< Retour
C'est pas la faim du Monde, mais

C'est pas la faim du Monde, mais

Dans le journal ou sur le site du Monde, le meilleur côtoie le pire. Au bêtisier de l'an 2024, la cerise revient à un article du 29 août : « Le jeûne des jeunes ».

Un placement de produit, c’est quoi ? Un film, un livre ou un article qui cite une marque, parfois de façon répétitive. Le 29 août 2024, le journaliste Gaétan Supertino bat un record : il nomme l’entreprise C&C huit fois en 1 400 mots. C&C n’est pas une banque, mais Clairière & Canopée : l’entreprise vend des séjours de jeûne entre 900 et 2 800 € la semaine. Dans le Vercors, les « séjournants » - et non les clients - s’offrent un sauna ou un massage. Ils font des pauses méditatives, des exercices de visualisation, du yoga. Ils partent en « randonnées guidées ». Objectif : « vivre une expérience de dépouillement ». Question : le journaliste se serait-il dépouillé de sa prudence avant de taper l’article sur son clavier ?

Après avoir relaté comment les fondateurs de C&C ont vécu leur premier jeûne en 2007, Gaétan Supertino ouvre les guillemets : « La nature est mon Église, confie l’un d’eux, Guillaume Charroin. Je suis émerveillé par la beauté, l’équilibre, la résilience qui y est à l’œuvre. Cet état d’esprit contemplatif arrive naturellement avec le jeûne. » Après la poésie, une dose de chimie : « Lors d’un jeûne au-delà de trente-six heures, les acides gras sont transformés en corps cétoniques par le foie, ce qui constitue une fourniture énergétique idéale pour les neurones, explique le médecin généraliste Jacques Rouillier. C’est l’une des raisons de l’apaisement et de la lucidité ressentie, et sans doute une explication de sa recommandation par la plupart des religions ». Sur ce, Gaétan Supertino glisse un autre produit : L’académie médicale du jeûne - en réalité une association militante (1). Cerise sur le gâteau : le journaliste ajoute un lien pour orienter le lecteur dans la bonne direction.

Un sondage comme alibi

Pour asseoir son propos, il part en quête d'une sociologue. Isabelle Jonveaux voit derrière le jeûne une certitude : « plus de consommation n’apporte pas plus de bonheur ». Elle identifie par ailleurs « une distinction à l’égard de la société d’abondance qui caractérise l’Europe de l’Ouest ». Au paragraphe suivant, Gaétan Supertino verse une louche de sondage : selon Ipsos, près de 27 % des Français auraient déjà jeûné, ne serait-ce que partiellement. Au sociologue succède le naturopathe : « Pour la jeunesse, c’est une voie intéressante vers une reconnexion à son intériorité, aux autres, à l’environnement, et éventuellement à quelque chose de plus spirituel. »

Mais soudain, le journaliste réalise qu’il lui manque un acteur : le séjournant jeûneur. Peut-être songe-t-il aussi : par prudence, ajoutons un bémol à l’exposé. « Ce séjour m’a permis de souffler, de couper un temps du brouhaha quotidien, mais cela ne va pas plus loin » témoigne Angélique, 23 ans. Laquelle envisage de s’offrir à l’avenir d’autres voyages, mais en mangeant. Aussitôt dit, Gaétan Supertino évoque la Miviludes - Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires -, puis le Conseil national de l’Ordre des médecins, hostile à la pratique du jeûne. Enfin, il signale qu’une séjournante dut interrompre son jeûne : elle vomissait sa bile.

Journalisme en fleur

La conscience en paix, le journaliste revient au cœur de son sujet : l’éloge du jeûne. Il offre la fin de son article à Guillaume Charroin, le codirecteur de C&C entouré de fleurs locales : « Le jeûne nous ouvre à une certaine conscience du monde, à un art de vivre. En ces temps de dérèglements à tous les étages de la planète, je suis convaincu qu’il peut nous donner les clés pour prendre soin de nous, des autres et du monde. » Dans la Drôme, le dirigeant insiste : il veut diffuser le jeûne vers un large public.

Or, Le Monde a un large public : 500 000 abonnés, 2 500 000 lectrices et lecteurs. De la poésie aux plantes, de l’argument médical à la nature, de la sociologie à la naturopathie, sans omettre le sondage : en 1 400 mots le journaliste défend le jeûne, quitte à placer la même entreprise huit fois dans son article. En revanche, aucun avis d’un médecin nutritionniste. Pas de recours à une autorité de santé telle que l’INSERM. Rien non plus sur les risques du jeûne pour la santé, surtout quand il est mal encadré. Et silence total sur une autre façon de mettre la société de consommation à distance : manger sain, sobre et équilibré. Au nom des « nouvelles spiritualités », un journaliste semble avaler son esprit critique.

Machine à référencer

Et c’est ainsi que le 29 août, Le jeûne des jeunes fut publié tel quel dans Le Monde, dans le cadre d’une « série d’été ». Aucun rédacteur-en-chef, aucune directrice de la rédaction n’a perçu les dangers potentiels d’un tel article. Faute de vérifier ses informations, le quotidien national s’est disqualifié sur un thème pourtant d’actualité : l’alimentation et la santé. La veille, au service science du journal, David Larousserie fit preuve d’humour et de rigueur avant de publier son article : pourquoi le papier journal peut-t-il couper la peau quand on le manipule ?

Moralité : méfions-nous des « séries d’été » dans Le Monde, mais aussi de titres accrocheurs tels que « les nouvelles spiritualités » : avec un tel sujet, n’importe quel journaliste peut dériver. Quand Le Monde mange à tous les râteliers puis lévite dix centimètres au-dessus du sol, des lecteurs restent sur leur faim puis mettent la radio : sur France Culture débute Les pieds sur terre, la plus croustillante des émissions.

Après le jeûne à gogo, on s’offre une petite collation ?

Salwa Canard     

(1) Dès l’ouverture du site de l’association, une fenêtre pop-up s’ouvre : l’Internaute est invité à acquérir le « pack replay » d’un congrès qui s’est tenu à Aix-en-Provence en mars 2024.

Le journal Le Monde et son bêtisier en 2024 :


Le jeûne des jeunes : article de Gaétan Supertino dans Le Monde du 29 août 2024. L'url nous apprend que le premier titre de l'article fut : Jeûner en paix.

Au bêtisier du Monde en 2024, notre médaille d’argent revient à l’article : Caroline et Pierre, passés de deux à quatre en deux temps trois mouvements. Article paru le 15 septembre 2024. La journaliste Jane Roussel y brosse le portrait d’un couple qui se retrouve avec deux enfants avant d’avoir eu le temps de dire ouf. De poncifs en formules à l’emporte-pièce, l’article défie surtout le droit à l’image des mineurs : lectrices et lecteurs y découvrent la frimousse des deux marmots. Lesquels, vu leur âge, n’ont pu donner leur avis sur une telle exhibition. On y apprend en outre que le couple a fait raser sa maison des Landes pour en construire une plus grande. Et le SUV à 100 000 €, c’est pour quand ?

• Quant à la médaille de bronze, elle va à l’article : Ces couples qui durent : « Il faut verbaliser, reverbaliser, y compris quand ça va bien ». Article paru, ô coïncidence, le même jour que notre médaille d’argent et dans la même rubrique : Intimités. La journaliste Anaïs Coignac a rencontré des couples au long cours à Paris, Lyon et Toulouse. Les personnes interviewées ont en moyenne 40 ans. Elles sont ingénieur, conseillère conjugale, éditrice parisienne, journaliste, consultant, médecin. Et la boulangère de Montluçon, le plombier de Romorantin, l’auxiliaire de vie à Orthez, le garde forestier à Bar-sur-Aube ? Ont-ils droit eux aussi à la vie de couple au long cours ? À moins que la virtuosité verbale des CSP+ ne soit le joker pour faire durer le couple. Et que dire des couples qui se forment à 40 ans et qui durent bien après 60, après que leurs enfants respectifs ont grandi - s’ils ont eu des enfants ? Même enrobé de citations de psys, l’échantillon de la journaliste est bien peu représentatif.

Quel fut le pire article du Monde en 2023 ? Yaël Braun-Pivet, du barreau au perchoir de l’Assemblée nationale, une « conquête à la loyale ». Article de Vanessa Schneider dans Le Monde du 26 juillet 2023. Une chronique lui a été décernée ici.

Question subsidiaire : la rédaction du Monde fait-elle exprès de glisser ici et là des articles-à-bêtisier, juste pour que déferlent les commentaires ? La méthode peut se révéler efficace pour apparaître en bonne place sur les moteurs de recherche. Ironie de l'histoire, la rubrique Intimités fourmille de perles de ce type.

* Image d'illustration créée par Canva.