Ça craque de partout. Et alors ?
Canicules, sécheresse, pénuries, guerres : homo sapiens est sur le gril. Son cerveau va-t-il le perdre, ou le sauver ?
« Mon téléphone ralentit, est-ce l'heure de le remplacer ? » À l’intérieur du cerveau, un dilemme oppose le striatum et le cortex préfrontal. Le premier tire la langue, en quête de récompense. Le second se gratte le menton, dans un abîme de réflexion. Homo sapiens s’enfièvre à la vue d’une promotion. En même temps, il songe que sous l’écran se niche une bombe écologique, avec du plastique, des métaux rares, des trajets en cargos. Comment jouir d’un objet né au fond d’une mine, avec de l’esclavage à la clé ? Quand bugge un téléphone victime de l’obsolescence programmée, homo sapiens soupire, puis passe à la caisse.
Après avoir finalisé l’achat, homo sapiens s’offre un carré de chocolat. Puis un deuxième. Voire un troisième. Que c’est dur d’arrêter quand un arôme sucré excite les papilles. Pour échapper à la tentation, il monte dans sa voiture, cap sur un bord de mer. La route est limitée à 80 km/heure. Dans la ligne droite, le pied appuie en douce sur l’accélérateur. Jouer avec les règles : autre plaisir du striatum.
Et si homo sapiens cherche à s’informer, que constate-t-il ? Que l’actualité s’emballe. Les gaz d’échappement élèvent la pollution qui pousse le mercure qui aggrave la sécheresse qui détruit les récoltes qui forcent des populations à migrer qui… Partout, les terres et les esprits s’échauffent. À l’est de l’Europe une guerre parachève le processus, telle une pirouette de l’histoire : sur le champ de bataille, on trouve à peu près les mêmes armes qu’au siècle dernier, avec des drones pour mieux viser.
Un téléphone mobile tout neuf avec la photo d’un pilonnage sur l’écran : jamais homo sapiens ne s’est senti aussi écartelé. Son striatum cherche encore sa pitance. Mais une peur sourde l’agite tard dans la nuit. Dans le noir, il sent que quelque chose lui échappe.
Homo sapiens aux abois sur une Planète au bord du gouffre : chacun dans leur spécialité, les scientifiques auscultent le personnage. Les chercheurs en neurosciences expliquent pourquoi son cerveau balance entre fin de mois et fin du monde. Les sociologues scrutent ses faits et gestes face à la valse des étiquettes. Les médecins jonglent avec les antidépresseurs. Les économistes voient venir une récession - 2020 ne fut peut-être qu’une répétition.
Ça craque de partout : et alors ?
En fait, ce qui craque n’est ni un problème de fin de mois, ni un problème de fin du monde. C’est une situation inédite qui met homo sapiens sur le qui-vive : « En 2030 (c’est-à-dire demain), où en serons-nous ? » Autant le passage à l’an 2000 fut une plaisanterie ; autant la décennie 2020 réveille des questions existentielles. « Demain, serons-nous encore en bonne santé ? Rassasiés ? Épanouis ? Chauffés ? Aimés ? » Certains homo sapiens vont à la pêche. Ce sont les abstentionnistes, soit la moitié des Français en âge de voter. D’autres se tournent vers les politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Juin 2022 : 48,7 millions de cerveaux, avec leur striatum et leur cortex préfrontal, élisent une Assemblée nationale qui reflète leurs contradictions.
Et la politique entra en scène
Or, la démocratie est un colosse aux pieds d’argile. En 2022, la majorité des Français a voté pour le statu quo - le candidat écologiste aux élections présidentielles a obtenu 4,63 % des voix. Le président de la république et sa majorité relative - mais aussi LR et le PS - sont convaincus que l’innovation va nous tirer d’affaire. Les cornucopiens rassemblent celles et ceux qui pensent que le progrès technique résout les soucis les uns après les autres - la pollution de l’air, par exemple -, puis satisfait de nouveaux besoins. Selon eux, homo sapiens aura bientôt un aspirateur à CO2. Mais aussi des voitures propres, des énergies propres, des jeans propres, de la viande propre… Tout cela grâce au progrès technique.
Emmanuel Macron est un cornucopien parmi d’autres. Dans les années 2010, en tant que ministre de l’économie, il déroule le tapis rouge à l’entreprise américaine Uber. Son credo : les services numériques vont ramener le plein-emploi ; mais surtout, ils ouvrent une nouvelle page de l’histoire humaine. « Mieux vaut être un autoentrepreneur corvéable à merci que trafiquant de drogue dans les quartiers » : voilà en résumé son argument. Un logiciel qui entre dans un téléphone nous promet la lune, y compris la fin des embouteillages. De fait, la civilisation numérique partage l’humanité en deux catégories : une minorité d’ultra-riches survole le monde en contrôlant les logiciels ; une masse de livreurs et de conducteurs va et vient sur la route, payés à la tâche. En 2022, grâce à Macron, Uber essore les précaires en toute légalité.
Et chez la minorité écologiste ? La plupart d’entre eux estiment qu’il y a urgence à agir. Mais deux camps s’opposent sur la méthode à employer. Certains expliquent que le cerveau d’homo sapiens est incompatible avec la sobriété. Alors il faut restreindre certaines libertés. Est-ce un scandale ? Non car selon eux, toute société définit des normes pour assurer le vivre-ensemble. Sans culture commune le viol ne serait pas un crime, mais un acte qui réjouirait le striatum - du moins celui du mâle. Il faut donc fixer un cadre qui entoure la sobriété, en particulier chez les plus aisés - 10 % d’homo sapiens parmi les plus riches font quasi la moitié des gaz à effet de serre ; et 1 % des plus riches font 16 % des gaz à effet de serre. Problème : les riches sont aussi ceux qui gouvernent. Ils sont à la tête de l’État. Ils dirigent les entreprises qui orchestrent la consommation. Ils n’ont aucune envie de se priver. Les écologistes peuvent s’époumoner : les capitalistes serrent le manche.
Bref : impasse politique ? Pas si sûr.
Car il se pourrait que l’emballement planétaire - canicules, inflation, pénuries de matières premières -, qu’une guerre en Europe vient exacerber, fasse basculer l’Occident dans ce qui semblait encore inimaginable il y a peu : le rationnement. Ce n’est plus la sobriété gentille dont parlait Macron le 14 juillet 2022. C’est un coup de frein brutal à la grande marche de l’humanité. Le rationnement, c’est le choix politique par défaut, quand tout le reste a échoué.
En temps normal, aucun système économique ne change en six mois. Par exemple, Les Français subissent encore aujourd’hui des décisions prises dans les années 1970. À cette époque, une élite a modelé le pays à sa convenance. Elle a bâti des hypermarchés et leurs parkings à la périphérie des villes. Elle a construit des autoroutes et des rocades. Elle a fermé des milliers de kilomètres de voies ferrées. Elle a mis une croix sur le commerce de proximité. Elle a imposé l’agriculture intensive. Elle a rendu la voiture et le poids lourd obligatoires. Un tel dessein - qu’adoube le striatum, partisan du moindre effort - dicte un mode de vie. Chambouler tout cela prend a minima un demi-siècle. Or, la Planète ne semble plus en mesure d’attendre le bon vouloir d’homo sapiens. Après la Covid-19, la guerre en Ukraine enfonce le clou. Les prix s’envolent : pétrole, gaz, métaux, bois, plastique, papier, textile, céréales. Les produits qu’homo sapiens avait l’habitude d’acheter pèsent sur son budget. Des objets considérés comme usuels, à commencer par la voiture individuelle, seront bientôt réservés aux plus aisés. Les week-ends à Barcelone ou à Venise en avion vont devenir compliqués. Idem pour le chocolat : les champs de cacao souffrent sous les dômes de chaleur. Ce n'est pas la fin du monde, mais la pénurie oblige à se réorganiser. Le changement, c’est maintenant, lançait François Hollande lors de sa campagne électorale en 2012. Il ignorait alors que sa phrase aurait une force prémonitoire, dix ans plus tard.
Ça craque de partout. Et alors ?
Ce que le cerveau est incapable de formuler et de mettre en œuvre, le réel pourrait bientôt le lui imposer. Comment réagira homo sapiens quand il faudra mener une politique de rationnement au pas de charge ? Les gilets jaunes ne dorment que d’un œil. La démocratie est mal préparée à des mesures aussi autoritaires qu'impopulaires. Les politiques devenus pompiers vont devoir retrousser leurs manches, en évitant si possible une guerre civile.
Les élus français, de Macron à Mélenchon en passant par Le Pen, ont-ils conscience de la tâche qui les attend ? S’y préparent-ils ? Travaillent-ils sur des lois, des ordonnances, des décrets pour mettre en musique le rationnement ? Quelques intellectuels pensent qu’homo sapiens est capable de bâtir une société post-capitaliste qui reposera sur la solidarité et la collaboration. Les sciences sociales sont riches en modèles alternatifs. Peut-être, mais une démocratie fonctionne avec une épée de Damoclès : les prochaines élections. À chaque fois, 48,7 millions de cerveaux rebattent les cartes. Alors l'État met le pouvoir d'achat en haut de la pile, avant toute autre considération.
En février 2022, à Moscou, Vladimir Poutine accéléra un processus qui prit sa source à la fin du XXe siècle. Son initiative politique, rendue possible par nos achats effrénés de gaz et de pétrole, a des effets collatéraux. Pendant que son armée massacre la population ukrainienne, la secousse se propage au reste du monde. Avec des conséquences qu’homo sapiens peine à imaginer. Fin du développement ; place aux schémas de survie. Quelque part dans le cortex préfrontal, il faudra une montagne d’intelligence collective pour qu’homo sapiens sorte de ce très mauvais pas.
Séraphin Canard
• Crise environnementale : notre matériau neuronal nous fait repousser l’idée de s’autolimiter. Élisabeth Berthou interroge Sébastien Bohler, neurobiologiste, et Thierry Ripoll, chercheur en psychologie cognitive. Article publié dans Le Monde du 13 juin 2022.
• Ramener la crise environnementale à notre cerveau, c’est déguiser de l’idéologie politique en vulgarisation scientifique. Article de Stéphane Foucart publié dans Le Monde du 26 juin 2022.
• Pourquoi détruit-on la planète ? Les dangers des explications pseudo-scientifiques. Tribune de cinq chercheurs en neurosciences publiée sur le Blog de Mediapart le 7 juillet 2022. Les cinq chercheurs apportent une contradiction scientifique à la thèse développée par Sébastien Bohler et Thierry Ripoll. Un extrait de la tribune a été publié le 7 juillet dans Le Monde, rubrique Idées.
• Crise environnementale : dépasser l’opposition cerveau-culture. Tribune de Thierry Ripoll publiée dans Le Monde du 14 juillet 2022. Thierry Ripoll est chercheur en psychologie cognitive.
• Devant la crise climatique, chaque cerveau est responsable. Tribune de Sébastien Bohler publiée dans Le Monde du 14 juillet 2022. Sébastien Bohler est neurobiologiste.
• Uber files : révélations sur le deal secret entre Uber et Emmanuel Macron à Bercy. Article de Damien Leloup publié dans Le Monde du 11 juillet 2022.
• Non, l’ubérisation de la société n’est pas la solution, contrairement à ce que croient Emmanuel Macron et les libéraux : En Espagne, la création de contrats à durée indéterminée bat des records. Article de Sandrine Morel publiée dans Le Monde du 12 juillet 2022. En Espagne, la loi impose aux entreprises de type Uber de salarier leurs livreurs.
• Le rationnement, c'est maintenant (1) : Rationnement d’énergie, coupures de courant et explosion des prix : comment les entreprises se préparent aux perturbations. Article d'Isabelle Chaperon et Jean-Michel Bezat publié dans Le Monde du 16 juillet 2022.
• Le rationnement, c'est maintenant (2) : Réduire sa consommation d’énergie : pourquoi et comment les individus et les entreprises peuvent-ils agir ? Article de Raphaëlle Aubert et Marie Maison publié dans Le Monde du 15 juillet 2022.
• Photographie : Épisode de la campagne de Russie. Peinture de Nicolas Toussaint Charlet en 1836. Œuvre visible au musée des beaux-arts de Lyon.


