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2070, la démographie au doigt mouillé

2070, la démographie au doigt mouillé

2070 : combien d'habitants en France ? Les prévisions de l'INSEE reposent sur deux facteurs. Or, il manque un ingrédient. Faut-il tout recalculer ?

En 2070, la France compte 65,9 millions d’habitants, soit 3,2 millions de moins qu’en 2026. 32 % des habitants ont plus de 65 ans, soit le double des moins de 20 ans. La population baisse à partir de 2037. Telles sont les prévisions de l'INSEE publiées le 8 juin 2026. Au même moment, la France affronte deux canicules avant l’été. Hum ! Quel lien entre démographie et 40° à l’ombre ?

Pendant que Météo France peine à dire le temps qu’il fera la semaine prochaine, l’INSEE travaille sur des données fragiles ou incomplètes pour dessiner l’avenir. D’où l’intérêt de comprendre comment les démographes font leurs calculs. Car en fin de compte, un troisième ingrédient pourrait tout changer.

Deux curseurs

Avec prudence et le 8 juin, l’INSEE trace trois courbes. Le scénario central voit 65,9 millions d’habitants en France dans 44 ans. Mais si les femmes font 1,70 enfants au lieu de 1,45 car l’envie de maternité se réveille, alors la France grimpe à 70,8 millions d’habitants en 2070. Et si les femmes ne font que 1,20 enfants parce qu'elles ont d’autres projets, alors la France dégringole à 61,3 millions d’habitants en 2070. De 61,3 à 70,8 millions : pas tout à fait la même prévision !

Mais un second paramètre se révèle tout aussi déterminant : l’immigration. La France demain : 70 000, 150 000 ou 230 000 nouveaux étrangers par an ? Depuis 2025, c’est grâce à l’immigration que la population française ne baisse pas. En 2070 la France aura plus de 70 millions d’habitants, si et seulement si elle accueille 230 000 étrangers par an. Et ce, alors que jamais la France ne se montre aussi droitière et restrictive, à force de promulguer des lois sur l’immigration.

Ainsi, l’INSEE dessine la France en 2070 en jouant avec deux curseurs : le taux de natalité et l’immigration. Si les deux curseurs sont dans le vert, la France compte 78,3 millions d’habitants. Et 54,6 millions si les deux curseurs sont dans le rouge.

Vivre longtemps ?

Or il existe un troisième paramètre que les démographes de l’INSEE traitent avec une certaine nonchalance : l’espérance de vie.

Selon eux, « les risques de décès par sexe et par âge diminuerait au même rythme que sur la période 2005 - 2025 », hors Covid-19 et sa surmortalité exceptionnelle : 168 000 décès entre 2020 et 2022. Que l’on meure un peu plus jeune ou un peu plus vieux en 2070, la variation sera de 2,1 millions d’habitants autour du scénario central : 65,9 millions d’habitants en 2070. Les démographes estiment donc que les progrès en médecine, les nouvelles technologies, un meilleur cadre de vie mèneront les femmes au-delà de 86 ans, les hommes au-delà de 81 ans : espérance de vie calculée par l’INSEE en 2025. Vraiment ?

Peut-on raisonnablement penser que « progrès » et « technologies » vont nous porter de 2026 à 2070, au point que 9 millions d’individus auront plus de 80 ans contre 4,9 millions en 2026 ? Dômes de chaleur, cadmium dans l’eau courante, ou les deux : au XXIe siècle, le saccage en cours de la Terre devrait rendre la vie humaine plus courte dans les prochaines années.

Avec ou sans incapacité

À cet argument, les démographes rétorquent : « Vous confondez l’espérance de vie avec l’espérance de vie sans incapacité. » Car en 2023, l’INSEE a calculé que l’espérance de vie sans incapacité - donc en bonne santé - est de 63,6 ans pour les hommes, 64,2 ans pour les femmes. En quinze ans, de 2008 à 2023, les hommes ont ainsi gagné six mois, tandis que les femmes en ont perdu deux. Dans les années 2020, l’espérance de vie en bonne santé atteint un plateau. Aux États-Unis, les courbes sont déjà à la baisse.

Face aux périls, les démographes pensent que canicules, sécheresses, épidémies, pollutions, déluges, conflits auront un effet marginal sur la durée de la vie. En revanche, ils doutent que nous vieillissions en bonne santé en 2070 : avec 50° à l’ombre, homo sapiens rampera au lieu de marcher.

Les chiffres et la guerre

C’est ici que l’INSEE se montre peut-être présomptueuse : même si le « progrès » fait monter l’espérance de vie depuis l’ère industrielle, rien ne certifie qu’il en sera de même à l’avenir. En 2040, qui va mourir à cause d’une guerre dopée à l’IA, d’un virus ou d’un moustique plus résistant, d’un poison dans l’air ou dans l’eau, d’un déni de réalité chez nos futurs dirigeants ? Peut-on croire que les armes de destruction massive inventées au XXIe siècle n’auront qu’un effet marginal sur la mortalité ? Sommes-nous rassurés quand l’IA nous promet 65,9 millions de femmes et d’hommes en France en 2070, après une requête sur ChatGPT ?

« La démographie n’est pas un roman d’anticipation » pourraient rétorquer les chercheurs de l’INSEE.

Certes. Mais alors que la France de 2026 vit une première historique - deux canicules avant l’été -, il est étrange que pas une seule ligne sur l’eau, l’air et le mercure ne figure dans le document de l’INSEE. Quand science et imprudence cheminent de concert, la copie des démographes pourrait valoir 0/20 chez nos petits-enfants. Hypothèse : 15 millions d’habitants en France en 2070, après un dôme de chaleur à 60°, puis un moustique tigre 5.0, puis une guerre bactériologique pilotée par l’IA ? Au doigt mouillé.

Selena et Tristan Canard        .

* Les deux graphiques qui illustrent cette chronique ont été réalisés par l'INSEE..

Démographie et effet boule de neige :
Si les femmes des années 2020 font moins d’enfants, alors la prochaine génération fera encore moins d’enfants. Car celle-ci étant moins nombreuse, elle fera à son tour moins d’enfants… et ainsi de suite. Et ce, même si la fécondité reste stable.
En démographie, un tel effet boule de neige donne une pyramide des âges « en toupie » : peu de jeunes, beaucoup de vieux.
Voilà pourquoi la plupart des prévisions sont démenties par les faits : à la hausse ou à la baisse, la pente se révèle plus forte que ce à quoi les chercheurs s’attendaient.
Un parallèle peut être fait avec le climat : plus les années passent, plus les chiffres s’empilent, plus la hausse des températures est revue à la hausse.
En 2070, où en sera la France avec si peu d’enfants et tant de canicules ?


La population française de 1995 à 2070 selon l’INSEE.

À la hausse ou à la baisse, comment la population française va-t-elle évoluer ? Ce graphique présente divers scénarios selon trois paramètres : la fécondité, l'immigration et l'espérance de vie.

La bascule en 2025 : 
645 000 bébés d’un côté, 651 000 décès de l’autre : pour la première fois depuis la Deuxième guerre mondiale, la France aurait perdu 6 000 habitants s’il n’y avait pas eu l’immigration : + 176 000 en 2025. Dix ans plus tôt, c'était l'inverse : en 2015, il y a eu 205 000 bébés en plus que de décès.
Toujours en 2025 où il y a eu 4 épisodes de canicule, 5 700 personnes sont mortes à cause de la chaleur, selon Santé Publique France. C'est la troisième cause de décès, derrière les tumeurs et les maladies cardio-neurovasculaires. Sans le chaos du climat, le solde naturel serait en quasi équilibre.
Avec deux canicules avant l’été, l’année 2026 devrait voir exploser le nombre de décès.


Études de l'INSEE :

Projections de population à l’horizon 2070 : une population plus âgée qu’en 2026, et probablement moins nombreuse. Étude de l’INSEE publiée le 8 juin 2026. Cette étude paraît tous les cinq ans. Les estimations pour 2070 sont revues à la baisse par rapport aux prévisions de 2021, avec moins d’enfants.

L'espérance de vie à divers âges. Etude de l'INSEE publiée le 13 janvier 2026.

L’espérance de vie sans incapacité. Étude de l’INSEE publiée le 31 décembre 2024.

La démographie fait débat :

Environ 3 millions d’habitants en moins d’ici à 2070 : visualisez comment la population française pourrait évoluer d’après l’INSEE. Article de Rémi Imbach et Julien Lemaignen dans Le Monde du 8 juin 2026.

La baisse émographique en France : une bombe politique qui vient. Analyse de Julie Carriat dans Le Monde du 11 juin 2026. Avec « la bombe », le Monde file la métaphore guerrière. Est-ce une bonne idée ?

Extrait : « La détérioration des conditions de vie, la multiplication des événements climatiques extrêmes, mais aussi la dégradation des services publics de santé ont tous des effets négatifs sur l’espérance de vie, visibles sur certains indicateurs tels que la mortalité infantile ou encore le différentiel d’espérance de vie qui se creuse entre les plus aisés et les plus modestes. »

L’immigration, un sujet politique et une nécessité économique dans un contexte de déclin démographique. Analyse de Julia Pascual dans Le Monde du 11 juin 2026.

Extrait : « Pour consolider leurs ressources humaines, certains secteurs ont entrepris de structurer, depuis plusieurs années, des filières de recrutement à l’étranger. À l’image de l’agriculture, qui ne tournerait pas sans l’apport de plus de 10 000 saisonniers marocains et 3 000 tunisiens. »

La catastrophe qui tarde : pourquoi les humains semblent-ils vivre mieux sur une planète qui se dégrade ? Article de Jean-Michel Salles, Guy Richard et Michel Colombier, publié le 11 juin 2026 sur le site The Conversation. Jean-Michel Salles est directeur de recherche en économie de l'environnement au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Guy Richard est directeur de l'expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE). Michel Colombier est directeur scientifique à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).

Dans cet article, les trois chercheurs pointent un paradoxe : l’état de santé de la Terre se dégrade tandis que l’espérance de vie augmente. « L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature par l’énergie fossile et l’innovation technique, écrivent-ils. L’agriculture industrielle a accru les rendements. Les infrastructures hydrauliques compensent les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. »

Pendant ce temps, notre mode de vie exerce une pression de plus en plus forte sur la planète : ressources naturelles, biodiversité, qualité de l'air et de l'eau, état de santé de la faune et de la flore.

Pour l’instant, la Terre fait preuve de résilience. Mais pour combien de temps encore ? Des points de bascule sont à craindre dans un avenir proche. D’où deux idées dans l’air : faire baisser la population humaine ; parier sur les nouvelles technologies. À moins qu’il ne soit déjà trop tard : « La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées », concluent les trois chercheurs. Avec un fort impact sur l’espérance de vie, donc sur la démographie.

« La démographie rappelle que gouverner consiste d’abord à affronter le réel plutôt qu’à différer des ajustements inévitables. » Chronique de Stéphane Lauer dans Le Monde du 15 juin 2026.

Extrait : « Si une population active moins nombreuse parvient à produire davantage, le problème serait atténué. Mais la productivité française stagne. Pour l’augmenter, il faudrait investir dans le capital humain, l’éducation, la recherche. Or, nous faisons l’inverse en augmentant nos dépenses sociales tout en réduisant nos dépenses d’avenir. »

La productivité stagne, un journaliste le déplore. Qu'en pensent l’infirmière et le charpentier, tandis que grimpe le mercure en juin 2026 ? Le cagnard au travail : Stéphane Lauer n’a pas un mot pour eux à ce sujet. Spécialiste des formules à l'emporte-pièce, le journaliste se garde bien de nommer ses cibles pour tailler dans les budgets sociaux. Smicards, travailleurs temps partiels, petits retraités, chômeurs, handicapés, familles monoparentales : le tri d'un éditorialiste mériterait d’être étudié par les démographes de l’INSEE.

La population française en 2070 : faut-il s’inquiéter d’un déclin démographique ? Article de Sébastien Oliveau publié le 16 juin 2026 sur le site The Conversation. Sébastien Oliveau est géographe, directeur de la MSH Paris-Saclay, Université Paris-Saclay, Aix-Marseille Université.

L’auteur de l’article nous apprend que les prévisions de l’INSEE datant des années 1970 pour les années 2020 se sont révélées inexactes. À l’époque, les prévisionnistes ont tablé sur une fécondité basse (alors que la France a continué à faire des bébés), un arrêt des flux migratoires (qui n’a pas eu lieu) et une faible progression de l’espérance de vie (qui a été plus importante que prévu).

Et pour 2070 ? Les statisticiens s’appuient sur les trois mêmes critères pour bâtir leurs hypothèses. Or la fécondité a baissé de façon abrupte ces dernières années. L’immigration est à la merci de décisions politiques contraires à l’intérêt du pays. Et la mortalité peut grimper en flèche en cas d’accident majeur, par exemple une nouvelle pandémie.

Quant à l’espérance de vie, l’auteur de l’article se montre prudent : la baisse de la consommation de tabac chez les jeunes va dans le sens d’un allongement de la durée de la vie. Mais une sédentarité croissante a l’effet inverse.

Une devise pour les prévisionnistes ?
«
 Tout est prévu, sauf l’imprévu. »