Du rififi dans le contrat social
Moins d'allocations-chômage. Moins de retraites. L'État a beau mettre la pression, la résistance s'organise. Dans les urnes comme au boulot, voici qu'enfle l'abstention.
— 20 % d’ouverture de droits entre 2019 et 2022. — 275 000 allocataires de juin 2021 à juin 2022. — 16 % pour le montant des allocations versées aux assurés, et c’est une moyenne : baisse jusqu'à — 50 %. Le 16 décembre, l’Unédic, association paritaire qui gère l’assurance chômage, chiffre les mesures que l’État a prises en 2019 pour durcir les droits au chômage. Au total, l’Unédic a économisé 6,5 milliards d’euros en trois ans sur le dos des chômeurs, sur ordre d’Emmanuel Macron. Ce n’est pas fini : en 2023, le gouvernement veut encore réduire la durée des allocations-chômage, jusqu'à 40 % dans certains cas.
On connaît les arguments de l’État : il faut équilibrer les comptes de l’assurance chômage et des caisses de retraite pour sauver les régimes, d’autant que la part de séniors grandit dans la population - 29 % des Français auront plus de 65 ans vers 2070. Le coup de pression du gouvernement sur les actifs vise aussi à secourir les métiers en tension, dont l’industrie, le bâtiment, les transports, les services à la personne. Soit entre 500 000 et 800 000 emplois non pourvus.
Pendant que l’Unédic publie sa note, un mouvement de grève inédit bloque des trains à Noël. Un tiers des quelque 10 000 contrôleurs a choisi de passer le réveillon en famille plutôt qu’avec une casquette dans un TGV. L’initiative est partie de la base. Elle a pris de court l’État, la direction de la SNCF, et même les syndicats. Par son côté anarchique, sans organisation ni leader, nourrie par diverses rancœurs, elle résonne avec les gilets jaunes en 2018, les réseaux sociaux servant de catalyseur.
Serrages de vis, puis actes de résistance : un nouveau paysage s’ouvre dans le monde du travail, peut-être au-delà.
Quiet quitting
Depuis peu, des employeurs voient les comportements changer chez certains salariés. La version soft de la résistance consiste à appuyer en douce sur le frein. Travailler un peu moins vite avec une montre au poignet ; puis filer à 17 heures tapantes. À Paris et en province, la baisse de la productivité se vérifie. Avec le temps, il est possible de la chiffrer : jusqu’à 10 %. Être passif au travail est une méthode pour s’économiser sans se mettre en faute. On se désinvestit. On prend moins d’initiatives. On se montre moins créatif. On réduit le relationnel au minimum.
Et si la nonchalance ne suffit pas, alors le salarié cherche une béquille dans le corps médical. Un virus, une dépression permet de souffler une semaine, ou trois mois. Avec de la patience, un psychiatre autorisera les sorties en dehors des heures réglementaires. Le Code du travail autorise les absences pour des motifs tels qu’un accompagnement à la procréation.
Et la grève ? Là encore, un salarié qui a lu les textes sait que derrière chaque article y a matière à lever le pied. Surtout à la SNCF où il suffit de faire semblant de négocier. Ensuite, on informe son employeur 48 heures avant la date fatidique. Ainsi, le syndicat Sud-Rail dépose un préavis tous les deux mois pour des motifs généraux : emplois, salaires, conditions de travail. FO en a déposé un autre dans une région, valable jusqu’en 2050. Il existe même un préavis de grève à durée illimité au sujet des retraites, depuis 2019. De surcroît, le droit de grève est garanti par la Constitution.
Jeu du chat et de la souris
Mais parfois, le salarié en a marre, ou il veut changer de rythme. Il être prêt à travailler, mais par intermittence, un peu comme les artistes du spectacle qui ont leurs propres règles d’assurance-chômage. Et comme certains métiers sont dits « en tension », alors on travaille six mois. Puis on négocie une transaction. Puis on s’offre une pause dont la durée équivaut à celle de l’indemnisation chômage. Juste avant que ne tombe le couperet, on postule ailleurs. Certes, Pôle Emploi est censé mettre la pression sur le « demandeur d’emploi ». Mais au jeu du chat et de la souris on gagne du temps, quitte à faire un stage parking tel qu’un « bilan de compétences ».
Si l’envie de travailler lui fait vraiment défaut, alors la personne tombe dans la marmite aux aides sociales : RSA, prime d’activité, allocation logement, chèque énergie. Vivre devient survivre, mais entre deux maux - souffrir de travailler ou souffrir de pauvreté -, de plus en plus de femmes et d’hommes optent pour la deuxième option. D’autant que les modes de vie alternatifs émergent : vivre en communauté, sous une yourte, dans un vieux camping-car, faire du black ici et là, quitte à chaparder à droite et à gauche, dans une zone grise où l’État rechigne à s’aventurer. De nos jours, la faune des gens cabossés se promène en ville avec de gros chiens, ou squatte un terrain dans un fourgon. Les clochards du XXIe siècle ont un smartphone. WhatsApp et Telegram leur servent de réseau. L’été, on enjambe le mur d’une école pour profiter de la cantine et des WC. Aux élus locaux de se débrouiller.
Alors que le coût de l’énergie flambe, que le capitalisme mondial se grippe, que les produits essentiels manquent, que l’inflation perdure, l’État somme le peuple de se mettre dare-dare au boulot. Il tient le bâton de l’assurance chômage dans sa main gauche. Il tient celui des retraites dans sa main droite. Il veut rendre le travail obligatoire pour les bénéficiaires du RSA : 18 départements et une métropole vont l'expérimenter en 2023. L'État mène la guerre aux « fainéants » dans un rapport de force assumé, mais les cancres regardent les mouches voler. Ou ils font l’école buissonnière. Les plus jeunes ont un argument de poids : « Vu l’état dans lequel vous nous laissez la planète, il y a peu de chances que nous ayons un logement, une voiture, des vacances dans quelques années ». La précarité ne se vit plus seulement au travail, mais à chaque instant, quand le thermomètre grimpe, que les rivières s’assèchent, que les forêts brûlent, que les tempêtes laissent derrière elles des paysages de désolation. Alors pourquoi se forcer ?
Contrat saumâtre
Le jeu du chat et de la souris entre l’État et le peuple chuchote qu’en 2023, le contrat social vire à l’aigre. Le mot travail a perdu son sens. Même les profs, les cheminots, les soignants baissent les bras. La jungle du marché qui tient lieu de politique, à droite comme à gauche, depuis les années 1970, place d’un côté une minorité de nantis, de l’autre un puzzle de gilets jaunes, de contrôleurs, bientôt de tribus plus ou moins organisées voire armées. Certains auteurs de science-fiction ont déjà écrit sur le sujet.
Alors plutôt que de manier le bâton avec des arguments fallacieux - non, les caisses d’allocation-chômage et de retraites ne sont pas en danger -, l’État ferait bien d’admettre que les aides sociales sont en réalité des parachutes, c'est-à-dire des revenus d’existence qui ne veulent pas dire leur nom. Des aides modiques, aléatoires, mais des ressources qui permettent aux plus cabossés des Français de survivre avec un peu de décence. Mieux vaut un chômeur qui se débrouille avec les moyens du bord qu’un individu qui ressasse, puis se venge un jour, dans un réflexe aussi maladroit que désespéré.
Elle est révolue, l’époque où l’État paternaliste orchestrait un pays, mobilisant l’armée des petites mains d’un claquement de doigts. Dès lors que l’abstention gagne plus de la moitié des Français, il serait bon de remettre un peu de liant dans le corps social, avec des perspectives plus larges que le sacro-saint travail. En France, il existe des activités non rentables, mais utiles, pour le bien-être des citoyennes et des citoyens. Macron et la Macronie ouvriront-ils un jour leurs œillères ? Seul un sursaut d’intelligence et d’humilité peut nous éviter un gouvernement d’extrême-droite en 2027, comme c’est déjà le cas en Italie, en Suède, en Hongrie. Sauver notre contrat social ? Il serait temps d’y travailler.
Séraphin Canard
• Le volontarisme que déploie Emmanuel Macron n'a pas faibli mais un ressort s'est cassé, un fossé s'est creusé : éditorial de Françoise Fressoz publié dans Le Monde du 27 décembre 2022. Extrait : « L’ambition [présidentielle] pourrait passer pour consensuelle si le "travailler plus", devenu l’unique mantra du second quinquennat, ne se heurtait à une crise sans précédent des vocations et du sens du travail. Échaudés par près de quarante années d’adaptation à une crise perpétuelle, les Français n’ont pas le sentiment d’être redevenus les maîtres de leur destin. Ils cherchent juste, une fois de plus, à ne pas trop y perdre. »
• Grèves à la SNCF : les leçons d'un mouvement social 2.0 : article d'Eric Béziat publié dans Le Monde du 24 décembre 2022.
• Assurance chômage : premiers effets concrets de la réforme : article de Bertrand Bissuel publié dans Le Monde du 23 décembre 2022.
• Ambiguïtés et zones d’ombre de l’actuel « service minimum » des transports : article d’Eric Béziat dans Le Monde du 23 décembre 2022.
• Le futur RSA, conditionné à des heures d'activité, testé dans dix-neuf territoires : article de Thibaud Métais dans Le Monde du 15 décembre 2022.
• Les DRH confrontés au phénomène insidieux du « quiet quitting » : article d’Anne Rodier publié dans Le Monde du 14 décembre 2022.
• Le rapport des jeunes au travail, une révolution silencieuse : article d’Anne Rodier et Jules Thomas publié dans Le Monde du 23 janvier 2022.
• Assurance chômage, les discrètes manœuvres financières derrière la réforme : article de Hadrien Clouet, chercheur en sociologie des organisations, publié sur le site The Conversation le 23 juin 2019.
• Image d'illustration : Dall.e2


