Ça roule pour l'effet rebond
En 2030, c'est promis, on loge, on roule écolo grâce à l'État et aux technologies. À moins que l'effet rebond ne fasse grincer les prédictions.
En 2030, si tout va bien, nous habiterons tous ou presque dans un logement bien isolé. En 2030, nous roulerons dans une voiture électrique. En 2030, nous mangerons un peu plus local et végétarien. Économie rimera avec écologie. Emmanuel Macron - ou son successeur - se frottera les mains.
La loi Climat et résilience que l’État s’apprête à promulguer - après un passage éclair par l’Assemblée, pour enrober le texte d’une fine couche de démocratie - met la transition écologique sur les rails. Nous voilà partis pour une décennie révolutionnaire qui, selon les prévisions, devrait faire chuter de 40 % les gaz à effets de serre. Sauf que certains scientifiques ont un doute : en 2030, nous n’aurons pas progressé d’un pouce.
Qu’est-ce qui frotte ? Qu’est-ce qui résiste ? Qu’est-ce qui pourrait donner des cauchemars à Barbara Pompili, ministre de la transition écologique ? Un concept né au XIXe siècle appelé paradoxe de Jevons, du nom de l’économiste qui l’a inventé. On l’appelle aussi effet rebond.
Ma grosse bagnole
L’effet rebond appliqué à la voiture, le voici : puisque nous roulons désormais à l’électricité et qu’une recharge coûte 2 € au lieu de 50 € pour le plein de gasoil, alors nous voilà avec un surcroît de pouvoir d’achat. Que faisons-nous ? Eh bien, nous roulons davantage, pardi ! Certes, la voiture électrique coûte plus cher à l'achat que la voiture thermique. Mais grâce à la LOA (location avec option d’achat), homo automobilis choisit de s’abonner à un véhicule plutôt que de l’acheter. Un loyer, deux euros pour rouler : l’aubaine ! C'est le moment ou jamais de s'offrir une voiture plus puissante, plus rapide, plus confortable : donc plus lourde. Un SUV, par exemple. Roulons, roulons jusqu'en 2030. Si l’on prend en compte le cycle complet d’une voiture (fabrication + utilisation), la France aura dans neuf ans 0/20 en mobilité écologique.
Et l’effet rebond appliqué au logement ? Même punition. Puisque nous habitons désormais une maison ou un appartement bien isolé, la prochaine facture est annoncée avec un rabais de 20 %. Et hop ! Montons le thermostat d’1 ou 2 degrés. Ainsi, chacun vivra enfin en tee-shirt chez soi.
Certes, une poignée de consommateurs fera un peu attention. Elle profitera des économies réalisées pour s’offrir autre chose : par exemple, un week-end en avion à Venise ; ou un nouveau smartphone. Chassez la pollution, elle revient au galop.
Encore plus retors : les pays occidentaux délocalisent leurs activités polluantes en Asie. Ce qui permet à Barbara Pompili de promettre des chiffres idylliques sur la qualité de l’air à Lyon et Paris. Tandis qu’en Chine et en Inde, les habitants chercheront le soleil à travers un smog gris orangé. Or, comme chacun sait, ni le nuage de Tchernobyl, ni le nuage de dioxyde de carbone ne font halte à nos frontières.
Rebond de la science
L’effet rebond est analysé en des termes scientifiques par de nombreux chercheurs :
• Dans leur article À l’échelle mondiale, aucun découplage à attendre entre PIB et consommation d’énergie, Jacques Treiner, physicien, et Jacques Percebois, chercheur au CNRS, démontrent que la délocalisation des activités polluantes de l’Occident vers l’Asie ou l’Afrique offre un effet en trompe-l’œil. En apparence, notre économie semble vertueuse. Mais si l’on inclut la pollution générée par les produits que nous importons, alors le Produit intérieur brut (PIB) mondial et la consommation d’énergie grimpent au même rythme, ou presque. Donc pas de « découplage » entre croissance et besoins en énergie.
• Dans son article La rénovation thermique réduit-elle vraiment notre facture d’énergie ?, Matthieu Glachant, professeur d’économie, énumère les aides que l’État mobilise pour inciter les propriétaires à isoler leur logement. Problème : après travaux, la facture de chauffage baisse de manière plus modeste que prévu. En moyenne : 8,40 € par an pour 1 000 € investis. Soit une baisse de 2,7 % de la facture annuelle. Selon l'auteur, les études officielles surestiment de 2,5 fois l’économie d’énergie réellement réalisée. À cela deux raisons : les travaux de rénovation sont souvent bâclés ; et les occupants titillent le thermostat pour mieux apprécier le confort high-tech de leur logement.
• Dans son article La demande énergétique mondiale est sous-estimée, et c’est un vrai problème pour le climat, Victor Court, enseignant chercheur en économie, démontre que l’effet rebond rend caduques les prévisions, y compris les plus crédibles comme celles du GIEC (1). Les études d’impact convergent vers le même résultat : on roule davantage avec une voiture électrique ; on se chauffe davantage avec un logement mieux isolé.
L’effet rebond s’applique à tous les secteurs d’activité. Ainsi, les substituts aux cigarettes classiques rendent les fumeurs encore plus accros au tabac ; d’où un taux de nicotine inchangé ou presque.
Ne pas brutaliser les Français
Loi Climat et résilience ou pas, les recherches sur l’effet rebond confirment que nous aurons besoin de toujours plus d’énergie - surtout d’électricité - pour maintenir notre mode de vie. L'effet rebond est un petit moteur qui nous fait monter dans notre voiture pour un oui ou pour un non. Il guide notre main quand nous montons le chauffe-serviette dans la salle de bain. Il prend sa source dans le cerveau humain. Homo economicus réagit à l'hormone du plaisir. Hors guerre et pandémie, il ajuste ses dépenses à ses recettes. Un gain de pouvoir d'achat aiguise son appétit. Le confort est le premier ressort.
Dans les années 2020, notre besoin s’annonce exponentiel avec l'arrivée de la 5G et des objets connectés. Solution : fabriquer de l’électricité propre. Sauf que ni le nucléaire, ni le solaire, ni l’éolien, ni n’importe quel programme visant à doper la production d’électricité n’est neutre. Construire, puis entretenir, puis démanteler des usines à fabriquer de l'électricité se révèle une activité énergivore et polluante. Même la voiture propre est une chimère : métaux et plastiques nécessaires à sa fabrication - de la carrosserie à la batterie en passant par le tableau de bord - hissent cet objet de masse à quatre roues au panthéon des gadgets les plus nuisibles.
La seule politique résolument écologique repose sur un pilier : baisser la consommation d’énergie. Ce qui impliquerait des mesures contraignantes. Et secouerait nos petites habitudes. Or, Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, joue de la flûte. Dans sa tribune parue dans Le Monde le 20 avril 2021, elle écrit : il faut « refuser toute brutalité dans la méthode ». Avec la ballade de l'effet rebond, il se pourrait que la « brutalité » de la crise climatique, en 2030 ou 2050, retentisse sur le moral des Françaises et des Français.
Salomé Canard
• À l’échelle mondiale, aucun découplage à attendre entre PIB et consommation d’énergie. Article de Jacques Treiner, physicien théoricien, chercheur associé au laboratoire LIED-PIERI, université de Paris, et Jacques Percebois, professeur émérite à l’université de Montpellier, chercheur à l’UMR CNRS Art-Dev, université de Montpellier. Article paru dans The Conversation le 19 avril 2021.
• La rénovation thermique réduit-elle vraiment notre facture d’énergie ? Article de Matthieu Glachant, professeur d’économie à Mines Paris Tech. Article paru dans The Conversation le 18 novembre 2019.
• La demande énergétique mondiale est sous-estimée, et c’est un vrai problème pour le climat. Article de Victor Court, enseignant chercheur en économie, IFP Énergies nouvelles. Article paru dans The Conversation le 6 avril 2021.
• La guerre secrète de Philip Morris. Enquête du journal Le Monde sur le lobbying du tabac. « Le numéro un mondial du tabac a créé la Fondation pour un monde sans fumée dont le but réel est de lever les entraves au lobbying de l’industrie et de promouvoir ses lucratives alternatives à la cigarette ». Enquête parue le 16 avril 2021.
• « Loi Climat et résilience : sortir du temps des caricatures, c’est de cela que l’urgence environnementale a besoin » : tribune signée par Barbara Pompili, ministre de la transition écologique, et par un collectif de ministres et de députés de la majorité présidentielle. Tribune parue dans Le Monde le 20 avril 2021.
(1) GIEC : groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Le GIEC est ouvert à tous les pays membres de l’ONU. Il compte actuellement 195 États.
• Photographie : des objets à quatre roues dotés d’un moteur à explosion investissent le site protégé du Plateau de Sanchèse, dans les Pyrénées Atlantiques, sous les yeux des vaches et des chevaux. Pour information, un parking est aménagé à vingt minutes à pied du plateau.


