Carte LibertiO : Carole Delga punit l'usager
Cher le train en Occitanie ! Carole Delga remplace la carte LibertiO par une usine à gaz. Besoin de fonds ? Mépris de l'usager ? Ou les deux ?
Le train pour tous bat de l’aile en Occitanie. Carole Delga, sa présidente, vient de déchirer LibertiO, la carte qui permettait pour 20 euros par an de voyager avec 30 ou 50 % de réduction sur les lignes de TER en Occitanie. À la place elle invente Flex, ou machine à cash. Comment et pourquoi une élue dite de gauche a-t-elle choisi de faire casquer l’usager ?
Tout commence par un pari. En 2030, Carole Delga veut atteindre 100 000 voyageurs par jour dans les TER occitans, contre 80 000 aujourd’hui. Ainsi, elle incarnerait la reine des transports collectifs en France : un symbole pour celle qui vise un jour l’Élysée. Mais « en même temps », elle fait face à la hausse des factures de la SNCF, tant pour l’usage des voies ferrées que celui des TER. Or, le budget de la Région craque ici et là. Alors la présidente gamberge. Avec ses équipes, elle imagine un dispositif à double détente, dont l’un repose sur un principe : l’addiction.
En 2024, Flex remplace la carte LibertiO. Le principe est le suivant : plus on voyage, moins cher est le billet. Avec Flex, on a par exemple 20 % de réduction pour son deuxième trajet dans le mois, soit 10 % l'aller et retour. Or, les Occitans qui optaient pour la carte LibertiO ont des revenus modestes ; ils voyagent une à deux fois par mois pour visiter famille ou amis. Exemple : avec LibertiO, un aller et retour Rodez Tarbes coûtait 47 € avec 50 % de réduction. Depuis que la carte LibertiO a disparu, la même personne débourse 94 €, soit le double. Flex ne la concerne pas : l'outil ne devient pertinent que si l’on voyage de manière intensive. Certes, avec Flex le coût total par mois est plafonné. Mais on devine l’intention de Carole Delga : Occitans, prenez le TER souvent. Votre budget sera alors de 90 euros par mois. Bilan : Flex est une usine à gaz basée sur l’addiction au train, avec une facture salée à l'arrivée. On est loin d’un dispositif social pour le citoyen de base, celui qui va voir ses proches une fois par mois.
LibertiO sauf en Occitanie
Résultat : les anciens titulaires de la carte LibertiO, ceux dont le porte-monnaie se vide avec l’inflation, se privent désormais de retrouvailles avec familles et amis, faute de formule adaptée à leur budget. Coupeuse de liens sociaux, Carole Delga mise sur les urbains aisés qui jonglent avec trains et trams pour remplir ses TER puis renflouer les caisses de la Région. Chez les urbains, Flex à 90 euros par mois est un budget pertinent si la voiture reste au garage. Aux autres, les quidams qui font Rodez Tarbes en train une fois par mois pour voir leurs proches, Carole Delga assène : restez chez vous ou cassez votre tirelire.
Et si l’usager occitan compare la tarification de Carole Delga en Occitanie avec les autres régions, alors les bras lui en tombent. Partout ailleurs - des Hauts de France à la Nouvelle Aquitaine -, l’usager achète sa carte de réduction une fois par an pour voyager avec 30 ou 50 % de réduction. Que la carte s’appelle Illico, Rémi, Mezzo ou Carte +, l’usager du TER s’appuie sur un système simple pour voyager. Sauf dans deux régions, la Bretagne et l’Occitanie. Coïncidence : elles sont dirigées par deux socialistes (1). La gauche dite modérée aurait-elle perdu la boussole au point de faire cracher le quidam au bassinet ?
Carole Delga pourrait rétorquer : il existe des billets forfaitaires à 1, 3, 5 ou 10 euros sur certains trajets. Oui mais ces billets « à prix cassés » sont réservés à des lignes peu fréquentées et à de rares horaires ayant peu d’intérêt (2). Quant au billet à 1 euro pour tous le premier week-end de chaque mois, il a des effets indésirables : beaucoup de TER affichent complets. Si bien que le voyageur qui s’y prend à la dernière minute reste sur place ; ou alors il se reporte sur un train grandes lignes (TGV, Intercités) au prix fort… si ce dernier existe sur son trajet. En outre, pour 1 euro il faut être prêt à voyager dans des rames transformées en wagons à bestiaux (3).
Un communiste fait l'autruche
Antisocial, pervers, addictif, urbain, sélectif, et surtout injuste : Carole Delga vient de frapper fort en supprimant la carte LibertiO pour les + de 26 ans. En Occitanie, le mécontentement est tel que des comités de citoyens se forment avec pour objectif (certes lointain) de faire battre la candidate socialiste aux prochaines élections régionales. Suprême paradoxe : certains élus d’opposition (droite, extrême droite) sont prêts à rétablir la carte LibertiO s’ils gagnent les élections en 2028. Quant aux communistes, ils se planquent sous la table : le vice-président communiste chargé des transports, Jean-Luc Gibelin, se garde bien d'aborder le sujet. Delga et Gibelin ont même réussi l'exploit d'escamoter les médias locaux avec la fin de la carte LibertiO. De France 3 à France Bleu en passant par le Midi libre et la Dépêche du Midi, les journalistes restent silencieux. Ou plutôt ils relaient la propagande de Carole Delga sur les billets à 1 euro.
Carole Delga a-t-elle mesuré qu’en menant une politique ferroviaire qui crée du buzz à 1 euro mais rompt les liens sociaux, elle déroule le tapis rouge au RN à Toulouse puis à Paris ?
Salwa Canard
(1) Loïg Chesnais-Girard, président de la région Bretagne, a quitté le parti socialiste en 2022. Ou plutôt, il a « suspendu sa cotisation au PS » : nuance ! Il est désormais Macron-compatible. Peut-être Carole Delga partage-t-elle avec lui le goût du « en même temps » ? (voir ci-dessous sur cette même page)
(2) Pour les billets forfaitaires à 1, 3, 5, 10 ou 15 €, il n'y a pas de liste des TER dans laquelle l'usager peut puiser pour choisir un trajet le moins cher possible. Sur le site TER Occitanie, le voyageur découvre par hasard, en faisant une recherche horaire, que pour tel ou tel trajet sans correspondance il bénéficie d'un tarif préférentiel. Confusion et opacité sont les deux rails de la politique des transports publics en Occitanie.
(3) Autre effet indésirable des billets de TER à 1 € le premier week-end de chaque mois : on voit des dizaines de passagers repartir de Toulouse le samedi soir les bras chargés de sacs Primark. Est-ce la vocation de la région Occitanie de défendre la fast-fashion ? Avec la carte LibertiO, l’usager avait un regard plus objectif sur la valeurs des choses, y compris un voyage en train.
Capture d'écran du début de l'article de Médiacités sur la nouvelle offre TER en Occitanie.
• Deux jours après la publication de notre chronique, Médiacités, un magazine en ligne qui mène des enquêtes indépendantes, a lui aussi repéré « les défauts cachés de la nouvelle offre TER en Occitanie » qui « risquent de peser lourdement sur le portefeuille des voyageurs occasionnels ». Article publié le 26 février 2024 sur le site Médiacités.
La journaliste Lou-Eve Popper y cite Jean-Luc Gibelin, vice-président communiste du conseil régional d’Occitanie en charge des mobilités : « Au bout de sept ans, il restait seulement 7 572 cartes LibertiO actives dans toute la région Occitanie, le dispositif n’était pas suffisamment utilisé. »
Bien cachée dans le site TER Occitanie, la carte LibertiO avait peu de chance de trouver son public, d’autant qu’à l’inverse des autres régions Carole Delga n’en a jamais fait la promotion. À titre de comparaison, dans la région voisine Nouvelle Aquitaine, la Carte +, équivalent de la carte LibertiO, fait l’objet de deux campagnes de communication par an, avec des promotions. La dernière proposait la Carte + à 5 €, ce qui a ravi les voyageurs occasionnels que dédaigne Carole Delga.
• LibertiO s’adressait aux personnes ayant plus de 26 ans
• LibertiO coûtait 20 euros par an
• LibertiO permettait de voyager avec 30 % (en semaine) et 50 % (week-ends, jours fériés, vacances scolaires) de réduction sur le plein tarif
• LibertiO était valable sur n'importe quel trajet en Occitanie, y compris s'il on avait une correspondance. Ainsi, un aller et retour Auch Ax-les-Thermes avec changement à Toulouse Matabiau coûtait 33 € avec 50 % de réduction. Désormais, le même trajet coûte 66 €.
• LibertiO s'achetait dans toutes les gares d'Occitanie et en ligne sur le site TER Occitanie
• LibertiO a été supprimée sans annonce préalable ni communication aux médias, dans la plus parfaite discrétion. Au point que le service clients LiO renvoie les usagers qui se plaignent au téléphone sur le service clients de la SNCF !
• Parmi les raisons qu'avance la Région Occitanie pour justifier la suppression de la carte LibertiO : le faible nombre de cartes vendues aux usagers. Il faut dire que Carole Delga faisait tout son possible pour la rendre invendable : carte LibertiO, c'est plus compliqué à retenir que carte LiO ; aucune promotion de la carte LibertiO, il fallait fouiller le site TER Occitanie pour la trouver.
• Flex et son système addictif est présenté sur cette page, gare aux maux de tête.
• La carte LibertiO reste proposée aux moins de 27 ans. Jusqu'à quand ?
• Au 24 février 2024, la Région Occitanie continue de présenter la Carte LibertiO sur la page de son site dédiée aux réductions en TER, mais le lien aboutit à une page d'erreur : voir capture d'écran ci-dessous. On y trouve aussi le mode d'emploi de Flex : 20 % de réduction sur le deuxième trajet dans le mois, 30 % sur le troisième, 40 % sur le quatrième, 70 % du 7e au 10e trajet dans le mois, et ainsi de suite jusqu'à 90 % de réduction sur le 28e trajet du mois, avec un plafond de dépense à 90 euros par mois. Flex implique de télécharger une application spécifique appelée Fairtiq rouge puis de créer un compte. Après SNCF-Connect et l'application LiO, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? En Occitanie et sans carte LibertiO, la fracture numérique reste d'actualité.
Une page du site de la Région Occitanie continue de présenter la carte LibertiO. Capture d'écran effectuée le 24 février 2024.
• En Région Auvergne-Rhône-Alpes elle s’appelle carte Illico, elle coûte 30 euros par an et donne droit à 25 % (en semaine) et 50 % (week-end et jours fériés) de réduction sur le plein tarif.
• Dans les Hauts-de-France elle s’appelle carte Hauts-de-France, elle coûte 30 euros par an et donne droit à 50 % de réduction sur le plein tarif toute l’année.
• En Centre-Val-de-Loire elle s’appelle carte Rémi Liberté, elle coûte 30 euros par an et donne droit à 33 % (en semaine) et 50 % (week-end et jours fériés) de réduction sur le plein tarif.
• En Normandie elle s’appelle carte Normandie Tempo, elle coûte 30 euros par an et donne droit à 25 % (en semaine) et 50 % (week-end et jours fériés) de réduction sur le plein tarif. Réductions également pour les proches : 50 % jusqu’à quatre personnes accompagnant le titulaire de la carte, et même 75 % pour les enfants jusqu’à 11 ans.
• Dans les Pays de la Loire elle s’appelle carte Mezzo, elle coûte 30 euros par an et donne droit à 50 % de réduction sur le plein tarif.
• Dans la région Sud Provence Côte d’Azur elle s’appelle carte Zou, elle coûte 30 euros par an et donne droit à 30 % de réduction sur le plein tarif.
• Dans le Grand-Est elle s’appelle carte Fluo, elle coûte 20 euros par an et donne droit à 50 % de réduction y compris jusqu’à la gare de Paris-Est en TER.
• En Bourgogne-Franche-Comté elle s’appelle carte TER, elle coûte 20 euros par an et donne droit à 30 % (semaine) et 60 % (week-end et jours fériés) de réduction sur le plein tarif, y compris jusqu’à Paris en TER.
• En Nouvelle Aquitaine elle s’appelle carte +, elle coûte 29 euros par an et donne droit à 50 % de réduction sur le plein tarif.
• À la place de la carte LibertiO, on peut acheter la carte Avantage SNCF. Celle-ci est nettement plus chère : 49 euros par an. En outre, la réduction est aléatoire, de 0 à 50 % selon les périodes (bleu, blanc), l'itinéraire choisi (aller et retour ou non), le type de train (TER, Intercités, TGV), les correspondances, l'âge du voyageur, le remplissage des rames, et autres critères nébuleux. Cerise sur le gâteau : l'Occitanie n'accepte pas la carte Avantage week-end pour des trajets à l'intérieur de sa région. Carole Delga doit avoir un sacré besoin d'argent !
• En 2022, un Canard écrivait déjà une chronique sur les déboires des usagers qui prennent les autocars LiO en Occitanie.
Qui emprunte les TER en France ? Le 26 avril 2024, le journal Sud-Ouest relaie une étude de la SNCF. L'entreprise a questionné 44 000 clients pour connaître le profil des voyageurs qui prennent le TER. Ceci dans un contexte où la fréquentation des trains régionaux est en nette hausse : + 21 % depuis 2019.
Résultat de l’enquête : 60 % des voyageurs interrogés ont moins de 35 ans alors qu’ils ne représentent que 28 % de la population. 32 % des voyageurs ont entre 18 et 26 ans. En revanche, les + de 60 ans ne forment que 10 % des voyageurs en TER alors qu’ils représentent 34 % de la population.
D’autre part, les catégories aisées sont les plus nombreuses : 41 % de CSP+ contre 19 % d’ouvriers et d’employés. L’écart ne cesse de se creuser. Enfin, étudiants et scolaires représentent 28 % des voyageurs.
En Occitanie, la politique tarifaire de Carole Delga aggrave les discriminations entre générations : Carte LibertiO désormais réservée aux moins de 26 ans, programme de fidélité qui implique d’être à l’aise avec une application dédiée, petits prix pour les débrouillards. Adultes et séniors étant désormais privés de carte LibertiO, il ne leur reste plus qu’à payer le train au prix fort… ou à prendre leur voiture.
Coupeuse de liens sociaux, Carole Delga se révèle aussi coupeuse de liens entre les générations.
• TER : majorité de jeunes, difficultés à faire venir les séniors… Qui emprunte les trains régionaux en France ? Article publié le 26 avril 2024 dans Sud-Ouest. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.
Carole Delga s'inspire du « en même temps » d’Emmanuel Macron, mais elle améliore la recette du président de la République : elle est pour tout et son contraire.
• Elle est en même temps favorable au train et à l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres. Sur la future autoroute, elle veut même y faire circuler des autocars directs qui relieront Castres à Toulouse plus vite que le train.
• Elle est en même temps favorable au diesel et à l’hydrogène
• Elle est en même temps favorable à l’écologie et aux pesticides
• Elle est en même temps favorable à un capitalisme débridé et à la solidarité
• Elle est en même temps favorable aux riches qui s’enrichissent et aux pauvres qui s’appauvrissent.
Bref, Carole Delga vise large pour glaner 100 % des votes aux prochaines élections, qu’elles soient régionales ou présidentielles.
Et si les Françaises et les Français la renvoyaient à ses chères études pour quelques notions de civisme ? LibertiO sans discrimination à tout âge de la vie, est-ce trop demander ?


