Cahin-caha SNCF trace l'avenir de nos enfants
Quand les trains arrivent en retard, il faudrait remercier la SNCF. En novembre une cascade d'incidents chuchote : c'était juste un hors-d'œuvre. En 2040, accrochez-vous pour avancer.
Comme par hasard. Vendredi 22 novembre 2024, un incident puis un autre sèment le chaos sur les rails dans le sud-ouest de la France. À Saint-Agne, une panne électrique interrompt le trafic au sud de Toulouse : impossible de rallier Foix, Tarbes, Auch. Puis un TER arrache des câbles dans les Landes : le trafic au sud de Bordeaux est interrompu. Des arbres tombent dans le Limousin : l’Intercités Paris Toulouse est bloqué. En soirée, un accident sur un passage à niveau à Montgiscard bloque les trains à l'est de Toulouse. Quelques jours auparavant, un talus s’effondre vers Lannemezan. Et voilà comment, de la Méditerranée à l’Atlantique, un vendredi en fin de journée, la plupart des trains ont pilé.
Mais hormis la presse locale, à Paris aucun média ne relaie la détresse des voyageurs coincés dans les TER puis les TGV, en Nouvelle Aquitaine et en Occitanie.
La folle Appli
Avec 4 ou 10 heures de retard, les clients de la SNCF ont passé la nuit dans un train ou dans une gare. La Protection civile est venue à leur secours. Des voyageurs chanceux ont été logés à l’hôtel. D’autres ont appelé leurs proches au secours : tiré du sommeil, un frère ou une mère a pris le volant pour récupérer le voyageur transi. La SNCF a fait de son mieux pour distribuer du café chaud et des paniers-repas. Samedi matin, au goutte-à-goutte, le trafic a repris.
Mais là encore, un détail a échappé aux journalistes. De Limoges à Toulouse, de Toulouse à Hendaye, de Hendaye à Bordeaux, de Bordeaux à Carcassonne, l’application SNCF-Connect s’est mise à halluciner - les captures d'écran figurent au bas de cette chronique :
• Le TGV Lyon Toulouse de 18 h 05 ? Parti avec 5 minutes de retard, jamais arrivé à Toulouse après l’accident à un passage à niveau. En guise d’explication, SNCF-Connect dit : « 120 mn de retard, mise à quai tardive en gare d’origine ».
• Le TGV Hendaye Paris de 7 h 06 ? Il a quitté Hendaye à 11 h 26, a fait étape à Bordeaux à 14 h, puis il est arrivé « à l’heure » à 11 h 49 : record de vitesse battu avec 13 minutes pour relier le Pays basque à Paris-Montparnasse.
• Le TGV Tarbes Paris de 10 h 39 ? Il a quitté Tarbes à 12 h 19, soit avec 1 h 40 de retard, puis il a rejoint Paris-Montparnasse à 16 h 19 au lieu de 15 h 49. Au cours du trajet, il a ainsi comblé 1 h 10 de retard : bravo l’artiste dans la loco !
• Enfin, l’autocar de remplacement Toulouse Bordeaux est parti à 13 h 35 au lieu de 11 h 35, soit deux heures de retard. Mais il est arrivé à Bordeaux à 14 h 55 au lieu de 14 h 50, soit 5 minutes de retard. Qui dit mieux ?
Et c’est ainsi qu’une cascade d’incidents chuchotent : cahin-caha, SNCF fait l’Histoire.
Vrai et faux à la fois
Jamais jusqu’ici la SNCF n’a subi autant d’incidents en six heures d’intervalle, le tout sur un territoire qui couvre peu ou prou un quart du pays. Cinq lignes majeures du réseau national ont flanché en même temps. On pourrait ici gloser sur l’état du réseau, l'entretien des rames, l’impact de la crise climatique. Mais ce n’est pas l’avalanche des pannes qui étonne : cela fait un bail que l’État français lâche le train en rase campagne. Non, ce qui surprend, c’est ce qui est apparu vendredi 22 puis samedi 23 novembre sur nos téléphones mobiles : jamais une application faite pour « assister le voyageur » n’a autant désinformé en si peu de temps.
D’un chaos ferroviaire débute un récit : demain, tout usager à bord d'un TER ou d'un TGV sera un aventurier. Dans les années 2030 on montera dans le train, l’aléatoire chevillé au corps : personne ne connaîtra l’heure d’arrivée. Peut-être même arrivera-t-on dans une autre gare : pour la première fois en 2023 puis en 2024, une erreur d’aiguillage déroute un TGV. Dans les années 2030 on se réchauffera avec un café à trois heures du matin, quelque part entre Metz et Reims. Dans les années 2030 on s’emmitouflera dans une couverture puis l’on ira faire pipi dans le fossé car sans courant électrique, même les toilettes sont condamnées. Alors la boucle sera bouclée : au XXIe siècle le train redeviendra une épopée, comme au début du siècle dernier.
Mais surtout, les phones affoleront nos aiguillages neuronaux. Sur SNCF-Connect et nos Apps préférées, qu’est-ce qui sera vrai, qu’est-ce qui sera faux ? Un bug, un pirate, et les données sur l’écran nous rendront béates. Si un TGV arrive avant de partir, qu’en sera-t-il de la météo ? Qu’en sera-t-il des actualités à la radio ? Qu’en sera-t-il de nos revenus, du dernier avis d'imposition, des amitiés sur le fil, des alertes sur Instagram, du solde de notre compte en banque ? Après SNCF-Connect tout sera vrai et faux à la fois, au point que l’on pourra être riche et pauvre, inquiet et rassuré, puissant et précaire, seul et cerné, nonchalant et pressé.
Alors nous serons des millions à monter dans le train en songeant :
« Avec SNCF on arrive en retard,
mais au moins on arrive vivants ».
Dans les années 2030, la France acclamera les derniers cheminots.
David Canard
• Erreur d'aiguillage : un TGV Bruxelles Strasbourg conduit des eurodéputés à Disneyland Paris. Article de Olivier Chicheportiche sur le site de BMF-TV le 16 octobre 2023.
• Après une erreur d’aiguillage, le TGV Paris Besançon file en direction de Lyon. Article publié sur le site de Ouest-France le 6 juin 2024.
• Des passagers du TGV Paris Hendaye bloqués en pleine nuit. Article publié sur le site de Franceinfo le 23 novembre 2024.
• J’ai attendu dans le froid. Nuit de galère pour les 300 passagers d’un TGV Hendaye Paris bloqué après une panne. Article publié sur le site de France 3 le 23 novembre 2024.
• Arrivé à Paris avec dix heures de retard. Dans les Landes, récit d’une nuit de cauchemar pour un millier de voyageurs de la SNCF. Article de Christophe Cibola dans Sud-Ouest du 23 novembre 2024.
• Une voiture heurte un train à un passage à niveau, la circulation à l’arrêt sur la ligne Toulouse Narbonne jusqu’à mardi. Article publié sur le site du Midi Libre le 23 novembre 2024.
• Hautes-Pyrénées : le trafic des trains perturbé après un glissement de terrain entre Tarbes et Montréjeau. Article publié sur le site de France Bleu le 10 novembre 2024. Des trains sont supprimés, les autres ont entre 15 et 45 minutes de retard. Il faudra plusieurs semaines de travaux pour rétablir une circulation normale dans les deux sens.
• En revanche, la coupure d’alimentation électrique survenue à Saint-Agne vendredi 22 novembre et qui a provoqué l’interruption du trafic sur les lignes Toulouse Pau, Toulouse Auch et Toulouse Latour-de-Carol n’a fait l’objet d’aucun article dans les médias.
les 22 et 23 novembre 2024 :

"Retard estimé à 5 mn au départ et à 120 mn à l'arrivée. TGV INOUI 6825. Mise à quai tardive en gare d'origine", annonce SNCF-Connect le 22 novembre 2024. En réalité ce TGV n'arrivera jamais à destination : accident à un passage à niveau. Le TGV repartira de Carcassonne le lendemain.

TGV Hendaye Paris du samedi 23 novembre 2024. "Départ d'Hendaye avec 4 h 20 de retard. Arrivée à Paris-Montparnasse à l'heure" annonce SNCF-Connect.

Samedi 23 novembre, le TGV Tarbes Paris part avec 1 h 40 de retard et arrive à destination avec 30 minutes de retard, selon SNCF-Connect. En roulant à 500 km/h ?

Samedi 23 novembre, l'autocar de remplacement qui devait faire Toulouse Bordeaux en 3 h 15 fait finalement le trajet en 1 h 20, soit une heure de moins que le train Intercités pour le même trajet. L'autocar a-t-il roulé à 250 km/h sur l'autoroute A62 ?

En janvier 2025, SNCF-Connect publie un avis en anglais : grève dans la partie ouest de l'Occitanie mardi 21 janvier 2025. Aucune traduction en français n'est proposée. Et en occitan ? Capture d'écran de SNCF-Connect effectuée le 20 janvier 2025, soit après la mise en ligne de cette chronique.


