« Le Monde » publie à tombeau ouvert
L'article porte sur les étrangers qui étudient aux États-Unis. Le Monde y écrit : conduire en état d'ivresse est "une infraction mineure". Hum ! Où est passé le correcteur ?
Aux États-Unis 4 700 étudiants étrangers ont failli plier bagage, avant que la police de l’immigration ne change d’avis : voilà ce que nous apprend Corinne Lesnes, correspondante du Monde à San Francisco, le 26 avril 2025. Ont été ciblés les étudiants qui figuraient dans une base de données : le National Crime Information Center. Le NCIC dépend du FBI et de la justice pénale. Pourquoi tant d'étudiants étrangers y ont leur nom ?
Parce qu’ils ont commis des « infractions mineures, comme des excès de vitesse, une conduite en état d’ivresse ou des altercations diverses », écrit la journaliste. L’article paraît sur le site du Monde samedi 26 avril à 4 h 46, modifié à 9 h 37. Tel un propos subliminal glissé à la rubrique « International », la phrase ainsi tournée au 5e paragraphe pourrait faire croire aux lecteurs que conduire trop vite, ou avec de l’alcool dans le sang, est un acte bénin.
Mais si, parmi les lecteurs du Monde, des femmes et des hommes vivent en fauteuil, après avoir été percutés par un chauffard ?
Mais si, parmi les lecteurs du Monde, des femmes et des hommes sont en deuil, après avoir perdu un proche dans une collision frontale ?
Écarts de conduite
Capture d'écran du paragraphe sur les « infractions mineures ».
Et si l'on parcourt les notes de 54 lecteurs au bas de l'article, alors un doute nous travaille : oui, il est possible qu’une femme handicapée ou un homme endeuillé ait lu trois lignes dévastatrices : celles qui banalisent la délinquance routière. Samedi 26 avril 2025 : en dépit du Code de la route, Le Monde énonce que conduire en état d’ivresse est une « infraction mineure »
Dans la foulée, le chauffard tapi en chacun de nous songe : « Si Le Monde dit que ce n’est pas grave, alors pourquoi se priver ? » Aussitôt dit, aussitôt fait : au volant, un lecteur appuie sur le champignon. Il a la conscience tranquille : c’est juste un léger écart de conduite. Le journal de référence aux 500 journalistes le voit ainsi.
Cela dit, le journaliste tapi en chacun de nous s’interroge : mais que s’est-il passé, samedi 26 avril 2025 à la rédaction du Monde, pour qu’une telle erreur paraisse sur le site, puis reste présente 48 heures après ?
Publier après minuit
Car en principe, un article du Monde est rédigé par un journaliste, puis relu par un correcteur, puis validé par un rédacteur en chef — journaliste, correcteur et rédacteur en chef se déclinent au féminin. Soit une équipe qui traque la moindre coquille, faute de goût, maladresse, information erronée. Sauf que dans le cas présent, ça n’a pas fonctionné. Est-ce parce que samedi tombe un week-end ? Et que le week-end — ou en été, ou la nuit — la rédaction du Monde baisse la garde, laissant passer des lignes, parfois des articles entiers, qui ne devraient pas être publiés ?
Faute d’avoir une petite souris sous le bureau de Caroline Monnot, la directrice de la rédaction du Monde, nous rongeons notre frein. Et au moment où cette chronique est publiée, l’article de Corinne Lesnes reste tel quel sur le site du journal : nous sommes le samedi 3 mai. À quoi bon mettre le papier à jour ? Une actualité en efface une autre. Les lecteurs sont passés à autre chose. Sauf si la Ligue contre la violence routière a fait une capture d’écran de la page : on ne sait jamais.
Effets collatéraux
Une semaine plus tard, un accident sur un site web puis dans la presse nous apprend ceci : même quand on écrit sur l’expulsion d’étudiants aux États-Unis, il faut le faire sans piétiner un sujet connexe : par exemple, la sécurité routière. Car au même moment, en France, l'hécatombe se poursuit sur la route : après le Covid puis la passion d’Emmanuel Macron pour « la bagnole », il y a eu 3 190 morts, 233 000 blessés dont 16 000 graves, en 2024. Piétons et deux-roues paient un lourd tribut.
À ce propos, qu’en pense le journaliste du Monde chargé de la sécurité routière, s’il y en a un ?
En banalisant le chauffard au détour d’un article, la rédaction du Monde range la mortalité routière à la rubrique des faits divers. Elle laisse penser que perdre une ou deux jambes après un choc frontal, c’est la fatalité. De nos jours, il faut foncer. Conduire vite, publier vite : qu’importent les conséquences.
Combien de morts, combien de blessés sur les routes de France à la fin de l'année, après une « infraction mineure » ?
Salomé Canard
mode d'emploi :
• L’administration Trump revient sur la révocation de milliers de visas étudiants. Article de Corinne Lesnes publié dans Le Monde du samedi 26 avril 2025 à 4 h 46, modifié à 9 h 37.
• Information à Corinne Lesnes et à la rédaction du Monde : conduire en état d’ivresse n’est pas une infraction, mais un délit. Dépasser la limite de vitesse autorisée est un délit en cas de récidive, ou en cas d’excès de vitesse supérieur à 50 km/h.
• Chiffres sur la mortalité routière 2024 sur le site du ministère de l’intérieur.
• Mêmes chiffres sur le site de l’Observatoire national de la sécurité routière, délégation interministérielle. Une courbe montre que la mortalité routière ne baisse plus depuis 2013, sauf pendant le Covid en 2020 et 2021.
• En dépit d’une sortie de route samedi 26 avril 2025, Le Monde reste un média d'information. La preuve : David Colon, historien : « La guerre cognitive est possible parce qu’un nombre considérable d’esprits sont devenus accessibles ». Entretien mené par Marie Jégo et Élise Vincent, puis publié dans Le Monde du 27 avril 2025.
Un spécialiste de la manipulation de masse, auteur de La Guerre de l’information (Tallandier, 2023), analyse la manière dont les réseaux sociaux sont utilisés, détournés, manipulés pour retourner l’opinion publique, au risque de mettre la démocratie en danger.
Dans le dernier paragraphe de l’interview, l’historien suggère de créer « un média social européen à but non lucratif qui ne repose pas sur les dispositifs permettant d’exposer nos esprits à la guerre cognitive ». La balle est dans le camp de l’Union européenne et des 27 pays qui la composent.
Capture d'écran du haut de l'article publié samedi 26 avril 2025.


