< Retour
Alors les affaires, ça gaze ?

Alors les affaires, ça gaze ?

Se chauffer, rouler, consommer... En euros et en horreurs, notre mode de vie a un prix. Quand la guerre fait rage, qui reprend un verre de vodka ?

C’est dingue tout ce que les Occidentaux prélèvent sur la Planète pour se sentir exister. Un peu de palladium par-ci, un métal rare pour fabriquer des batteries. Beaucoup de gaz par-là, pour alimenter usines et chaudières. Du pétrole partout, même dans les semelles de nos chaussons. Pas de chance : la matière première se niche dans des sous-sols lointains. En Asie, par exemple.

Pour rapatrier tout ça, il faut des cargos, des gazoducs, des oléoducs. Mais aussi des capitaines d’industrie. Et surtout des hommes à poigne qui tiennent leur pays avec médailles et képi.

La Terre : quelques démocraties frayant avec les dictatures.
Et cela fait soixante ans que ça dure.

Parfois, le peuple se révolte ici et là. Mais avec une bonne armée, puis la numérisation des données, de nos jours n’importe quel dictateur maîtrise son sujet. Tiens, prenons au hasard celui qui siège au Kremlin. Voilà vingt ans que LVMH, Renault, Total lui ont livré l’arsenal et l’argenterie. De Berlin à Paris, les chefs d’État lui font des risettes : la Russie n’est « pas un pays qui spontanément est porté à une agressivité militaire avec ses voisins », assure Nicolas Sarkozy à Münich en 2009. Les années passent. Chaque jour, les 27 pays de l’Union européenne versent 640 millions d’euros à la Russie pour se fournir en gaz. La filière nucléaire russe rejoint le bal : elle fournit 36 % du marché mondial de l’uranium enrichi, carburant des centrales nucléaires françaises.

Un beau matin, le patron du Kremlin se frotte les mains : ça y est, je suis l’homme le plus riche du monde. Alors, il se prend à rêver. « Puisque les Occidentaux ont fait de moi le fruit de leurs bombances, pourquoi ne pas secouer le cocotier ? » L’air de rien, il serre le robinet. Il canalise gaz et pétrole pour faire monter les cours. Il fait manœuvrer son armée.

Sans la guerre, un dictateur s’ennuie. En vingt ans, celui de Moscou a rassemblé des armes, stocké des munitions, formé des garnisons ; le tout avec l’argent des Occidentaux. Le 25 février 2022, il claque des doigts. Ta-ta-ta-ta-ta : 150 000 soldats marchent sur Kiev. Ils bombardent. Ils mitraillent. Ils canonnent. Si ça résiste, un avion largue une ration de chimie.

Bon, d’accord, l’armée du dictateur est un peu bordélique. Aucune importance. L’important, c’est de frapper. On détruit son voisin et ses 40 millions d’habitants de manière clinique. Hmmm… Comme c’est bon de faire mal. Comme c’est bon d’humilier l’OTAN, l’Europe et l’oncle Sam. La guerre fait rage ; en même temps, le gaz part vers Berlin, Vienne, Rome, Paris. Chauffez-vous grâce à moi, les amis. Éclairez-vous avec mon uranium enrichi. Elle n’est pas belle, la vie ? Faire la guerre et faire fructifier le deuxième magot, celui qui projettera bientôt mes soldats vers un nouveau front. Les Pays baltes ? Varsovie ? Helsinki ? Les Balkans ? Le dictateur fait tourner le planisphère, l’air songeur. Et si ça se cabre à Washington ou à Paris, alors l’homme de Moscou caresse deux boutons. À gauche : celui qui ferme le robinet des hydrocarbures. À droite, celui qui éjecte la bombe atomique.

Après une gorgée de vodka, le dictateur frissonne. Son doigt tremble d’un bouton à l’autre. Piloter le monde, c’est malin. Et maintenant, on va mettre en scène sa fin. Quitte à mourir un jour, autant le faire ensemble, dans un gigantesque feu d’artifice. Enfin, si je veux. Tiens, Macron m’appelle. Il a l’air fébrile. Je place l’écran à vingt mètres de distance, à l’autre bout de la table, un peu plus bas que moi pour que le Français me regarde en contre-plongée. Il est marrant, ce président. Il reste deux heures au téléphone, comme s’il se plaisait dans son costume de visiothérapeute. Tantôt il m’écoute. Tantôt il me tance. Lequel de nous deux a le plus peur ? T’inquiète, Emmanuel. J’ai le beurre (le gaz), l’argent du beurre (le pétrole), la crémière (le palladium), et même sa sœur (l’uranium enrichi). Dans quelques semaines, je t’invite dans ma datcha en Ukraine ou sur mon yacht en Mer noire. On se serrera la main. Et nous ouvrirons le prochain acte de notre tragicomédie. Tu connais la chanson ? Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette… Dans cinq ans, ton successeur me fera un petit compliment. Oui je sais, mon gaz, mon pétrole, mon palladium, mon uranium sont irrésistibles. Au fond, les Occidentaux sont si prévisibles.

Le dictateur soupire. Il se repasse le bombardement de Marioupol en streaming.

Les affaires, ça gaze ? Oui mais avec une rafale d’humour slave.

Dominique Canard     

Sources d’information :


Les Allemands n’ont pas l’air très dégazés : article d’Odile Benyahia-Kouider dans Le Canard Enchaîné du 2 mars 2022. Extrait : « L’Allemagne ne dispose pas, pour l’instant, d’un terminal méthanier à même de recevoir des cargaisons de [ gaz naturel liquéfié ] puis de les vaporiser pour les expédier dans un gazoduc. En attendant de se doter de ces installations (il leur faudrait deux ou trois ans), les Allemands en sont réduits à recourir aux ports néerlandais, polonais et français - à Fos, Montoir-de-Bretagne ou Dunkerque. »

En France, Vladimir Poutine a bénéficié de quinze ans de complaisance politique, par Olivier Faye et Ivanne Trippenbach. Le Monde du 2 mars 2022.

Face à l’Occident, vingt ans d’auto-radicalisation de Poutine, par Piotr Smolar, Le Monde du 4 mars 2022.

Notre addiction aux énergies fossiles nourrit le réchauffement climatique et finance la guerre qui nous menace : chronique de Stéphane Foucart dans Le Monde du 6 mars 2022.

Dans le nucléaire, la France maintient ses liens avec la Russie : article de Jean-Michel Bezat dans Le Monde du 10 mars 2022.

Entre 2015 et 2020, les entreprises françaises Thales, Safran et Sofradir ont, avec le feu vert de l’État, vendu des armes pour la Russie pour un montant total de 152 millions d’euros. Il s’agit de caméras thermiques ou infrarouges pour équiper des chars, des hélicoptères et des avions. Sur un tank, la caméra permet de détecter des cibles humaines en pleine nuit ou un véhicule dans un rayon de dix kilomètres. Sur un hélicoptère, la caméra permet de traquer des cibles en pleine nuit. Sur un avion, la caméra permet de s’émanciper des satellites américains et européens. Enjeu, selon l’entreprise Thales : « Être le premier à ouvrir le feu. » Les chars, hélicoptères et avions équipés de matériel français sont actuellement engagés en Ukraine. Article de Elie Guckert, Ariane Lavrilleux, Geoffrey Livolsi & Mathias Destal sur le site Disclose le 14 mars 2022.

La France entretient des relations commerciales avec de nombreuses dictatures. Ainsi, à chaque fois qu’un Français fait le plein d’essence ou de gasoil, il rémunère l’Arabie Saoudite, royaume et dictature qui a (entres autres) à son actif l’assassinat puis le découpage d’un journaliste et opposant saoudien dans son ambassade turque en 2018, puis la décapitation de 81 prisonniers le 12 mars 2022. « Cette monarchie absolue est dotée depuis 1992 d’une Loi fondamentale – assimilée à une Constitution – reposant sur la charia, la loi islamique, écrit Le Monde. L’homicide, le viol, les attaques à main armée, la sorcellerie, l’adultère, la sodomie, l’homosexualité et l’apostasie sont passibles de la peine capitale dans le royaume ultraconservateur. » Le 14 décembre 2021, Emmanuel Macron a effectué une visite officielle à Djeddah, port d’Arabie Saoudite, et serré la main du prince saoudien Mohammed Ben Salman. Les journalistes avaient été maintenus à l’écart de la rencontre.

Suggestion d’épreuve pour les candidats à l’Institut du Service Public qui a remplacé l’ENA le 1er janvier 2022 : Commercer avec les dictatures, est-ce moral ?

La photographie qui ouvre cet article est extraite d’un reportage publié par Le Blob : Climat, que dit le dernier rapport du GIEC ? Reportage visible ici.