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64 ans, la retraite par gros temps

64 ans, la retraite par gros temps

Vertige de l'info : trois études prédisent qu'en 2030 les régimes de retraite iront plus mal que prévu, mais que diabète et canicules feront le tri chez les vieux. En statistique tout est prévu, sauf l'imprévu.

D’un rapport à l’autre, le Comité d’orientation des retraites (COR) fait comme Météo France : il change ses prévisions. Version 2022 : le déficit des retraites restera contenu avant de s'évaporer en 2040 après la mort des baby-boomers. Neuf mois plus tard, rien ne va plus : le déficit est de retour dès 2024. Il persistera en 2070.

Mais « en même temps », l’agence sanitaire Santé publique France (SPF) révèle qu’entre 2014 et 2022, 32 658 décès ont eu pour motif la chaleur du 1er juin au 15 septembre. Soit un peu plus de 4 000 décès par an en moyenne. 71 % des morts sont âgés de 75 ans et plus - SPF ne fournit pas d’éléments sur les autres catégories d’âges. Un air pollué, un habitat mal isolé sont deux facteurs aggravants. D’où une mortalité qui touche les plus pauvres, et en majorité les femmes.

Le même jour, la revue scientifique The Lancet sonne l’alarme : d’ici à 2050, 1,3 milliard d’homo sapiens devraient souffrir de diabète, une maladie qui touchera 9,8 % de la population en 2050 contre 3,2 % en 1990. Le diabète de type 2 se propage parce que les gens bougent peu, mangent mal, prennent du poids. Avec des effets délétères et croissants au cours de la vieillesse. La France ne sera pas épargnée, même si la prévalence du diabète n’est « que » de 5 % en moyenne, avec un record à 14 % à La Réunion.

Tempête dans les labos

Mises bout à bout, trois études décrivent une météo tourmentée à court terme. Car à 63 ans et dans les derniers mois de sa vie active, un individu tire la langue pour alimenter les caisses de retraite. Il a entendu l'État affirmer qu'en France, « l'espérance de vie progresse ». Mais il a de sérieuses raisons de penser qu’une fois à la retraite, il vieillira mal et moins longtemps. Sauf s’il appartient aux catégories aisées. COR + SPF + The Lancet = la prévision qui tue ? Comme si Météo France nous annonçait que la semaine prochaine il fera un temps caniculaire et glacial, avec un indice de confiance au pifomètre, le tout avec un clin d’œil aux veinards qui ont la climatisation.

Mais comme chaque catégorie d’experts bosse dans son coin - et chaque journaliste dans son service -, il continue de pleuvoir des articles pour annoncer « en même temps » qu’homo sapiens va devenir centenaire, que sa santé va faiblir, qu’en 2050 les caisses de retraite seront vides et pleines à la fois.

Avis de grand vent selon Stéphane

Par exemple, un éditorialiste du Monde voit venir un nuage : l’État nous cache la vérité sur les régimes de retraite. Stéphane Lauer s’appuie sur un article publié dans la revue Commentaire. Jean-Pascal Beaufort, ex-directeur général des impôts, calcule que la retraite est financée à 79 % par les cotisations, les impôts et les taxes. Il manque donc 21 % pour payer la totalité des retraites ; soit 70 milliards d’euros.

Qui passe à la caisse ? L’État, mais aussi la CAF et l’Unédic. Lesquels volent au secours de trois régimes déficitaires : fonction publique d’État, territoriale et hospitalière. Le tout reste invisible, puisque noyé dans le budget de l’État. Bilan : le poids des retraites dans le déficit public vaut 2,8 % du produit intérieur brut. Une paille ! « Lorsqu’on sait que la France est obligée d’emprunter un cinquième des dépenses liées aux retraites - qui ne vont aller qu’en augmentant -, cela relativise les efforts [de la réforme des retraites 2023] pour économiser quelques milliards d’euros afin de crédibiliser la trajectoire budgétaire du pays », assène le journaliste.

Éclaircie en vue selon Bertrand

De son côté, son collègue Bertrand Bissuel aperçoit un rayon de soleil dans une étude qui prévoit que la réforme des retraites d’Emmanuel Macron va profiter aux plus démunis. La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) calcule en effet que les ouvriers et les femmes seront les premiers bénéficiaires du nouveau régime. Bertrand Bissuel précise : « Le coup de pouce sur la première pension serait plus important pour les retraités ayant peu de revenus (les 25 % les plus pauvres) : + 6,4 % pour la génération 1966, et même + 14,8 % pour ceux nés en 1984. (…) À l’inverse, le gain serait quasi nul pour les 25 % plus riches, quelle que soit l’année de naissance considérée. »

Mieux : à partir de la génération née en 1984, les gagnants seraient les retraités les plus démunis : « + 12 % pour eux. Les 25 % les plus riches, eux, subiraient le sort inverse : – 1,1 %. Autrement dit, la loi du 14 avril aurait des impacts redistributifs au profit des assurés ayant peu de ressources. », conclut le journaliste.

Un grain dans les annexes

Mais « en même temps », les experts de la DREES prennent des précautions : ils écrivent que leurs données « ne sauraient s’interpréter comme un indicateur de bien-être ». Traduction : on peut être ouvrier ou femme de ménage, gagner une retraite un peu meilleure que prévu, mais tomber malade plus vite, et surtout partir au cimetière plus tôt. D’ailleurs, la DREES prévoit que moins de la moitié des personnes partiront à la retraite à l’âge de 64 ans : la majorité sera déjà au chômage, en invalidité, ou déclarée inapte. En fait, certains chercheurs plus tenaces que d'autres intègrent canicules et diabète dans leurs équations ; mais sans oser l’écrire noir sur blanc.

Et le plus incroyable, dans cette pluie d’annonces, est que prospectives et articles sortent le même jour : vendredi 23 juin 2023. Une telle coïncidence donne le vertige : selon que l’expert ou le journaliste travaille dans un service dédié au climat, aux affaires sociales, aux finances, à la santé ou à la politique, l’avenir prend des couleurs arc-en-ciel. Or, Météo France n’ose pas (encore) annoncer si l’arc aux sept couleurs éclairera le ciel à Strasbourg ou à Bayonne dimanche prochain. D’un brouillard de prévisions émerge toutefois une certitude : mieux vaut être riche que pauvre dans les années 2030, y compris en France, pour souffler ses 64 bougies.

Dominique Canard     

* Ajout du 30 août 2023 : et le cancer ? 51 000 cas supplémentaires depuis 2018, soit plus de 400 000 malades en 2023, selon SPF et l'Institut national du cancer (INCa). Le poumon, la thyroïde, le pancréas, le rein, la peau sont de plus en plus vulnérables à la maladie. Les causes ? Un environnement dégradé : chaleur, pollutions ; les modes de vie aussi : tabac, alcool, surpoids. Macron = la retraite + le cancer ?

L'État bat en retraite à Roissy


Juin 2023 : la France laborieuse est battue par Macron lors d’une bataille - perdue d’avance - contre la réforme des retraites. Toute la France laborieuse ? Non ! Une certaine catégorie de salariés a fait capituler Macron et ses ministres en rase campagne. Lesquels ?

Mars 2023 : le Syndicat national des contrôleurs du trafic aérien (SNCTA), première organisation des aiguilleurs du ciel avec plus de 60 % des voix, mobilise ses troupes. Face à la paralysie du trafic aérien, l’État sort aussitôt le chéquier : il maintient pour les aiguilleurs du ciel le départ à la retraite à l’âge de 59 ans. Outre les contrôleurs aériens, les pilotes et les personnels navigants commerciaux ont, eux aussi, conservé leurs régimes de retraite spécifiques, après des négociations aussi discrètes qu'efficaces. Fort de sa victoire, le SNCTA vient de remettre le couvert début septembre avec un préavis de grève en pleine Coupe du monde de rugby.

Ce que ni les agents RATP ni les agents SNCF n’obtiennent après des semaines de grève, les agents de l’aviation le remportent les doigts dans le nez.

Conclusion : Macron et ses ministres se fichent éperdument des galères que subissent les Français dans le métro et dans le train. Mais pas question d’importuner les stars, les hommes d’affaires, les touristes qui voyagent en avion.

Lors d’un prochain conflit social, la France laborieuse s'offre un sitting sur les pistes de décollage à Roissy et à Orly ?

Les aiguilleurs du ciel déposent un préavis de grève en pleine Coupe du monde de rugby. Article de Guy Dutheil dans Le Monde du 29 août 2023.

64 ans, la retraite par gros temps,
sources d'informations :


Réforme des retraites : critiqué, le Conseil d’orientation des retraites revoit sa méthode. Article de Bertrand Bissuel publié dans Le Monde du 21 avril 2023.

Retraites : le système resterait déficitaire, malgré la réforme. Article de Bertrand Bissuel publié dans Le Monde du 19 juin 2023.

Les canicules ont causé la mort de près de 33 000 personnes en France depuis 2014. Article de Delphine Roucaute publié dans Le Monde du 23 juin 2023.

Diabète : plus de 1,3 milliard de malades attendus en 2050. Article de Mathilde Gérard et Delphine Roucaute publié dans Le Monde du 23 juin 2023.

« Il serait temps d’être transparent sur l’ampleur réelle des besoins de financement des retraites ». Chronique de Stéphane Lauer publié dans Le Monde du 26 juin 2023. Dans sa chronique, Stéphane Lauer oublie de rappeler les autres leviers pour équilibrer les caisses de retraite : hausse des cotisations retraite pour les salaires au-dessus de 3 000 € nets par mois ; plafonnement, voire baisse des hautes retraites ; élargissement de l'assiette des cotisations aux revenus du capital. Mesures autrement plus efficaces que le report de l'âge légal du départ de la retraite à 64 ans puisque la majorité des personnes qui atteignent les 64 ans sont hors marché du travail.

Réforme des retraites : des effets redistributifs en faveur des plus démunis. Article de Bertrand Bissuel publié dans Le Monde du 23 juin 2023.

Cancers : leur incidence a doublé depuis 1990. Article de Nathalie Brafman, Florence Rosier et Pascale Santi publié dans Le Monde du 4 juillet 2023.

Les Françaises et les Français continuent d'épargner massivement. Article de Béatrice Madeline publié dans Le Monde du 24 août 2023. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.

Dans cet article, on apprend que 547,4 milliards d’euros, un chiffre record, sont thésaurisés sur les livrets A et LDDS rémunérés à 3 % par an. En 2022, ce patrimoine s’est alourdi de 146 milliards, contre 100 milliards en 2019. Le niveau d’épargne reste élevé en France : entre 17,5 % et 18 % des revenus.

Parmi les pays occidentaux, le Royaume-Uni et la France sont les seuls pays où les habitants préfèrent épargner que consommer. Motif ? « Un climat de défiance économique, politique et sociale », avance un expert. Dit autrement : la réforme des retraites de 2023 incite fortement les Françaises et les Français à épargner, au cas où ils seraient contraints de quitter la vie active avant 64 ans.

« Dès 35-40 ans, certains de nos clients veulent commencer à préparer leur retraite : la demande de placements à long terme augmente, et les gens y consacrent une bonne partie de leurs économies », explique un banquier.

Par sa réforme des retraites imposée au forceps, Macron ferait-il caler le moteur France ?

La baisse de qualité de l’emploi, une menace pour les classes moyennes moins aisées. Article de Jules Thomas publié dans Le Monde du 4 septembre 2023. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.

Dans cet article du Monde, on apprend que la réforme des retraites va fabriquer de nouveaux pauvres dans les années à venir. Ainsi, la part des classes moyennes les moins aisées en CDD a triplé de 1996 à nos jours, passant de 11,4 % à 23,6 % de la population active. Or, qui dit CDD dit précarité, fragilité physique et psychologique, moindre accès à la formation continue. Conséquence : le recul de l’âge de départ à la retraite - mais aussi la baisse des indemnités pour les chômeurs - vont d'abord peser sur les classes moyennes inférieures. C'est-à-dire sur les ouvriers et les employés, ceux qui subissent davantage le chômage et les problèmes de santé en fin de carrière que le reste de la population. Une retraite heureuse à 64 ans ? Oui, mais surtout dans les classes sociales les plus aisées.

Pierre-Louis Bras, ancien président du Conseil d’orientation des retraites : « Ma fonction n’était pas d’aider le gouvernement ». Interview menée par Bertrand Bissuel et publiée dans Le Monde du 18 novembre 2023.

Après avoir été viré du COR par Elisabeth Borne, Première ministre, Pierre-Louis Bras rappelle les faits. Extrait :

« Je considère avoir rendu compte fidèlement des travaux du COR. En procédant de la sorte, je ne m’inscrivais pas dans le narratif dramatisant que voulait promouvoir le gouvernement pour justifier la réforme : la France vieillit, les dépenses de retraites explosent, ce qui nous conduira à la faillite ; donc il faut repousser l’âge légal de départ. Un ministre l’a résumé par une formule : "La réforme ou la faillite".

Or les projections établies par le COR, avant la réforme, ne collaient pas avec ce scénario. Elles montraient que, malgré le vieillissement de la population, la charge des retraites - c’est-à-dire les dépenses, en pourcentage du PIB - était stable, voire diminuait. Ces mêmes projections faisaient, certes, état d’un déficit persistant du système, mais qui était imputable à une diminution de la part des ressources dédiées aux retraites. »

Plus loin, Pierre-Louis Bras ajoute : La réforme des retraites de 2023 « n’améliore pas la soutenabilité financière du système de retraite à long terme. Elle va, certes, produire des économies dans dix ans mais, à long terme, dans trente ans, la charge des retraites va augmenter, du fait – en particulier – de l’amélioration des petites pensions et de l’allongement des carrières, qui va se traduire par une augmentation des pensions. C’est là le grand paradoxe de cette réforme : justifiée en évoquant la faillite, elle aboutit à augmenter le poids des dépenses de retraite dans le PIB, et ce même en tenant compte du surcroît de PIB induit par la réforme. »

Si avec ça Elisabeth Borne ne le vire pas une seconde fois...

L'interview de Pierre-Louis Bras dans Le Monde est parue après la publication de cette chronique.

Lire aussi notre chronique : Au tribunal de la réforme des retraites.

* Image d'illustration : Dall.e2