< Retour
Cerveau de riche, cerveau de pauvre

Cerveau de riche, cerveau de pauvre

L'exercice du pouvoir change-t-il l'individu ? Si oui, le rend-il plus responsable ou moins civique ? Pourquoi les précaires marchent-ils à l'ombre ? La science ouvre le cerveau des riches et des pauvres.

Des chercheurs américains étudient le comportement des automobilistes selon qu’ils possèdent un modèle haut ou bas de gamme. Vitesse, distance de sécurité, respect des priorités… Bilan de l’étude : les propriétaires de grosses voitures commettent cinq fois plus d’infractions que ceux qui sont à bord d’un petit modèle. Plus le conducteur est riche, plus il manifeste de l’incivilité sur la route.

Dans un autre contexte, des chercheurs observent une assemblée qui partage des petits-fours lors d’une cérémonie. Résultat : les participants dont le statut est le plus élevé ont tendance à s’empiffrer davantage, à ouvrir la bouche en mangeant, à laisser tomber les miettes par terre…

Dans son article Comment l’expérience du pouvoir change l’individu publié sur le site The Conversation, Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à Grenoble, cite un panel d’études sur les « décideurs » : femmes et hommes qui exercent le pouvoir, en entreprise ou dans la sphère politique. De ces travaux émerge un constat : « Quiconque fait l’expérience du pouvoir adopte un état d’esprit particulier qui pourrait favoriser des comportements plus autocentrés et moins civils », écrit l'auteur.

Laurent Bègue-Shankland relate des expériences qui permettent de comprendre ce qui se passe dans le cerveau d’une personne placée en situation de leadership. Tracer une lettre sur son front, apposer une croix sur le dessin d’une échelle, écouter son interlocuteur selon qu’il est placé plus haut ou plus bas que soi dans la hiérarchie… Étude après étude, les bilans se recoupent. Ainsi, le cerveau d’une personne qui a du pouvoir manifeste moins d’empathie que celui d’un anonyme.

En unissant leurs moyens, neurosciences et sociologie démontrent que l’exercice du pouvoir modèle le cerveau. Les « premiers de cordée » rassemblent des personnes de tendance égocentrique, intolérante, désinhibée. Elles se placent au-dessus des lois, au point que la fraude devient presque un jeu - ou un sport -, jusque dans les actes du quotidien. Elles ont du mal à considérer une personne de statut inférieur.

L’accès au pouvoir peut même métamorphoser un individu en chamboulant sa personnalité. On parle alors de syndrome d’hubris. Faut-il alors s’étonner que les leaders occupent les premiers rôles dans les scandales financiers ou sexuels ? Laurent Bègue-Shankland rappelle que dès le XVIIIe siècle, Montesquieu donnait l’alerte : « Que quiconque possède le pouvoir ait tendance à en abuser est une vérité éternelle. » Pour limiter les dégâts, le philosophe prônait la division des pouvoirs afin d’en prévenir les effets les plus pernicieux.

Dans la tête des précaires

Le même jour, The Conversation publie un second article : RSA : le non-recours à l’allocation, un problème bien plus important que la fraude. Trois chercheurs en science économique révèlent qu’ 1 foyer sur 3 éligible au RSA ne mène aucune démarche pour recevoir l’allocation. Pourquoi ? À l’autre bout de l’échelle sociale, une situation de précarité modèle là aussi le cerveau. Tandis que le pouvoir fabrique des individus arrogants, le manque d’argent rend les gens peu confiants en eux-mêmes ; au point de renoncer au minimum vital, par crainte d’être stigmatisés.

Paradoxe : la « fraude aux allocations » fait la une des médias alors que la Cour des comptes écrit : le montant cumulé des aides indues ne représente que 3,2 % des prestations sociales. La fraude aux aides sociales ne concerne qu’une infime minorité de personnes qui dépendent de réseaux organisés.

En 2020, le RSA est un socle de revenus pour 2,1 millions de foyers - un peu plus de 4 millions de personnes. Soit une dépense publique de 15 milliards d’euros par an, en incluant la prime d’activité et l’accompagnement. Chaque ménage bénéficiaire reçoit en moyenne 7 000 euros par an. C’est l’une des aides publiques les moins coûteuses au regard de son impact social.

Pourtant, les dirigeants accusent les pauvres et les précaires de se laisser aller, voire de profiter du système. Ironie de l’histoire : les décideurs donnent des leçons alors qu’étude après étude ils apparaissent comme manquant de savoir-vivre. Un train de vie dispendieux, des comportements peu civiques qui abîment l’homme et la planète : voilà qui coûte cher au pays, plus cher qu’une obole versée à deux millions de foyers.

Selon une enquête du CREDOC publiée en 2018, 80 % des Français pensent que la CAF ne contrôle pas assez les allocataires. Ils partagent un préjugé que les plus fortunés distillent tel un poison dans la société. En réalité, la France souffre de pratiques bien plus délétères : évasion et fraude fiscales ; modes de vie toxiques pour le climat et la biodiversité. Sait-on qu’un vol en avion sur dix, en France, est celui d’un jet privé ?

Connaître l'adversité

Sur le site The Conversation, deux articles publiés le même jour (5 juin 2022), l’un sur le comportement des décideurs, l’autre sur celui des pauvres, remettent les pendules à l’heure. Avec son culte du chef - régime présidentiel, caste d’industriels,  fortes inégalités -, la France est traversée par une frontière invisible qui sépare les « premiers de cordée » et les « premiers de corvée ». Or, la science nous apprend que pour être un honnête homme, mieux vaut faire l’expérience de la difficulté. Et si la vraie révolution consistait à mettre tout le monde sur la ligne de départ avec le même capital ? La richesse comme la pauvreté abîment les cerveaux. Mieux qu’un slogan, « sobriété » est un projet politique pour que chaque femme, chaque homme trouve sa place en société. Sans bolide dans les mains. Sans angoisse du lendemain.

Camille Canard     

Sources d’information :


Comment l’expérience du pouvoir change l’individu : article publié le 5 juin 2022 sur le site The Conversation. Auteur : Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale, membre de l’Institut universitaire de France (IUF), directeur de MSH Alpes (CNRS/UGA), Université de Grenoble Alpes (UGA).

RSA : le non-recours à l’allocation, un problème bien plus important que la fraude : article publié le 5 juin 2022 sur le site The Conversation. Auteurs : Yannick L’Horty, économiste, professeur des universités, Université Gustave Eiffel ; Rémi Le Gall, chercheur (post-doctorat), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) ; Sylvain Chareyron, maître de conférences en Sciences économiques, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC).

Photographie : Charles Quint ramassant le pinceau de Titien. Détail d'une peinture de Pierre Nolasque Bergeret. Musée des beaux-arts de Bordeaux. Les puissants aiment mettre en scène leur charité.