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Dette : 70 milliards et moi et moi et moi

Dette : 70 milliards et moi et moi et moi

Plus le pays s'endette, plus enflent les promesses : de l'école à l'hôpital les besoins sont immenses. Mais ni Macron ni Le Pen ni Ruffin n'ont la formule pour gérer la France.

« Tiens, il y a un trou dans la caisse ». Bruno le Maire a beau être ministre des finances, une erreur dans la colonne dépenses + une erreur dans la colonne recettes = 70 milliards d’euros à trouver en trois ans. Même la réforme des retraites, censée rapporter 10 milliards d'euros, n’empêche pas le paquebot France de prendre l’eau. Et dans l’opposition ? À gauche et à l’extrême-droite, deux programmes de gouvernement certes opposés ont un point commun : cent milliards de dépenses en plus s’ils sont appliqués. D’où la question du prof de maths : y a-t-il un comptable dans la classe politique ?

Or plus la France s’endette, moins ses voisins européens lui font confiance, tandis que s’envolent les taux d’intérêt pour rembourser les emprunts : 3,20 % au lieu de 3 % le mois précédent (1). « En même temps », comme dirait Macron, il faut plus d’argent pour l’école, pour l’hôpital, pour l'université, pour la défense nationale, pour le logement, pour le train, pour la culture : les besoins creusent un puits sans fond dans un jardin français.

D’où la question : un budget bien carré avec autant de charges que de recettes, est-ce la quadrature du cercle ?

Trois camps, silence sur la dette

Pour ne rien arranger, les trois camps qui s'affrontent aux législatives de 2024 socio-écologistes, capitalistes, nationalistes  ont un point commun : cramponnés à leurs totems, ils mettent la dette sous le tapis. Emmanuel Macron ? Son totem s’appelle « pas de hausse d’impôts ». Or il y a de l'argent : 4,7 millions de Français sont riches, calcule l’Observatoire des inégalités, soit 7,4 % de la population ; et les milliardaires savent éviter l'impôt. Marine Le Pen ? Son totem se nomme « préférence nationale ». Or pour tourner, la France a besoin de travailleurs immigrés - infirmières, plombiers, femmes de ménage, déménageurs, serveuses et serveurs. François Ruffin ? Son totem s’appelle « justice sociale ». Or la hausse du SMIC puis l’abrogation de la loi sur les retraites, ce sont des milliards d’euros.

Mais le pompon revient à Fabien Roussel, secrétaire national du parti communiste : il faut « légiférer pour que le capital, les plus riches, contribuent aux efforts de redressement de la France », dit-il le 14 juin. « Les plus riches vont financer les écoles de nos enfants dans toute la France, des hôpitaux publics, la protection sociale, la Sécurité sociale, par des cotisations ». Tout ceci non calibré, non chiffré, comme si une formule incantatoire faisait tomber les milliards. Même Bruno Le Maire s’est trompé avec la taxe sur les superprofits des pétroliers : elles ne rapportent qu’une poignée de millions.

Bref : à la veille des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, aucun des trois camps en présence ne sait comment trouver 70 milliards d’euros. Soit 20 milliards en 2024, 20 milliards en 2025, 30 milliards en 2026. Sur quoi économiser ? Quelles nouvelles ressources créer ? En pleine campagne électorale, ni Attal ni Bardella ni Bompard ne se hasardent à évoquer la dette, et surtout à la dompter.

Des programmes, pas de chiffres

Et comme il est possible qu’aucun des trois camps n’ait la majorité absolue le 7 juillet prochain, on souhaite par avance bien du plaisir au gouvernement qui sortira d’un tel chaos. D’ailleurs Bardella (RN) a déjà rétropédalé : l’abrogation de la réforme des retraites, ce sera « pour plus tard ». La dette, l’extrême-droite et la gauche ont beau la chasser par la porte, elle revient par la fenêtre.

De l’Éducation nationale à l’impôt sur la richesse, de la Santé à une taxe sur les SUV : quel camp publiera un tableau Excel avec une colonne « charges », une colonne « produits », un budget pour chaque ministère, le même total au bas de la page ?

Dominique Canard     

(1) Taux d'intérêt appliqué pour les emprunts à dix ans.

S’endetter, mode d’emploi :


Dette française, déficit budgétaire : l’heure de vérité.

En 2023, le montant total de la dette française s’est élevé à 3 013 milliards d’euros. À titre de comparaison, le budget annuel de la France en 2024 s’élève à 684 milliards d’euros (recettes) et 536 milliards d’euros (dépenses). Ainsi, la dette équivaut à environ cinq années d’exercice budgétaire.

À chaque fois que le budget annuel de l’État s’achève par un déficit, celui-ci gonfle la dette : il faut donc emprunter.

Conséquence : le budget alloué par la France au remboursement de sa dette s’élève à 60 milliards d’euros. 60 milliards, c’est plus que les budgets du ministère de l’intérieur et de la justice réunis. C’est aussi 60 % de plus qu’en 2020.

Si rien n’est fait, la charge de la dette atteindra 80 milliards en 2027, soit autant que le ministère de l’éducation nationale.

Remontons le temps : en 1980, la dette était de 20 % du produit intérieur brut (PIB). En 2023, la dette est passée à 110,6 % du PIB.

Pour la seule année 2023, le déficit public a pulvérisé les calculs du gouvernement : 5,5 % du produit intérieur brut (PIB), selon l’INSEE, alors que la dernière loi de finances l’avait fixé à 4,9 %. Pourquoi ? Le gouvernement a été trop optimiste de 17 milliards d’euros. Certes, les dépenses ont baissé. Mais les recettes aussi, et bien plus vite que les dépenses. Par exemple, Bercy s’est trompé dans le calcul de la recette issue d’une taxe sur les superprofits pétroliers.

Ces jours-ci et avec les aléas de politique intérieure en France, les taux d’intérêt à dix ans pour la France sont de 3,20 %, soit 0,69 de plus que ceux de l’Allemagne, la référence européenne. En mai, cet écart était de 0,48 %. C'est un record depuis 2017, année où Macron est arrivé à l'Élysée. Emprunter coûte de plus en plus cher pour l'État français. Si la confiance se dégrade encore, une crise de la dette n'est pas à exclure à court terme.

Pour redresser la situation, il faudra agir à la fois sur les dépenses et sur les recettes.

En pleine campagne électorale, lequel des trois camps soulèvera le lièvre face aux Françaises et aux Français ?

Comparons la dette de la France
avec celle des pays d'Europe


Eurostat dette pays UE en pourcentage du PIBEurostat publie la dette par État membre de l'UE à la fin 2023.

Par son niveau d’endettement, où se situe la France par rapport aux autres États de l’Union européenne ?

Voici le hit-parade établi par Eurostat en 2023 - les chiffres ci-dessous récapitulent la dette publique en % du PIB :

1 Estonie : 19,6
2 Bulgarie : 23,1
3 Luxembourg : 25,7
4 Danemark : 29,3
5 Suède : 31,2
6 Lituanie 38,3
7 Lettonie 43,6
8 Irlande : 43,7
9 République tchèque : 44,5
10 Pays-Bas : 46,5
11 Roumanie : 48,8
12 Pologne : 49,6
13 Malte : 50,4
14 Slovaquie : 56
15 Croatie : 63,5
16 Allemagne : 63,6
17 Slovénie : 69,2
18 Hongrie : 73,5
19 Finlande : 75,8
20 Chypre : 77,3
21 Autriche : 77,8
22 Portugal : 99,1
23 Belgique : 105,2
24 Espagne : 107,7
25 France : 110,6
26 Italie : 137,3
27 Grèce : 161,9

Moyenne européenne : 81,7

Hors UE :

Canada : 42,1
Australie : 51,9
Royaume-Uni : 100,1
États-Unis : 125
Japon : 266

S'affranchir de la dette ?


« Quand l’heure est grave, il faut savoir annuler une dette », juge une partie des économistes. Or l’heure est grave : la crise du climat implique de mobiliser de l’argent pour réparer, adapter, verdir. Combien ? Dès 2018, la Cour des comptes européennes a sorti sa calculette : entre 300 et 400 milliards de plus par an pour financer la transition écologique sur le Vieux Continent.

Dans le passé, des dettes d’État ont déjà été annulées. Ainsi en 1953, la Conférence de Londres efface 2/3 d'une dette publique : celle de l’Allemagne de l’Ouest. Ainsi allégé, le pays retrouve la voie de son développement.

Or il existe un établissement qui détient 25 % des dettes d’État : la Banque centrale européenne (BCE). D’où l’idée de certains économistes : la BCE efface les dettes publiques qu’elle détient, soit 2 500 milliards d’euros. En contrepartie, les États s’engagent à investir le même montant dans la reconstruction écologique et sociale.

La BCE peut même créer de la monnaie pour compenser ses pertes : le cas est prévu dans le protocole n° 4 annexé au traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. D’ailleurs, plusieurs États dans le monde poussent à fond leur politique de création monétaire pour investir : Chine, États-Unis, Japon. Ce dernier est même devenu le premier investisseur du pays.

« L’annulation des dettes publiques que la BCE détient, en échange d’investissements par les États, constituerait un premier signal fort de la reconquête par l’Europe de son destin », écrivent 150 économistes dans une tribune commune parue en 2021.

Trois ans plus tard, non seulement la BCE n’a rien annulé, mais en plus elle a relevé ses taux de 0 à 5 %. Si bien que rembourser la dette coûte plus cher, surtout pour un pays endetté tel que la France.

Car entre temps il y a eu les ruptures d’approvisionnement, puis la guerre en Ukraine, et enfin l’inflation. En parallèle, la Commission européenne a renoncé au Green deal : au lieu de réparer, adapter, verdir, l’UE subira de plein fouet la crise du climat.

Et comme les 27 pays qui composent l’UE ont chacun leur politique fiscale, chacun leurs fleurons industriels, chacun leur dette, la méfiance règne : si la BCE annule les dettes, qui dit que le pays d’à côté jouera le jeu en misant sur la transition écologique ?

Conclusion : annuler la dette c’est possible, mais après que l’UE aura réformé ses statuts pour que TVA, impôts de production, charges sociales, droits de succession, fiscalité verte soient les mêmes d’Athènes à Dublin. Ce n’est sans doute pas pour demain.

Bilan : une Union européenne à l’état de puzzle contraint chaque État à gérer sa dette comme il peut, quitte à obérer son avenir.

Quant à s'affranchir de la dette due aux fonds privés, gare au retour de flamme : chaque jour, l’État français a besoin d’eux pour emprunter. Eh oui : 365 jours par an, le gouvernement français emprunte sur les marchés pour rembourser ses emprunts.

En résumé, la dette c’est l’histoire d’un État qui voulait investir pour le bien-être des citoyennes et des citoyens, mais qui fait face à un club de milliardaires, lequel pratique l’optimisation fiscale puis fait la charité avec un taux d’intérêt.

« L’annulation des dettes publiques que la BCE détient constituerait un premier signal fort de la reconquête par l’Europe de son destin ». Tribune de 150 économistes parue dans Le Monde du 5 février 2021.

Sources d'information :


Sur le site Vie publique de l'État, on peut suivre l'évolution de la dette française année par année.

Sur le site budget.gouv.fr, on peut suivre le budget de l'État, en dépenses comme en recettes, y compris ministère par ministère.

Sur le site touteleurope.eu, une page présente la dette publique des États de l'Union européenne à partir des chiffres d'Eurostat.

Sur le site en français d'Eurostat, on peut suivre l'évolution de la dette en % du PIB pays par pays. Ainsi la France a vu son ratio dette publique / PIB baisser de 1,3 % entre le 4e trimestre 2022 et le 4e trimestre 2023. Sur ce critère, elle se classe au 16e rang européen.

Sur le budget 2024, les mauvais comptes du Rassemblemant national. Article de Clément Guillou dans Le Monde du 28 octobre 2023.

L'évolution de la dette fançaise depuis 1980. Article de Manon Romain dans Le Monde du 26 mars 2024.

La dégradation de la note de la France par Standard & Poor’s, un coup de semonce pour le gouvernement. Article d'Elsa Conesa dans Le Monde du 1er juin 2024.

Qui est riche en France ? L’Observatoire des inégalités répond et relance le débat. Article de Béatrice Madeline dans Le Monde du 5 juin 2024. L'Observatoire des inégalités s'appuie sur les données 2021 de l'INSEE.

Combien faut-il gagner pour être riche en France ? 3 860 € mensuels après impôts pour une personne seule, 5 790 € pour un couple, 9 650 € pour une famille avec deux adolescents. Ceux qui sont tout en haut de l’échelle sont de mieux en mieux lotis : la moitié d’entre eux a un niveau de vie supérieur à 1,28 fois le seuil de richesse, contre 1,26 en 2011. Les plus fortunés captaient 7,7 % de l’ensemble des revenus avant impôts au début des années 1980 ; 12,6 % en 2022.

Et si au lieu de faire peser le fardeau aux petites gens (loi travail, réforme des retraites), l'État demandait un effort aux riches en créant un outil fiscal sur mesure : par exemple, une contribution au remboursement de la dette ? En quête de recettes, Bercy devrait être en mesure de la chiffrer.

« L’instabilité politique et la perspective d’une arrivée au pouvoir du RN plongent les marchés et le monde économique dans le trouble ». Chronique de Philippe Escande dans Le Monde du 12 juin 2024.

Finances publiques : le Sénat tire à vue sur Bercy. Article de Denis Cosnard dans Le Monde du 13 juin 2024.

Ce que contient le programme du Nouveau front populaire pour les élections législatives. Récapitulatif effectué par la rédaction du Monde le 14 juin 2024.

Taxation des milliardaires, une idée qui progresse au G20. Article de Marie Charrel dans Le Monde du 26 juin 2024. Article paru après la publication de cette chronique. Le Brésil, qui préside le G20 en 2024, a fait de la taxation des plus riches sa priorité. Extraits de l'article :

« L’impôt sur le revenu acquitté par les milliardaires ne représente que 0,3 % de leur patrimoine. Cela, parce que l’essentiel de leurs revenus ne provient pas de salaires, mais des entreprises qu’ils détiennent, notamment par le versement des dividendes. Or, ceux-ci sont peu, voire pas imposés, grâce aux diverses techniques d’optimisation qu’ils déploient ».

« Une taxation minimale de 2 % sur la fortune des 3 000 personnes dont le patrimoine dépasse le milliard de dollars dans le monde rapporterait entre 200 milliards et 250 milliards de dollars [186,7 à 233,5 milliards d’euros] par an », souligne Gabriel Zucman, directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité.

En voilà une jolie recette pour résorber une partie de la dette !

Le paradoxe de l’année 2024 :
• Jamais l’État n’a été aussi endetté
• Jamais les besoins n’ont été aussi criants : éducation nationale, logement, justice, transports, défense, santé…


* Images d'illustration créées par Canva