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« Pourquoi l'État nous a abandonnés ? »

« Pourquoi l'État nous a abandonnés ? »

...est une question qui taraude les mal-logés, les jeunes, les victimes, les précaires. Moins les riches. En 2027, que fera le président ?

Il faudrait bâtir des HLM, mieux payer les infirmières, augmenter les bourses, réparer les ponts, changer d’agriculture, isoler l’habitat, rouvrir des lignes de train, faire le propre dans nos assiettes, aider théâtres et festivals, mettre les pollueurs au pas. Mais l’État ne le fait pas. Pourquoi ?

Pire : l’État semble agir à contresens, comme si la canicule n’existait pas. Or un dôme de chaleur c’est plus de morts, moins d’eau potable. C'est plus de dégâts sur les infrastructures, moins de PIB car les gens n’ont plus la force de travailler. Le danger se rapproche, pourtant on a l’impression que l’État aggrave les choses, au fil de ses décisions ou de sa passivité.

État fébrile

Ainsi, pourquoi l’État ferme-t-il la cellule qui travaillait à mieux adapter les logements à la canicule ? Pourquoi l’État reste-t-il indifférent aux algues vertes en Bretagne ? Pourquoi l’État creuse-t-il les inégalités entre les riches et les pauvres ? Pourquoi tarde-t-il à recruter juges et magistrats ? Pourquoi baisse-t-il les aides à la filière bio ? Pourquoi laisse-t-il couper les haies ? À l'inverse, pourquoi veut-il une mégabassine dans le Poitou, une autoroute entre Toulouse et Castres, une LGV entre Bordeaux et Toulouse ?

Pourquoi ?

Parce que l’État est fauché. Ou plutôt endetté. C’est la première hypothèse pour comprendre pourquoi le gouvernement nous aurait abandonnés. Quand un État est aux abois, il réagit de façon impulsive, à court terme, coupant une branche puis une autre, le tout avec frénésie et fébrilité. À Matignon on coupe on sabre, le premier ministre ne se donne même plus la peine d’expliquer. Ou alors, monsieur Lecornu oublie que le monde a changé : en 2050, à quoi servira une LGV ? La hantise en haut lieu, c’est de creuser le déficit - en 2025, il était de 5,1 % du PIB. Dès lors il n’y a plus de politique, sauf celle d’écoper.

Charge sociale

Car la dette, c’est du saignant : en 2026, la France emprunte 310 milliards d’euros sur les marchés. Et il faut rembourser 100 milliards d’euros chaque année. Soit plus que le budget de l’Éducation nationale. « Chaque euro consacré aux intérêts de la dette est un euro qui ne finance ni l’école, ni l’hôpital, ni la transition écologique, ni notre sécurité », écrit l’ancien ministre de l’économie Éric Lombard dans une tribune. À son tour, il pose des questions : « Pourquoi nos professeurs sont parmi les moins bien payés d’Europe ? Pourquoi nous reculons en matière de recherche ? Pourquoi nos services publics de proximité manquent de moyens ? Pourquoi notre armée doit entamer un effort massif de rattrapage afin d’être à la hauteur ? Pourquoi, en matière de richesse par habitant, la France est passée sous la moyenne européenne ? »

Pourquoi ?

Parce que derrière la dette se cache un usage que dénonce la droite, surtout quand elle est dans l'opposition : l’État agit mal car il dépense trop. « Nos dépenses publiques atteignent 57 % du PIB, soit 7 points au-dessus de la moyenne européenne », pointe Éric Lombard dans sa tribune. L’État dépense à tort et à travers. Donc il faut faire des économies. Lesquelles ? Pas sur les autoroutes. Pas sur les LGV. Pas sur les mégabassines. Pas sur les niches fiscales. Mais sur la santé, l’apprentissage, l'assurance chômage, les retraites, les allocations logement. La protection sociale, ce sont « 932,5 milliards d’euros, soit plus de la moitié des dépenses publiques en 2024 », assène Éric Lombard. Lequel propose de plafonner la hausse des prestations à 1 % par an, soit moins que l’inflation. Quant à l’âge légal de départ à la retraite, il faudrait le remonter à 65 ans.

La troisième hypothèse

Appauvrir les pauvres. Épargner les riches. Tel est le programme de la droite et du centre, si elle revient au pouvoir en 2027. Ce qui nous ramène au début de cette chronique : « Pourquoi l’État nous a abandonnés ? » Car moins d’allocations logement et moins d’apprentissage, ça laisse les riches de marbre. Il y en a même qui sont contents.

Bon, c’est vrai, Éric Lombard fait amende honorable : dans sa tribune, il pense qu’une contribution des riches rapportera environ 5 milliards d’euros par an à l’État. 5 milliards, c’est une goutte d’eau quand on songe au déficit budgétaire de l’État : 150 milliards par an. 150 − 5 = 145 milliards à trouver pour que le budget de la nation soit à l'équilibre.

145 milliards ! Qui a une idée ?

Et c’est là qu’émerge une troisième hypothèse.

L’heure du tri

Réfléchissons. L’État croule sous une montagne de dettes. En même temps, jamais la France n’a été aussi vulnérable aux événements. Les forêts brûlent. L’eau est de moins en moins potable. Les ponts se fissurent. Les vieux tombent comme des mouches. Les jeunes se gavent de sucre, de calmants, de polluants éternels. Les tribunaux sont encombrés. L’État providence n’est plus, l’État ambulance ne sait où donner de la tête. Aux abois, l’État trie dans le tas.

Car comment avouer aux Françaises et aux Français que l’État n’a plus les moyens de répondre à leurs besoins ? Oui, vous allez cuire dans vos logements. Vous allez tomber malades à force d’avaler des pesticides. Vous allez travailler plus pour gagner moins. Votre mutuelle va augmenter, le ticket modérateur aussi. Vous ne bouclerez plus vos fins de mois. Votre plainte au commissariat sera classée. Et vous flipperez sur les quais de gare : comment aller au travail quand le train est supprimé, ou qu’il a 30 minutes de retard ? À la fin, les béquilles sur lesquelles vous pensiez vous appuyer en cas de coup dur flanchent à leur tour : pour économiser 150 milliards par an, il y aura moins d’assurance chômage, moins d’allocations logement. Mais plus de contrôles et d’inspections.

Tout ceci l’État n’ose le dire, surtout à quelques mois des élections.

La troisième hypothèse est celle-ci : dépassé par les événements, l’État en gestion de crises fait le tri. Laisser des logements à 40°. Dégrader l’eau, voire la couper. Négliger la sécurité civile et la lutte contre les incendies. Supprimer des normes pour calmer telle ou telle catégorie d'électeurs en colère. Chaque jour, l’État sait que chaque décision sacrifie une partie de la population. Mais il le fait au nom d’une médecine de guerre : quand il pleut des tuiles, faibles et malchanceux restent dans le fossé.

« Pourquoi l’État nous a abandonnés ? » Édouard Philippe, Marine Le Pen, un hypothétique candidat de gauche : en 2027, les électeurs glissent un bulletin dans l’urne. Quel que soit leur choix, une angoisse fait trembler leurs doigts. Un mois plus tard ils élisent une Assemblée nationale, laquelle accouche d’une majorité absolue ou relative. S’il ne veut pas tomber en quelques jours, le futur gouvernement ménage 577 députés. Et si c’est l’extrême droite qui gouverne, alors un vertige nous prend : pourquoi les Français élisent-ils des gens qui nient la crise du climat puis font le tri dans la population ?

L’État c’est nous, pour le meilleur et pour le pire, la sécurité publique dans une main, un arrêté d'exclusion dans l'autre.

Juana et Renaud Canard       

Faire le tri entre les espèces :
Il n’y a pas que parmi les humains que l’État fait le tri. « La belette, la fouine, la martre, le renard, le corbeau freux, la corneille noire, la pie bavarde, le geai des chênes et l’étourneau sansonnet pourront être éliminés par des tirs, du piégeage et du déterrage tout au long de l’année, même en dehors des périodes de chasse », nous apprend la journaliste Perrine Mouterde dans Le Monde du 15 juillet 2026.
Car l’État vient de mettre à jour la liste des Espèces Susceptibles d’Occasionner des Dégâts : ESOD. Il n’a écouté, ni l’avis des scientifiques, ni celui de l’inspection générale de l’environnement. Tuer des millions d’animaux protège-t-il les cultures agricoles ? Problème : aucun service de l’État n’évalue les dégâts. Et ce sont les agriculteurs qui déclarent le nombre de « prélèvements », autrement dit de bêtes tuées.
D’autre part, tuer une espèce a un impact sur l’équilibre de la faune. Ainsi les renards mangent des campagnols qui font des dégâts sur certaines cultures. Les geais des chênes aident à régénérer les forêts avec leurs glands. Renards et fouines pourraient réguler la chenille processionnaire du pin.
De son côté, la Fédération nationale de la chasse défend les prélèvements pour « contenir ces espèces à des niveaux de populations acceptables ». Elle ne comprend pas que le corbeau freux, qu’elle juge comme nuisible car en trop grande quantité, ne figure pas dans la liste ESOD.
Encore un dilemme pour l’État français, seul au monde à avoir créé une liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts ?
Source d’information : La liste des « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts » renouvelée malgré les critiques. Article de Perrine Mouterde publié dans Le Monde du 15 juillet 2026.

 
Sources d’information
 :

Eric Lombard alerte sur la dette française puis ouvre la boîte à idées : « Le déficit nuit gravement à la jeunesse. Nous versons plus d’argent en intérêts à nos créanciers que pour former nos enfants. » Tribune d’Eric Lombard, ancien ministre de l’économie, publiée dans Le Monde du 12 juillet 2026.

 Sur l'environnement, la France fonce dans le mur : « Nous sommes coincés dans une dystopie climatique, un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne. » Chronique de Stéphane Foucart dans Le Monde du 12 juillet 2026.

L'État ne fait rien contre les algues vertes : Algues vertes en Bretagne : la Cour des comptes souligne l’incapacité des pouvoirs publics à mettre fin à la pollution. Article de Benjamin Keltz dans Le Monde du 9 juillet 2026.

L'État laisse la pauvreté gagner le pays : La pauvreté reste au plus haut, les inégalités atteignent un nouveau record. Article de Claire Ané dans Le Monde du 9 juillet 2026.

 Face aux canicules, l'État regarde ailleurs : Le Haut Conseil pour le climat alerte sur l’urgence de « changer d’échelle » dans les politiques climatiques. Article d’Audrey Garric dans Le Monde du 9 juillet 2026.

 L'État juge inutile de travailler sur des logements mieux isolés : En pleine vague de chaleur, le gouvernement met fin aux programmes de recherche sur l’adaptation des logements et des territoires. Article de Emeline Cazi et Isabelle Regnier dans Le Monde du 6 juillet 2026.

Articles sur la politique de l'État publiés après la mise en ligne de cette chronique :

L'État aux abois demande leur avis à trois économistes sur la dette : À politique inchangée, un déficit à la dérive : les prévisions pessimistes des économistes missionnés par Bercy. Article de Bastien Scordia dans Le Monde du 15 juillet 2026.

 L'État adopte une feuille de route sur les pollutions, mais ses décisions vont en sens inverse : La France, éreintée par les canicules, adopte une feuille de route pour être neutre en carbone en 2050, qui devra démontrer sa crédibilité. Article d'Audrey Garric dans Le Monde du 15 juillet 2026.

L'État et des parlementaires ont bloqué l'augmentation des moyens pour lutter contre les incendies : Que valent les accusations des différents partis sur le manque de moyens contre les incendies ? Article de Julien Lemaignen et Maxime Vaudano dans Le Monde du 28 juillet 2026.

 Sécurité civile, lutte contre les incendies : l'État a manqué à son devoir de vigilance : Lutte contre les incendies XXL : le gouvernement de Sébastien Lecornu mis à l’épreuve. Article de Nathalie Segaunes dans Le Monde du 27 juillet 2026.

En plein été, l’État réagit trop tard aux événements : Sébastien Lecornu donne de nouveaux devoirs de vacances à Monique Barbut. Article d’Anthony Berthelier avec AFP publié le 30 juillet sur le site du Huffpost. La ministre de la transition écologique doit lui présenter de nouvelles mesures pour accélérer la mise en œuvre du Plan national d’adaptation climatique.

 À son tour, le Sénat met sous le tapis un rapport qui scrute le mal-être au travail : Pourquoi le Sénat a-t-il enterré le rapport sur le burn-out ? Article de Bertrand Bissuel dans Le Monde du 19 juillet 2026.

Au 22 juillet 2026, Santé publique France estime que la canicule de juin a provoqué 5 764 morts en excès. L'épisode touche toutes les classes d'âge à partir de 15 ans. Les deux tiers ont plus de 75 ans. À cela s'ajoutent 300 morts en excès dûs à la canicule de mai. En 2025, la chaleur a provoqué 5 000 morts sur toute l'année.

 Les experts du groupe Allianz calculent que la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024, décidée par Emmanuel Macron, a augmenté de 11 milliards d'euros les intérêts de la dette française : prime de risque politique. Car les prêteurs détestent l'instabilité au gouvernement. Soit un surcoût d'environ 3 %. Une autre façon d'abandonner les Français.

* Page mise à jour le 30 juillet 2026.