Dans la tête du président à l'Élysée
Chaque jour, Macron fait des choix qui semblent absurdes, voire révoltants. Pourtant, le président « marche » avec un but bien précis.
Juillet 2022 : Joe Biden, président des États-Unis, rendre bredouille d’Arabie saoudite. Peu après, Emmanuel Macron reçoit le prince saoudien, numéro deux du régime qui aurait du sang sur les mains (1). Juillet 2022 : alors que la France transpire, l’État relance des projets routiers ; il freine l'éolien terrestre ; il donne son feu vert à un terminal méthanier flottant au large du Havre. Absurde ? Révoltant ? Peut-être, mais ni Macron ni l’État ne disjonctent : ils tranchent selon une logique qui échappe à bien des électeurs.
Pour comprendre ce qui se passe dans la tête du président de la République, il existe une méthode : se mettre à sa place. Un chef d’État a le sens de l’Histoire : il sait qu’une nation ne survit qu'en cultivant des rapports de force avec les autres pays. En remontant dix mille ans en arrière, les chercheurs constatent que les civilisations pacifiques furent invariablement rayées de la carte par des groupes humains et violents qui déferlèrent avec leur armée. Au XXIe siècle, rien n’a changé : la compétition galvanise homo sapiens, bien plus que la coopération.
De siècle en siècle, les cités et les seigneuries d’antan ont cédé la place à des structures étatiques. La majorité d’entre elles sont des dictatures ; une minorité des démocraties – mais nous verrons que la différence entre les deux régimes reste ténue.
Nourri d’Histoire, d’anthropologie, de neurosciences, un chef d’État est en général cultivé, quand bien même aurait-il des névroses. Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron réfléchit. Il estime que le pays n’a pas le choix : un peuple « marche ou crève ». Il faut marcher, c’est-à-dire miser sur le progrès technique pour se doter d'une armée crédible, d'une industrie de pointe, d'une organisation sociale qui produise avec zèle et haut rendement. Pour le président, la France n’est respectée que si elle est crainte.
Certes, il existe des instances de régulation telles que le Conseil de sécurité, le G7 ou le G20. Ici converge la crème des chefs d’État, ceux qui dirigent les pays les plus puissants du monde sur le plan militaire et économique – deux domaines imbriqués l’un dans l’autre. Ces instances ont pour fonction d’éviter le pire : le niveau technique d’homo sapiens au XXIe siècle lui permet non seulement de détruire un pays en quelques minutes, mais aussi la Terre jusqu'aux pôles. Une fois les enjeux planétaires discutés, le chacun pour soi reste la règle : d’où le croche-pied de Macron à Biden, quelques mois après celui de Biden à Macron avec les sous-marins en Australie.
Effets collatéraux
Dès lors que le citoyen prend conscience que chaque décision du président de la République s’inscrit dans un modèle géopolitique - un théâtre où les nations s’affrontent par tous les moyens, avec l’objectif de dominer leurs concurrentes -, alors tout s’éclaire. Par exemple, l’État français mise sur le nucléaire, le charbon, le pétrole, le gaz naturel liquéfié, énergies certes toxiques pour la Planète, mais nécessaires pour que tourne la machine France - des chars aux poids lourds en passant par la métallurgie. L’État mise sur le goudron aux dépens du rail parce que la logistique civile et militaire repose désormais sur la route – sauf exception pour quelques axes structurants. L’État soutient Total, Airbus, Renault, Safran, EDF, parce que l’édifice économico-militaire repose sur une poignée d’industries de haute stratégie, garantes de notre puissance de feu. L’État veut une agriculture intensive dopée aux pesticides parce que c’est la méthode la plus productive à court terme (2) pour nourrir la force de travail qu’est le peuple français - et si possible exporter.
La fin justifiant les moyens, Emmanuel Macron sait qu’il a besoin de s’allier avec des dictateurs qui possèdent un sous-sol dont la machine France a besoin : uranium, gaz, pétrole, métaux rares. Le président de la République s’accommode de tueries au Yémen (3), de tortures en Égypte, d’un massacre à la tronçonneuse à Ankara. Ces incidents passent par profits et pertes au nom de l’intérêt supérieur de l’État. D’où le tapis rouge déroulé en juillet à un prince saoudien qui exerce un pouvoir sur les flux de pétrole à partir du Moyen-Orient.
Dans un tel contexte, les Français sont priés de prendre part à l’effort de guerre : course aux armements, course aux technologies, course aux textes et aux images. Car même s’ils ont l’impression de vivre dans un pays en paix, la guerre du XXIe siècle est multiforme : infanterie, drones, nucléaire, luttes d’influence, attaques dans le cyberespace, terrorisme, sabotages, désinformation. Dans un monde où les armes sont métalliques et psychologiques, le président décide qu'il faut en même temps déployer des canons Caesar et de la propagande. Alors le bluff, le mensonge, l’arrogance, la contrition ou l’humilité feintes, tout un éventail de stratégies cognitives sont mises en œuvre depuis l'Élysée pour qu’en 2022, 48,7 millions d’électeurs mettent le bon bulletin dans l’urne – les nuances entre LR et PS via Renaissance ne sont que mise en scène.
Quoi qu’il en coûte sur le plan moral, le président de la République tient ferme la barre parce qu’il a la certitude que la France ne survivra dans le concert des nations qu’en montrant les crocs. Par-delà les poignées de mains officielles, par-delà la diplomatie, il considère que faire l’Histoire, c'est gérer les conflits. Gare à l’humanisme et à ses dérivés ! Par exemple, l’Allemagne a fait preuve de faiblesse en choisissant de renoncer au nucléaire après l’accident de la centrale de Fukushima en 2011. Ce faisant, elle s’est rendue dépendante du gaz russe, alors que n'importe quel stratège sait que Poutine préparait de longue date une offensive en Europe. Prise au dépourvu par sa propre naïveté, l’Allemagne mobilise des moyens considérables pour bâtir sa souveraineté avec les énergies renouvelables – en 2030, elle pourrait gagner son pari. Macron est à son tour susceptible de faire des erreurs stratégiques : en misant à fond sur le nucléaire il pourrait mettre le pays en difficulté à partir de 2030, les centrales étant de plus en plus vulnérables au choc climatique.
Une caste de chefs d’État ordonne leur pays pour orchestrer la guerre, de l’Amérique à l’Asie, de l’Europe à l’Afrique : est-ce une analyse de nature belliqueuse, voire complotiste ? Opposer de manière simpliste l’élite (manipulatrice) au peuple (manipulé) ne résiste pourtant pas à l’analyse. En Occident, la démocratie est une pantomime, les élections une péripétie qui sied à l’ensemble des protagonistes. Les sciences sociales démontrent qu’il faut un minimum d’adhésion populaire pour que chacune et chacun participe à l’effort collectif. Il faut des conditions de vie décentes. Il faut des loisirs. Il faut des débats sur l’immigration, l’insécurité, le prix de l’essence, les problèmes de fin de mois dans les médias car chaque sujet prétexte agite les cerveaux tandis que l’État veille sur l’essentiel : préparer la nation à la prochaine offensive. Voter pour les extrêmes, à droite à ou à gauche ? C’est possible, mais il est peu probable que les citoyens y gagnent au change. Quel que soit le jeu politique, des milliers d’agents travaillent dans l’ombre pour anticiper de nouvelles agressions. Car plus les techniques évoluent, plus grand est le risque d’être pris au dépourvu. Quel que soit le président de la République - Macron puis ses successeurs -, le budget de la Défense sera un domaine de plus en plus réservé - quasi sacré. D'ores-et-déjà, la France est « mobilisée ».
Double adversité
La conséquence de cette guerre pas toujours déclarée, mais réelle, est que jamais les États de la Planète ne rempliront leurs objectifs pour sauver le climat et la biodiversité : ce serait se rendre vulnérable à l’ennemi, voire précipiter sa propre chute. D'où les mots d'ordre de Macron : la croissance est un impératif ; le haut débit doit régner dans les airs et dans les tuyaux. Selon lui, nous sommes entrés dans une « économie de guerres ». À l'avenir, aux querelles entre nations s’ajouteront les catastrophes naturelles. Les pays qui s’en sortiront seront ceux qui, non seulement tiendront leurs adversaires en joue, mais adapteront leur tissu militaro-économique aux tornades, aux incendies, aux pandémies, à la montée du niveau de la mer, à la sécheresse, et autres symptômes d’une Terre enfiévrée. En juillet 2022, Macron promet de faire planter des arbres en Gironde après un gigantesque incendie ? Des rangées de pins à perte de vue, cela n’a rien à voir avec une forêt centenaire où voisinent des essences de plusieurs générations dans un joyeux désordre. De cataclysme en cataclysme, chaque investissement ou presque fait l'objet d'un arbitrage à l'Élysée. La France en chantier : oui, mais quels chantiers ? Au fil des discours présidentiels se précise l’enjeu des années à venir : ancrer les Français au travail - d'où les lois sur la retraite et les allocations-chômage - pour que le pays affronte une double adversité : celle des nations concurrentes ; mais aussi celle d’une Planète de moins en moins vivable.
La violence d’homo sapiens se retournera-t-elle un jour contre lui, dans une guerre devenue inégale entre nature et culture ? Chaque mot, chaque acte, chaque silence d’un président de la République interpelle notre conscience individuelle et collective.
Noémie et David Canard
(1) L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi puis le découpage de son corps, c’est lui, selon les renseignements américains.
(2) Méthode la plus productive à court terme. À long terme, c'est une autre histoire : l'agrochimie appauvrit les sols.
(3) Avec des armes françaises, qui plus est. Vus de l'Élysée, les Droits de l'Homme sont une variable d'ajustement.
• Observer, écouter, humer Emmanuel Macron, président de la République : accès au site officiel de l’Élysée.
• Photographie : Vanité, peinture attribuée à Damien Lhomme dit Maître de l'Almanach. Vers 1640. Musée des beaux-arts de Lyon.


