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Femmes : vivre ses règles au travail

Femmes : vivre ses règles au travail

Au bureau, à l'hôpital ou en classe, comment une femme vit-elle son cycle menstruel ? Aline Bœuf, sociologue, décrit les tactiques que les femmes mettent en œuvre, au travail et dans la vie.

Faire des allers et retours aux toilettes, le poing fermé. Constater qu’il n’y a qu’une seule poubelle, sous les lavabos. Adapter son planning une fois par mois. Se promettre d’en parler à sa fille, le moment venu. Dans son livre Briser le tabou des règles, la sociologue Aline Bœuf donne la parole à 24 femmes actives et menstruées. Lesquelles travaillent au bureau, à l’hôpital, en maison de quartier, au lycée. 24 témoignages c’est peu, pourtant l’éventail des stigmates et des tactiques font un livre de 180 pages qui, dès les premières pages, pose les faits : selon une étude auprès de 238 000 femmes dans le monde, 80 % ont au moins un symptôme physique ou émotionnel lié aux règles. En France, 4 millions de femmes n’ont pas les moyens d’acheter des protections périodiques, selon l’association Règles élémentaires. Et un tiers des étudiantes vit en précarité menstruelle : il faut 150 € pour s’équiper en culottes menstruelles ou en serviettes réutilisables (1). Mais sur les règles, le silence est la règle. Et surtout, défense de les montrer.

Car ce qui relie les 24 femmes interrogées, c’est la peur d’être prises un jour au dépourvu avec « la tache » sur une chaise ou sur un pantalon. Certaines en gardent un souvenir cuisant au collège, quand les ménarches (2) mettent fin à l’enfance : la prochaine séance piscine sera compliquée. Or rares sont les cas où les parents ont les mots et la manière pour raconter les règles. D’autant que l’éducation sexuelle à l’école fait souvent l’impasse sur le sujet. Alors il faut trier ses sous-vêtements puis choisir sa tenue le matin avant de partir au travail. Il faut anticiper le fait que l’accès aux WC n’aura lieu qu’après une réunion, ou à la récréation. Il faut passer de la serviette au tampon ou vice-versa, au gré des circonstances. Et surtout il faut rester présente, réactive, aimable, productive, en un mot professionnelle, même si une crampe vrille l’intestin.

Une barre dans l’abdomen

De fait, souffrir au travail est le lot de millions de femmes menstruées. Des nausées aux vomissements, en passant par le mal de dos et la diarrhée : deux à huit jours par mois, les dysménorrhées (3) sont d’autant plus pénibles que la douleur touche tel ou tel organe, avec une durée, une fréquence, une intensité qui évoluent avec les années. La sociologue Aline Bœuf cite aussi les boutons sur le visage, les seins tendus, la fringale, le manque d’appétit. Dans un tel contexte, les règles douloureuses agissent sur l’humeur : le moral est en berne, l’énergie manque, le cerveau se disperse. Or il faut continuer à faire cours, à soigner les malades, à tenir une réunion, à ouvrir l’accueil périscolaire. Le tout avec le sourire car au travail, patron et client attendent d’une femme qu'elle ait de l’empathie : 60 % des salariées exercent un métier du soin, de l’éducation, de l’aide à autrui.

Or les règles féminines sont peu solubles dans les normes de production au travail. En quarante ans de menstrues le flux sanguin varie, les symptômes aussi. Un jour il faut changer de protection périodique, par exemple après un accouchement. La pilule est réputée canaliser les règles puis mettre fin aux douleurs... mais quelques femmes ont un doute : serions-nous le jouet d’une manipulation hormonale ? Alors elles font le tour des rayons. Le tampon ? Leur composition laisse dubitatif, d’autant que certains modèles sont trop absorbants : en cas de sécheresse vaginale, le retirer se fait en grimaçant. La coupe menstruelle ? Verser son sang dans un lavabo collectif risque de faire tiquer les collègues ; et puis le mode d’emploi exige un apprentissage. La culotte menstruelle réutilisable ? Elle coûte cher à l’achat. Quant aux antidouleurs et aux anti-inflammatoires, ce sont des pis-aller. Alors les regards se tournent vers l’étranger.

Badge, jeton, congé menstruel

Japon, 2019 : un grand magasin propose aux salariées de porter un badge quand elles ont leurs règles : « Cette information épinglée sur leur poitrine était censée permettre aux vendeuses d'avoir des pauses plus régulières et de développer l’empathie entre collègues durant ces périodes », écrit Aline Bœuf. Mais la direction fait vite marche arrière : les clients désapprouvent un signe vu comme du harcèlement (4). Surtout, en février 2023 l’Espagne vote une loi qui instaure le congé menstruel pour les femmes qui souffrent de règles invalidantes. Alors la sociologue teste l’idée auprès de son panel de 24 femmes menstruées. Bilan : mitigé.

Les unes craignent qu’un tel dispositif n'engendre des inégalités. D’autres redoutent la jalousie des collègues hommes, mais surtout un contrecoup majeur sur la place des femmes au travail. D’autres encore imaginent que des salariées en profiteront pour s’offrir de longs week-ends. Enfin et surtout, Aline Bœuf relaie leur choix majoritaire de ne pas prendre un tel congé, par souci de discrétion sur leur vie menstruelle : « Si je ne suis pas absente au travail, alors ça veut dire que je n’ai pas de règles ou que je prends des médicaments ? Tout ça va trop loin, ce n’est pas sain ». D’ailleurs la grande partie des femmes interrogées refuse que les menstruations deviennent un sujet médical, avec des médicaments et des arrêts de travail.

Des saisons et des hommes

Justement : selon la sociologue, une nouvelle génération de femmes souhaite « retrouver le cours naturel des choses ». Ainsi Larissa, qui a arrêté la pilule à 21 ans, se réjouit de découvrir « son cycle féminin et ce qui va avec ». À présent elle dit « sentir » son cycle menstruel et « prendre conscience de ses phases », lesquelles influent sur son humeur et sa libido. Alors les règles ne sont plus qu’une étape dans un cheminement, comme le cycle des saisons. Le choix de Larissa ne fait pas l’unanimité : d’autres femmes ne jurent que par la pilule pour avoir la paix.

Et les hommes dans l’histoire ? Des « chutes du Niagara » à « la saison des fraises » en passant par « le temps du mois », le monde masculin use d’images pour contourner le sujet, voire le moquer. Ici, un homme refuse d’acheter des tampons au supermarché. Là, un collègue soutient que « si les femmes avaient le choix, elles n’en auraient pas ». Évoquer ses règles à un manageur pour aménager le temps de travail relève de l’exception - c’est à peine moins aisé avec une cheffe de service. D’ailleurs, au cinéma les règles entrent peu dans les scénarios, idem dans les romans. Quant au rôle des pères, il reste en suspens.

Mais chez les 24 femmes menstruées que la sociologue a suivies en trois ans, toutes ou presque l’affirment : les règles, il faut en parler. En couple. En famille. Avec les amis. Au travail. Et si c’était cela, la vraie nouveauté ? Mettre les fluides sur la table : sang, urine, sperme, salive. Alors peut-être que tomberaient hontes et préjugés. Les femmes et les hommes n’ont pas fini de se rencontrer.

Dominique Canard     

Compléments et sources d'information :


Le Bureau International du Travail, qui dépend de l’ONU, étudie la question des règles en milieu professionnel. Dans son ouvrage, la sociologue Aline Bœuf cite le BIT deux fois : les règles peuvent « entraîner une gêne chez les femmes » et les conduire « à s’absenter régulièrement pour congé maladie en prétextant d’autres maladies secondaires ». En outre, les règles incapacitantes « sont susceptibles de fragiliser et de réduire la capacité de travail des femmes », sans pour autant être une maladie.

Et en France ? En février 2021, le gouvernement annonce l'accès gratuit aux protections périodiques pour les étudiantes, avec l'installation de 150 points de distribution sur les campus. Deux ans plus tard, un tiers des points de distribution prévus est en service. En mars 2023, la Première ministre Élisabeth Borne annonce le remboursement prochain des produits menstruels réutilisables. Mais son départ du gouvernement quelques mois plus tard met le projet en suspens.

Briser le tabou des règles, par Aline Bœuf, a été publié aux Éditions 41 en septembre 2023. Aline Bœuf est chargée de recherche au département de sociologie de l’université de Genève. Elle a soutenu son mémoire de master en 2020 avec pour sujet Vivre son cycle menstruel dans le monde professionnel : expériences multiples et préoccupations communes. Son mémoire est ensuite devenu un livre. Aline Bœuf y témoigne à quelques reprises de sa propre expérience menstruelle, notamment la douleur et la quête du « bon gynécologue ». Tout en travaillant en Suisse, elle vit en Haute-Savoie, d’où un regard transfrontalier sur la question des femmes et des menstruations.

Page 22 du livre, la sociologue indique qu’elle a travaillé à partir du témoignage de « 24 femmes menstruées ». Page 67, elle précise que le panel « d’une trentaine de personnes » est constitué de femmes qui ont suivi des études supérieures et qui exercent une activité professionnelle en Suisse. Pour que le panel soit représentatif de la population active, il aurait peut-être fallu y inclure des ouvrières et des techniciennes. La femme de ménage, la serveuse et la caissière ont beaucoup à dire sur les menstruations au travail. Un panel de 100 femmes menstruées n’aurait-il pas été plus judicieux pour refléter la diversité des conditions de vie et de travail ?

Des livres abordent la question des règles chez les femmes : Les règles, quelle aventure ! d’Élise Thiébaut et Mirion Malle aux Éditions du remue-ménage (2017), Le grand mystère des règles : pour en finir avec un tabou de Jack Parker aux Éditions Flammarion (2018), Petite encyclopédie des règles de Sylvia Vaisman et Caroline Michel chez First éditions (2018), C’est beau le rouge de Lucia Zamolo aux éditions La courte échelle (2021). Autant de livres que cite Aline Bœuf dans Briser le tabou des règles.

(1) Il faut en moyenne 5 à 6 culottes ou serviettes réutilisables par cycle. Une culotte réutilisable coûtant 30 € environ, le budget d'investissement est donc de 150 €.

(2) Ménarches : période où apparaissent les premiers cycles menstruels, les premières règles chez la femme. Définition fournie par le dictionnaire Le Robert.

(3) Dysménorrhées : menstruation difficile et douloureuse. Parmi les causes des douleurs, l’endométriose est une prolifération anormale du tissu qui tapisse l'intérieur de l'utérus en dehors de la cavité utérine. Définition fournie par le dictionnaire Le Robert.

(4) Autre trouvaille : en 1977, selon le syndicat CFDT, un système de jetons de couleur fut instauré dans des usines textiles pour que les ouvrières puissent aller aux toilettes plus souvent dès qu'elles ont leurs règles. L'histoire ne dit pas combien de temps a tenu le dispositif.