante, par une représentante du sexe féminin ?

La frustration masculine suscite ici et là de la compassion. Les écarts de conduite - de l’attouchement au viol - s’expliqueraient par une loi physiologique qui impose au mâle d’expulser sa semence avec régularité sous peine de souffrances physiques et psychiques. Or, « le risque de mourir de faim ou de froid ne justifie ni le vol ni le squat », répond la chroniqueuse. De même, la grosse envie de sexe ne justifie pas d’ « outrepasser les règles les plus élémentaires du consentement ou de la vie en société. »

Si les hommes répugnent à se prendre en main pour canaliser leur désir, ajoute la chroniqueuse, c’est parce qu’ils entendent utiliser celui-ci comme l’instrument de leur domination sur les femmes. Mieux : « l’existence de la misère sexuelle permet de transformer le désir masculin en cause nationale de santé publique (en attendant le Téléthon). » Placé sous caution scientifique, le manque de sexe inverse les rôles. L’homme endosse le costume de la victime au moment de rendre des comptes.

Maïa Mazaurette s’irrite de la supercherie : « Je suis exaspérée de voir les femmes se dévouer, ou être désignées d’office, pour prodiguer du réconfort ; soit de manière préventive (il faut "donner" des rapports sexuels, avant que l’homme ne souffre), soit de manière curative (il faut se mettre à disposition des hommes qui souffrent, avant qu’ils n’explosent comme des Cocotte-Minute et qu’ils ne se "lâchent" sur la première personne venue). »

La chroniqueuse propose de résoudre le manque par un procédé mécanique : « Il va falloir mettre les mains ». Mais encore ? « Sauf handicap lourd, rien n’empêche les personnes délaissées de se masturber. En matière de soulagement des pulsions, une masturbation vaut autant qu’un missionnaire. »

Le sens du toucher

Et si la misère sexuelle n’était que l’avatar d’une misère plus diffuse, celle qui prive les neuf mètres de peau d’un adulte de tout contact avec autrui ? « Entrez dans une boulangerie, vous récupérerez votre monnaie dans une machine à sous. Passez au supermarché, vous serez tenté de biper vos articles. Consultez un médecin, n’attendez plus qu’il vous tende la main. » Le Monde, 16 décembre 2019 : la journaliste Maroussia Dubreuil enquête sur le toucher, ou plutôt sur l’absence de toucher. Hors des écrans, le toucher devient un produit de luxe. Une blogueuse propose de remplacer la bise au travail par « un salut à la japonaise (…) ou tout simplement la bonne vieille poignée de main ». Un gel hydroalcoolique dépose une fine pellicule antibactérienne entre nous et le reste du monde. Une confusion entre toucher et attouchement rend obsolètes bises et accolades, dans un contexte post #Metoo où tout geste est scruté comme potentiellement intrusif.

Or, « nous le sentons bien : les cajoleries nous sont essentielles », constate la journaliste, laquelle s’appuie sur le neuroscientifique François Jouen : « Quand elles sont stimulées, nos fibres C-tactiles, présentes autour des poils et reliées à notre cortex insulaire, déclenchent des émotions positives et jouent un rôle important dans notre développement neurologique. » À Miami, Tiffany Field, fondatrice du Touch Research Institute, rappelle que le toucher secrète de la cytosine et de la sérotonine, considérées comme les hormones du bonheur : « Le massage réduit les symptômes de trouble de stress post-traumatique chez les anciens combattants, diminue la douleur et augmente l’amplitude des mouvements chez les personnes souffrant de douleurs à la hanche (…). » Le toucher peut « lutter contre les bactéries, les virus, les cellules cancéreuses. C’est l’antidépresseur naturel du corps. »

Maroussia Dubreuil cite une étude du magazine Sense of Wellness publiée en 2018 : un Français sur cinq se ferait régulièrement masser. Sans forcément le dire à l'entourage, tant le besoin de toucher est devenu tabou. Il faut que des artistes organisent des bals chorégraphiques, ou que des socioesthéticiennes entrent dans les hôpitaux, pour que le toucher relie les individus. Toucher placé sous l’encadrement d’un professionnel. Le slow, qui permettait à deux êtres d’esquisser les premiers gestes d’une rencontre tactile, se voit marginalisé. La journaliste recueille le témoignage de l’auteur Thomas Guillaud-Bataille. Sur une chanson de Bryan Adams, en 1991, il se souvient : « Tout contre elle, j’ai ressenti la confiance de son corps, dans sa texture et sa pesanteur, décrit-il. J’étais aux aguets de ses moindres micromouvements, tendu tout entier vers un signal positif, sans me préoccuper de la technique du slow puisqu’il n’y en a pas. » Puis leurs bouches se sont ouvertes. Elle a fait glisser un bonbon à la menthe dans la sienne.

Maroussia plutôt que Maïa

Ce qui a échappé à Maïa Mazaurette dans Le Monde du 15 décembre, Maroussia Dubreuil le suggère dans Le Monde du 16 décembre. La misère sexuelle cache peut-être une misère tactile et affective : celle qui isole les corps dans un contexte de méfiance généralisée. Sur le registre sexuel, admettons que la masturbation ait une utilité physiologique. Jamais elle ne remplacera le toucher reçu. Une caresse, qu’elle soit amicale ou sensuelle, se reçoit telle une danse sur la peau. Nous n’en connaissons ni la texture, ni le chemin. Une caresse reçue est un étonnement de chaque instant. Une femme, un homme rêve qu'une caresse résonne avec une petite musique intérieure.

Replions le journal. Éteignons l’écran. Réfléchir sur le plaisir ; en discerner ses nuances. À deux, si possible. S’il te plaît Le Monde, dessine-nous un troisième article.

Ibrahim Canard     

Sources d'information :


La misère sexuelle, un argument si pratique, par Maïa Mazaurette. Chronique parue dans Le Monde du 15 décembre 2019, à lire ici.

Pourquoi on se touche de moins en moins, par Maroussia Dubreuil. Article paru dans Le Monde du 16 décembre 2019, à lire ici (version intégrale de l’article réservée aux abonnés du Monde).

(1) Les chiffres indiqués dans cette phrase sont tirés du dossier spécial Un nouveau siège pour les 75 ans du Monde paru le 19 décembre 2019.