50 ans d'austérité, et après ?
Jadis il y eut une politique de la ville, des cafés musique, des radios locales, des gares, des vacances pour tous. L'austérité a 50 ans. La cure de l'État en est à la moitié.
« Quoi qu’il en coûte » : quand le président de la République parle en 2020 - le Covid-19 fait alors des ravages -, le peuple s’imagine qu’une page se tourne. La pandémie braque les projecteurs sur les hôpitaux, les maisons de retraite, les centres sociaux. De même, la misère transpire des murs à l’université, au tribunal, dans les HLM. Et si le coronavirus réveillait une fibre humaniste au sommet de l’État ?
Cinq ans plus tard, il faut trouver d’urgence 40 milliards d’euros pour boucler le budget de l’État.
En 2023 et 2024 les bureaucrates de Bercy ont péché par optimisme ; leur ministre aussi. En réalité le déficit de la France est un boulet qui grossit depuis 1973 et le premier choc pétrolier. Ensuite il y eut l’obligation pour l’État d’emprunter à prix d’or sur les marchés. Puis fraude et évasion fiscales sont passées à l’échelle industrielle. Ajoutons une pincée de guerres, une autre de crise sanitaire. Le vieillissement de la population est la cerise sur le gâteau. La dette de la France, c’est l’histoire d’un État qui, en remettant les clés du pays aux riches - ceux qui mettent leur fortune à l’abri, puis prêtent avec des taux d’intérêt -, se retrouve à poil : désormais, il faut é-co-no-mi-ser.
Tandis que le gouvernement Bayrou écope avec une cuillère à thé, jetons un œil dans le passé.
État providence
À la fin du XXe siècle il y avait du sport et de la culture un peu partout : l’État jugeait que des femmes et des hommes épanouis faisaient société. Côté culture il y avait les cafés musique, les ateliers d’éducation artistique, les scènes conventionnées. Côté sport il y avait des piscines et des gymnases, mais aussi des subventions pour que chacun pratique le hip-hop ou le judo. L’éducation populaire, c’était une myriade d’associations qui créaient des jeux, des événements, des sorties pour semer ici et là des graines de citoyenneté. Tout ceci de Dunkerque à Perpignan ; du moins, là où les élus locaux faisaient cause commune avec le gouvernement.
À la fin du XXe siècle il y avait une politique de la ville pour les quartiers défavorisés, mais aussi des mesures en faveur de la montagne et de la ruralité. Les villes moyennes n’étaient pas oubliées. L’État agissait en faveur du logement, du commerce, de la vie associative, du cadre de vie. À la fin du XXe siècle il y avait des bureaux de poste, des gares, 35 000 km de voies ferrées - on pouvait aller à la Bourboule et au Tréport en train. Il y avait aussi des écoles et des collèges en bon état, des radios locales, une Trésorerie quand on avait un doute sur ses impôts.
À la fin du XXe siècle il y avait même des crédits pour des vacances pour tous. En revanche il n’y avait pas de prime pour acheter une voiture électrique bourrée de métaux rares que des mineurs, enfants et adultes, extraient dans des conditions épouvantables, en Afrique et en Asie.
À la fin du XXe siècle il y avait des campagnes de prévention pour lutter contre le tabagisme, l’alcoolisme, les délits routiers. Prévention était d’ailleurs une valeur cardinale : d’où le passage de 90 à 80 km/h sur les routes à deux voies en 2018 - désormais, le lobbying fait force de loi. D’où une attention aux pesticides, à la pollution de l’air, aux déchets, même si ce souci fut éphémère, dans les années 2010. Avec la fin des normes depuis deux ans, l’État rétablit le permis de tuer avec tout un arsenal, du véhicule diesel aux polluants éternels.
Culte du régalien
Si l’on pouvait résumer la politique de l’État à la fin du siècle dernier, ce serait aménager, animer, prévenir. Mais déjà, l’État commençait à faiblir. Dans les années 2000 des voix, surtout à droite, réclament « un recentrage sur les fonctions régaliennes de l’État ». Comme si Reagan et Thatcher avaient eu raison avant tout le monde en voulant faire de l’État un camp retranché : police, justice, armée.
Dès lors que l’État n’est plus qu’un squelette en uniforme, alors sa politique devient martiale. Il faut instaurer des peines plancher, lutter contre l’immigration, punir les chômeurs, humilier les précaires, déréguler le travail, rétablir le service national. Il faut rogner sur l’État de droit dès que le Conseil constitutionnel aura cinq membres d’extrême droite - hypothèse plausible dès 2031.
De même, un État martial n’a que faire des petites lignes de train, des services publics, de la qualité de l’air, d’une alimentation saine, de l’activité sportive, de l’expression artistique, de la pureté de l'eau. Ces questions de second plan sont laissées aux collectivités locales, lesquelles ont hérité de routes défoncées, de rails rouillés, de collèges moisis, au fil des lois de décentralisation.
Syndrome de Gênes
Et même si François Bayrou monte à la tribune la mine grave, force est de constater que l’État adore se faire hara-kiri. Ces dernières années l’État a supprimé la vignette auto, la taxe professionnelle, la taxe d’habitation, la redevance TV. Il a laissé les riches exporter leur fortune à Dubaï et à Panama. Il a fermé les yeux sur les stock-options, les rachats d’actions, les outils d’optimisation fiscale : ceux que les avocats d’affaires peaufinent dans leurs bureaux.
Privé de recettes, l’État n’a même plus les moyens de sauver les ponts, les viaducs, les tunnels, bref ces milliers d’infrastructures qui vibrent et qui bringuebalent, laissant planer en France le syndrome de Gênes. C’est quoi, le syndrome de Gênes ? C’est la ville italienne où une autoroute s’effondra en 2018 avec plein de véhicules sur la chaussée : le viaduc était truffé de fissures.
Bref : l’austérité, c’est maintenant ou jamais.
État ambulance
Toutefois, l’État n’est pas encore tout à fait un squelette. Il reste du gras à éliminer. À l’avenir les entreprises se verront confier la formation professionnelle, du CAP au BTS. À l’avenir France-Télévisions et Radio-France seront privatisées. La police de proximité sera assurée par des milices privées. La Sécurité sociale sera remplacée par des assurances privées. La retraite par répartition cédera la place à la retraite par capitalisation.
Parfois l’État fera semblant de faire machine arrière : réembaucher à l’ONF quand les forêts brûlent, puis au Trésor public quand l’évasion fiscale devient trop visible. Mais ce sera juste un effet de manche : bientôt les colères du climat ne seront plus annoncées par Météo France, 100 % automatisée par une IA tournant en boucle avec des modèles obsolètes à peine créés.
Au final l’État sera un flic, avec deux ou trois ambulances pour faire croire au peuple qu’il est protégé.
Et si Margaret Thatcher et Ronald Reagan sortaient de leur tombe pour crier victoire ? Deux fantômes nous manquent, et tout est dépeuplé.
Juana Canard
compléments d’information :
Sur la politique de la ville en 2025 :
• Quartiers populaires : un comité interministériel des villes de crise, contraint par le contexte budgétaire. Article de Louise Couvelaire dans Le Monde du 6 juin 2025.
Sur la future retraite par capitalisation :
• L’urgence sur les retraites va-t-elle déplacer le curseur en faveur de la capitalisation ? Chronique de Jean-Michel Bezat dans Le Monde du 3 juin 2025.
Sur la politique culturelle dans les campings :
• « En lançant son “plan camping”, Rachida Dati rend les décideurs culturels fous et ça la ravit ». Chronique de Michel Guerrin dans Le Monde du 6 juin 2025.
Sur les politiques d’austérité en Europe et leurs conséquences :
• Royaume-Uni, Italie, Grèce… Les leçons de l’austérité en Europe. Article d’Eric Albert dans Le Monde du 1er octobre 2024.
Sur un outil pour que les riches paient des impôts comme les autres :
• « Un impôt plancher sur les grandes fortunes est le plus efficace face à l'inégalité fiscale ». Tribune de Olivier Blanchard, Jean Pisani-Ferry et Gabriel Zucman, économistes, dans Le Monde du 11 juin 2025.
• Mais Jean Peyrelevade, économiste, n'est pas d'accord : « La taxe Zucman n’a aucun sens ». Tribune publiée dans Le Monde du 20 juin 2025.
• Et Eric Pichet, professeur et directeur du mastère spécialisé patrimoine et immobilier à la Kedge Business School, doute de son efficacité au regard du contexte internatinal : La taxe Zucman au défi des contraintes économiques et juridiques. Article publié le 30 septembre 2025 sur le site The Conversation. Extrait : « Censée rapporter des millions au Trésor public, la taxe sur les mégayachts, instaurée 2018, n’a rapporté que 135 000 euros en 2023 et 60 000 euros en 2024 à l’État. »
* Rétrécir l'horizon : cette chronique s'ouvre sur une peinture de l'artiste Michèle Narce.


