Bernard Uthurry met 180 camions sur 1 rail
Selon le conseiller régional, la future voie ferrée Pau-Canfranc transfère 180 camions de la route au rail. À cinq jours de Noël, que vaut la promesse de l'élu local ?
Mardi 9 décembre 2025 à 7 h 47, le conseiller régional et président de la Communauté de communes du Haut-Béarn est l’invité de la radio locale Ici, ex-France Bleu. Objet de l’interview : le projet de réouverture de la voie ferrée de Pau à Canfranc, à la frontière espagnole.
Huit minutes plus tard, la tête nous tourne. Quelle est donc cette voie ferrée « avec un seul rail », grâce à laquelle on enlèvera « 180 trains de la route », d’ailleurs « si on double ça enlève 380 camions par jour » ? Vous avez du mal à suivre ? Alors reprenons l’interview de Bernard Uthurry :
• 9e seconde : « l’invité de ce matin c’est le vice-président de la Région Nouvelle Aquitaine » dit le journaliste de France Bleu au micro.
> Pas de bol : Bernard Uthurry n’est « que » conseiller régional.
• 1’07 : « je vais m’attacher à réduire les inquiétudes de Martine par la reloca… la relativ… la revitalis… la relativisation de quelques chiffres, pardon il est tôt le matin, euh… voilà, cette route a toujours alimenté des rêves et des fantasmes, cette voie ferrée… ».
> « en corrigeant quelques chiffres » aurait peut-être évité cette sortie de route.
• 1’52 : « une concertation sous l’égide de la Commission nationale du débat public et de ses deux garants qui ont fiabilisé cette concertation et qui en ont objectivé le rapport ».
> Sauf que les deux garants ont été exclus de la concertation en mars 2025 : ils avaient exigé des infos supplémentaires.
• 3’06 : « la fréquentation du train à l’échelle de l’ancienne Aquitaine a doublé, de la Nouvelle Aquitaine aussi d’ailleurs, passant de 66 000 voyageurs par jour à 105 000 ».
> Sauf que de 66 000 à 105 000, ça fait + 60 % et non + 100 %.
• 3’26 : « en termes de réduction des 600 camions qui passent tous les jours dans la vallée, qui sont 1 000 camions quand on ajoute les circulations locales entre Oloron et Pau ».
> Sauf que DIRA et Matinsa calculent : il passe en moyenne 370 camions par jour au tunnel du Somport.
• 3’49 : « le terme d’autoroute ferroviaire qui a été malencontreusement utilisé, c’est des trains cadencés, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, toute l’année. À l’évidence cette voie ferrée, avec des courbures importantes, avec un seul rail, avec des pentes importantes, avec la nécessité de ne pas y faire circuler trop de trains la nuit parce que c’est réservé aussi à la maintenance des rails, ne sera jamais une autoroute ferroviaire, déjà le gabarit des tunnels ne le permettra pas ».
> Sauf que des autoroutes ferroviaires passent sur des voies uniques et dans les tunnels. Quant au rail unique, gare aux déraillements !
• 4’28 : « cette ligne servira aux voyageurs avec 12 TER qui permettront d’aller de Pau à Bedous, qui permettront aussi pour 2 d’entre eux d’aller jusqu’à Canfranc, Huesca et Saragosse ».
> Sauf que le TER sera sans arrêt de Bedous à Canfranc. Les habitants d’Accous, Cette-Eygun, Etsaut, Urdos regarderont les touristes passer. Certains leur feront-ils coucou derrière la vitre ?
• 5’32 : « 100 trains par jour, ça a de quoi inquiéter. 100 trains par jour, ça a été évoqué avec 50 trains aller et retour, ça a été évoqué d’une manière malencontreuse. Il est prévu à l’ouverture de faire passer 3 trains par jour. 3 allers et retours par jour, ça fait 6 trains par jour, à raison de 30 camions par train à peu près, ça fait 180 trains que nous enlèverions de la route. En termes de bilan carbone et en termes de nuisances sonores, c’est aussi pas mal ».
> Hum, y a-t-il un prof de maths dans la salle ?
• 6’00 : « si on double, ça enlève 380 camions par jour. Et ça correspond à peu près à l’offre locale ».
> Même question que ci-dessus.
• 6’41 : « aucune voie ferrée en France n’est rentable. Ce qui est visé, à la fois pour les voyageurs dans les TER et dans les autres trains, c’est l’équilibre économique, on sait bien qu’aucune voie… Je vous ai fait la démonstration qu’avec 3 allers et retours par jour on enlevait 180 camions. Avec 6 allers et retours par jour, ce qui reste dans le domaine du supportable, on enlève 360 camions par jour. Sur les 600 qui passent, ça laisse largement de la place pour les circulations résiduelles ».
> Bref, c’est ruineux et rentable en même temps.
• 7’18 : « 90 % des transports de marchandises concernent les céréales, vous savez qu’on est dans un pays de maïs comme on est dans un pays de céréales, que l’Espagne est lacunaire en matière de céréales ».
> Tiens, le Haut-Béarn n’est pas un pays d’élevage ?
Et c’est ainsi qu’un élu local promet 180 camions transférés sur le rail à partir de 2033, soit 30 % du trafic routier. Le tout sans expliquer comment la Région Nouvelle Aquitaine va obliger les entreprises béarnaises et aragonaises à payer plus cher du fret Pau Saragosse, soit 250 km, sur « un seul rail ».
Alors de deux choses l’une :
• Soit Bernard Uthurry était mal réveillé ce mardi 9 décembre 2025 à 7 h 47, et dans ce cas un homme de 71 ans qui ne se représente pas à la Mairie d’Oloron-Sainte-Marie en 2026 aurait peut-être dû passer la main au micro ;
• Soit Bernard Uthurry se met dans les pas de Donald Trump et, au nom de la liberté d’expression, choisit d'enjamber le réel puisque la vérité n’a plus guère d'importance.
Le marché, les élections
Quelle que soit l’hypothèse, tout professionnel de la logistique sait qu’en France, le transport de marchandises obéit aux règles du marché. Concrètement, chaque entreprise définit en toute liberté quel moyen de transport et quel itinéraire sa cargaison va emprunter, en visant le meilleur rapport qualité/prix.
De même, tout professionnel de la logistique sait qu’un transport de fret en train ne devient rentable qu’à partir d’un trajet supérieur à 700 km. En dessous de 500 km, le poids lourd reste imbattable.
Enfin il existe deux lignes ferroviaires qui traversent déjà les Pyrénées : l’une au Perthus, dans les Pyrénées Orientales ; l’autre au Pays basque, dans les Pyrénées Atlantiques. Ceci à un moment où l’Espagne s’équipe d’un réseau de lignes à grande vitesse (LGV) à écartement européen, dont le réseau en Y au Pays basque qui ouvrira en 2030.
Quant au projet de la Région Nouvelle Aquitaine et de la SNCF à travers le Haut-Béarn, il implique de rénover 33 km de voie ferrée riche en viaducs et tunnels dont l’un est victime de chutes de pierre. Soit un budget d’1 milliard d’euros si l’on inclut l’électrification, le tunnel du Somport à surélever, la zone logistique d’Artix à créer. Par ailleurs les trains de voyageurs seront sans arrêt de Bedous à Canfranc : les habitants regarderont les touristes passer.
Mais tout ceci n’est que points de détail aux yeux du conseiller régional et président de la communauté de communes du Haut-Béarn. Car Bernard Uthurry comme Donald Trump ont semble-t-il un point commun : la foi. Quitte à mettre « 180 trains sur la route ».
Au même moment, SNCF-Réseau voit 20 trains de fret de 450 mètres de longueur par jour en Haut-Béarn. Ouverture « espérée » : décembre 2032.
D’ici là, plusieurs élections devraient ramener une partie des élus locaux à la raison.
• Accès à l'interview de Bernard Uthurry sur Ici - France Bleu mardi 9 décembre 2025 avec ce lien.
Juana Canard


