Fichu masque...
Le masque barre le passage aux postillons. Il dresse une frontière entre les humains. Fabriqué en plastique, il génère une montagne de déchets. Démasquons le masque.
« Le voile islamique sépare les femmes et les hommes. Le masque chirurgical ne sépare personne. Avec le masque naît l’inventivité. Le masque réhabilite les vieux métiers : couturière, par exemple. Des métiers où l’on récupère draps et chiffons (…). Le visage dans sa matérialité brute n’intéresse personne. Ce qui intéresse, c’est le visage comme lieu de parure : maquillage, coiffure. Je suis curieux de voir comment l’art de la parure, et même l’érotisme de la parure, vont revenir dans notre société par l’invention de masques. Si une bouche est peinte sur le masque, alors la bouche est de retour. »
Qui a prononcé un tel discours ? Olivier Douville, psychanalyste, maître de conférences des universités et directeur de publication de la revue Psychologie clinique. Il s’exprimait dans l’émission Le temps du débat le 11 mai sur France Culture.
Frédéric Keck, anthropologue, directeur du laboratoire d’anthropologie sociale au CNRS, lui emboîte le pas : « Mon expérience des sociétés chinoises montre qu’on s’habitue à porter le masque. Donc je pense qu’ici on s’y habituera aussi (…). La transformation est profonde. Elle engage la question de la modernité hygiénique (…). La Révolution française a demandé aux citoyens de se présenter avec une identité fixe, stable, transparente. Cette définition de la modernité a été imposée en France. Mais on voit qu’avec l’inventivité des citoyennes musulmanes sur le voile, et maintenant l’inventivité sur le masque, une pluri-personnalité réapparaît dans l’espace public. »
Visiblement gênée, la philosophe Mériam Korichi ramène deux intellectuels à la réalité : « Je pense qu’avec le masque on fait contre mauvaise fortune bon cœur. On tente de maquiller le caractère sinistre de la situation. Je pense de manière très simple que le masque est une contrainte physique. Surtout quand on a des lunettes. Il faut faire attention quand on le met et l’enlève (…). L’érotisme se retrouve dans le fait de pouvoir à nouveau se retrouver physiquement dans l’espace public (…). On parle de distanciation sociale alors qu’il faudrait parler de distanciation physique (…). J’espère que c’est temporaire. »
Masques et malentendus
Voile, foulard, burqa, masque… L’histoire en témoigne : au rayon des accessoires qui dissimulent le visage, des millions de femmes en ont gros sur le cœur. Bien plus que les hommes. Alors une femme prend le contre-pied d’une assemblée à majorité masculine sur une radio publique. Les masques au théâtre, les masques de carnaval, la commedia dell’arte, c’est sympa. Mais juste sur scène. Dans la vraie vie, les visages en disent plus que n’importe quel discours. Certains chercheurs estiment que 70 % de la communication entre deux humains est non verbale. Les mimiques, les postures, les tics bavardent autant que les mots. Avec un masque, le regard se vide. Au supermarché, à la pharmacie, dans le tramway, nous traînons une ultra moderne solitude.
Olivier Douville rétorque sur France Culture : « Avant le covid-19 on allait faire ses courses, mais combien de gens regardions-nous ? Combien de gens fixions-nous de notre regard ? Avec combien de gens avions-nous des interactions au niveau du visage ? (…). Bien sûr, certaines expressions vont être réduites avec le masque. Mais je fais confiance à l’intelligence expressive de l’être humain. Quand il a quelque chose à signifier à l’autre, il surjoue avec la main, les yeux, les sourcils (…). Nous avons la capacité à recomposer nos gammes expressives (…). D’autres potentiels de créativité peuvent être inventés. Ne nous privons pas d’observer cela. »
Oui mais l'indifférence à l'égard d'autrui dans une métropole peut-il être généralisé à la France ? Dès que les femmes et les hommes retrouvent de l’espace - dans une bourgade, à la campagne, en montagne - il est frappant de constater que la curiosité se réveille. « Bonjour » retrouve de la fraîcheur quand deux piétons se croisent dans un village. « Bonjour » s’accompagne d’une lecture, aussi précise que discrète, du corps de l’autre, visage compris. La bouche, le nez prennent sens, autant que les yeux.
Un visage mutilé perd de son humanité. Sans foulard, sans voile, sans masque, il retrouve sa liberté. Le sociologue David Le Breton l’a bien compris. Dans Le Monde du 11 mai 2020, il écrit : « Derrière les masques, nous perdons notre singularité, mais aussi une part de l'agrément à regarder les autres autour de nous (…). Dans nos sociétés contemporaines, le visage est le lieu de la reconnaissance mutuelle. À travers sa nudité, nous sommes reconnus, nommés, jugés, assignés à un sexe, à un âge, une couleur de peau ; nous sommes aimés, méprisés, ou anonymes, noyés dans l'indifférence de la foule. Entrer dans la connaissance d'autrui implique de lui donner à voir et à comprendre un visage nourri de sens et de valeur. »
En avançant masqués sur un marché, dans un jardin public ou dans une gare, les femmes et les hommes entrent en réalité dans un tunnel, privés des visages et des histoires qu'ils nous inspirent. Impossible de déceler un sourire, une grimace, un signe d’étonnement ou d’agacement derrière une surface en plastique ou tissu. Les corps se meuvent tels des automates sans tête. Aborder un·e inconnu·e dans la rue ? Le masque tue les jeux de l’amour et du hasard. Avec un masque, jamais deux amants ne se seraient embrassés place de l’Hôtel-de-Ville à Paris en 1950 sous l’œil du photographe Robert Doisneau.
Le dessinateur Mougey exprime mieux que quiconque la sensation du moment : dans Le Canard Enchaîné du 6 mai 2020, il affuble les personnages de Doisneau de deux masques. Deux bouts de tissu révèlent le grotesque de notre époque.
Masque en plastique
Quant à Béatrice Gurrey, grand reporter au journal Le Monde, elle invite chacun à « regarder plus loin que le bout de son nez masqué ». Les masques à usage unique sont fabriqués en polypropylène, polystyrène, polycarbonate, polyéthylène, polyester, c'est-à-dire en plastique d’origine fossile : pétrole, gaz, charbon. Vendus 0,96 € l’unité, ils sont à changer toutes les 4 heures. Soit un budget de 96 € par mois pour une famille avec deux enfants. Il n’existe à ce jour aucune méthode de recyclage à l'échelle industrielle. On retrouvera bientôt ces objets flottant sur l’eau, ou bien jetés dans l’herbe. 500 millions de masques chirurgicaux en provenance de Chine « sont emballés dans des barquettes de polystyrène destinées à la viande, recouverts d'un film plastique qui inclut les élastiques » précise la journaliste.
Le masque n’est pas un choix. C’est un pis-aller. Il n’est utile qu’à partir du moment où la distance de deux mètres ne peut être assurée ; dans un RER bondé, par exemple. Porter un masque, c’est protéger les autres de ses propres postillons, mais aussi diminuer la charge virale reçue, en particulier dans les lieux clos. Porter un masque, c’est se préserver et respecter ses voisins. En revanche, porter un masque dans l’espace public (sentier, parc, plage…) n’a aucun sens dès lors que chacun·e peut ajuster sa distance avec les autres humains. Les élus qui rendent obligatoire le port du masque partout, tout le temps, pratiquent un abus de pouvoir. Les personnes qui évoluent masquées en toutes circonstances propagent une idéologie proche des cultures islamistes ou hygiénistes.
Le masque sépare, isole, dégrade. Il désespère les femmes et les hommes. Homo sapiens est un animal social dont la santé repose sur le dialogue, verbal et non verbal. Bas les masques. Mis à nu, un visage crie : Monsieur le psychanalyste, Monsieur l’anthropologue sur France Culture, non à votre projet de société. La France n’est ni la Chine ni l’Iran. Boire la parole d’autrui, mettre les mots en bouche, tirer les vers du nez : un art de vivre se cultive, barrière levée.
Renaud Canard
• Le dessin de Mougey est paru dans Le Canard Enchaîné du 6 mai 2020.
• Comment vivre dans une société masquée : émission Le temps du débat sur France Culture le 11 mai 2020.
• Le port du masque défigure le lien social : article de David Le Breton dans Le Monde du 11 mai 2020.
• Masques : l’occasion manquée pour le monde d’après. Article de Béatrice Gurrey dans Le Monde du 13 mai 2020.
• La généralisation du port du masque aboutit à l'exclusion d'une partie de la population. Tribune de Charlotte Denoël, conservatrice en chef à la bibliothèque nationale de France, dans Le Monde du 25 août 2020. Charlotte Denoël souligne les difficultés qu'éprouvent les personnes malentendantes à préserver la qualité des échanges verbaux avec leurs interlocuteurs masqués : il devient impossible de pratiquer la lecture labiale (lecture du mouvement des lèvres).
• Masques et protection : inhaler moins de coronavirus signifie tomber moins gravement malade. Article de Monica Gandhi, professeure de médecine à l'université de Californie, San Francisco, sur le site The Conversation le 31 août 2020.
• Ultra moderne solitude est une chanson d'Alain Souchon.
* Article mis à jour le 31 août 2020 avec des sources d'information complémentaires.


