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Foire à la liberté d'expression

Foire à la liberté d'expression

Dans son livre sur la liberté d'expression, le sociologue François Héran renvoie dos à dos les extrêmes pour bâtir une éthique de la liberté qui s'appuie sur une règle d'or : le respect réciproque.

2 424 candidats envoient une lettre et un CV à une entreprise qui recrute un développeur informatique bac + 5. Avec le même diplôme et la même expérience, Anthony Bertrand a 28 % de chances d’être convoqué à un entretien. Sophie Moreau 23 %. Abdallah Zalegh 21 %. Amadou Diallo 14 %. Jamila Kaïdi 10 %. Fatou Diouf 8 %. En 2009, Véronique Petit et Yannick L’Horry réalisent le premier testing à grande échelle sur les discriminations de genre, de race et d’origine à partir de 303 offres d’emploi.

À la même époque, la fondation Soros et une équipe du CNRS codirigent une étude sur 524 contrôles de police effectués dans cinq lieux fréquentés de Paris. Un blanc a 1 « chance » sur 176 de devoir présenter sa carte d’identité. Un maghrébin : 1 sur 58. Un noir : 1 sur 45.

En 2013, l’INSEE mesure à son tour les discriminations en France. Bilan : les chances d’être embauché chutent à peu près de moitié quand l’origine maghrébine ou subsaharienne des personnes est identifiable. Les discriminations s’appliquent aussi au crédit, au logement, aux soins, aux services, à l’enseignement supérieur.

Le 9 novembre 2017, la Cour de Cassation conclut qu’« un contrôle d’identité fondé sur des caractéristiques physiques associées à une origine réelle ou supposée, sans aucune justification objective préalable, est discriminatoire : il s’agit d’une faute lourde qui engage la responsabilité de l’État ».

Quant à l'année 2021... (1)

Faut-il faire un dessin pour deviner où se situe la France du XXIe siècle au hit-parade de la cohésion sociale ?

La démocratie sur un trépied

Débattre de la liberté d’expression implique de vérifier au préalable qui possède - ou non - le pouvoir de s’intégrer, donc d’écrire et de parler. Dans son livre Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression, le sociologue et démographe François Héran dresse le tableau clinique d’un pays dont les rouages favorisent les uns et stigmatisent les autres, bien loin de la devise Liberté, égalité, fraternité et du label Pays des lumières que la France brandit avec fierté. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, a beau hurler contre les chercheurs qui « détruisent la République » et créent un « climat propice au terrorisme », les faits sont têtus : en 2021, la France fait taire « les étrangers ». Surtout ceux qui ont la peau noire ou basanée.

Pour ausculter la liberté d’expression dans la France des années 2020, mieux vaut remiser ses préjugés et ses pamphlets. François Héran rassemble les faits, puis repasse le film des événements : celui qui conduit l’État français à tenir en 2021 deux discours opposés sur ce qui fonde une démocratie. Avec des conséquences sur la liberté d'expression.

Imaginons que la démocratie est un tabouret qui repose sur trois pieds : la liberté de s’exprimer ; la liberté de conscience ; le respect de la dignité. Mais si un pied est plus long qu'un autre ? Si un autre se déboîte, ou pire s'il est arraché ? Avec le film que déroule François Héran avec rigueur et pédagogie, le lecteur comprend sur quelle pente Samuel Paty, enseignant en histoire-géographie, fut entraîné lors d’un cours d’éducation civique dans son lycée. Le même dilemme continue de peser aujourd’hui sur les enseignantes et les enseignants. François Héran démontre que deux injonctions contradictoires sur la laïcité cohabitent au ministère de l’Éducation nationale, au gré des canaux de diffusion. Avec des conséquences délétères sur la cohésion sociale : ce dont profitent les extrémistes dans les médias et sur les réseaux sociaux.

De même, on saisit mieux la force et les subtilités de la « liberté d’expression » dès lors que l’auteur décrit le lent processus qui permit aux Françaises et aux Français de parler, écrire, dessiner sans se retrouver en prison. Ce qui nous paraît aujourd’hui une évidence fut d’abord une idée révolutionnaire en 1789, puis une déclaration universelle aux Nations Unies en 1948, avant d’entrer peu à peu dans le droit français. Et encore, l’État a traîné des pieds. De nos jours, la Déclaration universelle des droits humains n’est jamais qu’une résolution publiée au Journal Officiel, et non une loi. Notre liberté d’expression est défendue pour l’essentiel par la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg, laquelle a rendu 22 500 arrêts entre 1961 et 2021, dont un millier pour la France. Jour après jour, la Cour européenne traite chaque litige selon un raisonnement immuable : garantir la liberté d’expression ; fixer des limites à la liberté d’expression pour protéger autrui des nuisances qu’il aurait à subir ; fixer des limites aux limites, en soupesant de manière subtile le droit des uns à s’exprimer et le droit des autres à ne pas être humilié.

Liberté sous conditions

Eh oui : on ne peut pas dire, écrire ou dessiner n’importe quoi. Dans son essai, François Héran rappelle que la liberté d’expression est assortie de devoirs et de responsabilités. Elle peut être soumise à des formalités, à des conditions, à des sanctions prévues par la loi. Les restrictions à la liberté d’expression portent sur la sécurité publique, l’intégrité du territoire, la prévention du crime, la protection de la santé, les droits d’autrui, entre autres. Mais surtout, la liberté d’expression a pour contrepartie la liberté de conscience : l’un et l’autre sont indivisibles. Tenir des propos qui heurtent, choquent ou inquiètent, c’est possible… mais à condition de ne pas nuire à autrui. La devise « N’inflige pas à ton voisin ce que tu ne voudrais pas qu’il t’inflige » porte l’édifice juridique européen.

Oui mais qu’est-ce que « nuire » ? Une caricature qui montre le prophète Mahomet prosterné, nu, les fesses au premier plan - dessin de Coco dans Charlie Hebdo en 2012 et repris dans les documents officiels pour définir la liberté d’expression - porte-t-elle ou non atteinte à la dignité des musulmans ? Ou ne vise-t-elle que l’islamisme radical, ses prophètes, ses djihadistes ? Selon que l’on consulte tel ou tel texte validé par l’État, la réponse est « oui » ou « non ». Oui, il y a volonté de nuire aux musulmans si l’on consulte la Charte de la laïcité : « Respecter autrui, c’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité ». Or, la foi a une dimension sacrée qui fait corps avec l’intime de soi, à travers ses représentations symboliques (Jésus, Mahomet…). Non, selon Dessinez Créez Liberté (DCL) association fondée par Charlie Hebdo et SOS racisme, soutenue par les ministères de l’éducation nationale et de la culture : la caricature en tant que charge - sur un être humain, sur un groupe - est un moyen sans limite de se moquer. « Avec ce dessin, je fais un usage absolu de la liberté d’expression », justifie la dessinatrice dans le dossier pédagogique sur la laïcité remis aux enseignants.

Cette double injonction de l’État vient du fait que coexistent deux interprétations de la liberté d’expression : la version offensive, celle qui pousse le curseur à fond et pourfend les « lâches » qui oseraient limiter le droit à dénigrer ; et la version tolérante, celle qui laisse un espace à chacune et à chacun ; celle qui lui reconnaît le droit de tâtonner, voire de se tromper, bref de faire son chemin en construisant peu à peu sa pensée, sans risquer à tout moment d'être cloué au pilori.

Faute de clarté au plus haut sommet de l’État, d’autres mots censés porter la démocratie deviennent à leur tour des sacs fourre-tout. Ainsi, François Héran souligne que le « droit à critiquer » les religions ouvre désormais un large éventail de possibilités, « de l’examen critique des livres saints à l’enculade, en passant par les agressions verbales et graphiques ». Critiquer autrui, ce peut être le taquiner, le blâmer, le juger, l’avilir, au gré de l’humeur de chacun. À son tour, le mot « respect » passe dans l’essoreuse. Selon les uns, le respect n’est jamais qu’un service minimum – prendre acte que les religions existent, et tant pis si les croyants en prennent plein la figure. Pour les autres, le respect garantit à chacun de pouvoir exister à travers ses convictions et croyances, dans un cadre de sécurité.

Encaisse et tais-toi

Dans un contexte où les attentats engendrent des caricatures et vice-versa, la France glisse de la « règle d’or » à la « règle de fer ». François Héran les définit l’une après l’autre. La règle d’or a une portée universelle : « Traite autrui comme tu voudrais être traité ». C’est l’éthique de la réciprocité, celle qui pose que chacun est capable de se mettre à la place de l’autre, même s’il n’est pas d’accord avec lui : ce qui distingue un démocrate d’un fanatique. La règle de fer, celle qui domine aujourd’hui en France, se résume ainsi : « Au nom de la liberté d'expression, A peut dénigrer B, mais B a interdiction de dénigrer A ». En d’autres termes, une caricaturiste a le droit d’avilir un groupe de croyants, mais ces derniers doivent avaler la couleuvre sans broncher. Mais si B se révolte et se retourne contre A ? S’il raille la République ? Quand un hebdomadaire d’extrême droite (B) dessine une députée française en esclave avec une chaîne autour du cou en août 2020, une grande partie de la France (A) s’indigne. De même, le ministre Blanquer (A) refuse que les collégiennes (B) jouent avec les codes de la « bienséance républicaine » en portant la tenue crop-top qui montre leur nombril. Le jour où les adolescentes affirmeront leur patriotisme en endossant le costume de Marianne, sein droit en étendard, s’agira-t-il d’une injure à la République ou du stade ultime de la fibre républicaine ? La règle de fer ratifie la liberté d'expression qui inclut la moquerie et le blasphème, mais à sens unique : en contraignant les minorités à se taire. L’offensé (B) devrait même remercier l’offenseur (A) de lui faire la leçon.

Et puisque la caricature se pose comme porte-drapeau de la liberté d’expression, François Héran cite deux piliers qu’étaient les dessinateurs Cabu et Pétillon. Cabu prenait soin de cadrer son message : « Mahomet débordé par les intégristes », dit la légende encastrée dans le dessin pour les rendre inséparables. Pétillon, soucieux de ne pas causer de dommages collatéraux, dessinait sans tomber dans l’amalgame. Aujourd’hui décédés, ils laissent un boulevard aux « poussistes » : celles et ceux qui perpétuent le cliché du musulman barbu au nez busqué, rictus aux lèvres, en tenue orientale, mitraillette à la main ou prosterné selon les cas. Les amateurs de bande dessinée reconnaîtront dans ces caricatures un avatar du vizir Iznogoud, personnage inventé par Jean Tabary entre 1962 et 2004. Quand la caricature cultive un stéréotype, elle caresse l’opinion dans le sens du poil. Elle « conforte les clichés en puisant dans le vieux répertoire des images négatives de l’islam, comme celle qui sexualise la posture de la prière musulmane pour la tourner en dérision », écrit François Héran.

Phare ou repoussoir

Dès lors que la liberté d’expression s’affranchit de la liberté de conscience et du respect de la dignité, alors le droit tangue et l’État prend ses aises avec la démocratie. Avec paternalisme, il définit à notre place ce qui est juste, mais aussi ce qui est bien. « On va vous forcer à être libres », disait Rousseau. L’État considère qu’il existe des affronts parés de bonnes intentions, des offenses charitables qui ramènent la brebis égarée dans le droit chemin. Foin de sensiblerie : la grande machine de l’éducation agit pour inculquer les bonnes manières et dompter les opinions. Les Français craignent que le port de signes religieux n'altère l'unité de la nation ? François Héran leur rappelle que la justice a les outils pour interdire les signes ostentatoires tels que le voile intégral dans l’espace public.

Au bout du compte, quel message la France envoie-t-elle au reste du monde ? Celle d’un pays à cran qui légifère à tout bout de champ après chaque attentat, bien loin de la « longanimité », cette aptitude à garder son flegme sans tomber dans le piège que lui tendent les djihadistes. Celle qui rend coup pour coup dans un concours d’obscénités. Celle qui met en œuvre le programme sécuritaire du Front National au point que ses électeurs n’ont même plus besoin de se déplacer (2). Celle qui subventionne en 2021 des écoles privées non mixtes, dans un ultime paradoxe républicain. Celle qui, au nom de la liberté d'expression, envoie un « bras d’honneur » au reste du monde, en particulier au monde musulman, alors que bon nombre de croyants revisitent l’histoire de leur religion avec un sens critique. « La France, phare des libertés ou repoussoir ? », s’interroge François Héran. Plus qu’une énième loi sur la sécurité nationale, la France manque d’un cadre juridique qui permettrait de rebâtir les deux « tours jumelles » que sont la liberté d’expression et la liberté de conscience, auxquelles s’ajoute le respect de la dignité. Un chantier qui aurait sa place dans le programme d’un futur président de la République.

Noémie et Renaud Canard     

(1) « Malgré les initiatives privées et la mise en œuvre de politiques publiques, la discrimination à l’embauche à l’encontre des candidats d’origine maghrébine reste "généralisée et persistante". C’est ce que confirme une étude publiée mercredi 24 novembre 2021 par l’Inter service migrants - Centre d’observation et de recherche sur l’urbain et ses mutations, et l’Institut des politiques publiques.

« En moyenne, à compétences égales, "les candidats dont l’identité suggère une origine maghrébine ont 31,5 % de chances de moins d’être contactés par les recruteurs que ceux portant un prénom et un nom d’origine française". Pour recevoir le même nombre de réponses positives, une personne dont le prénom et le nom sont à consonance maghrébine doit envoyer en moyenne 1,5 fois plus de candidatures qu’une personne ayant le même profil mais dont le prénom et le nom sont à consonance française. "Les employeurs refusent 20,5 % plus fréquemment les candidatures dont l’identité est à consonance maghrébine que celles dont l’identité est à consonance française", note l’étude. »

Extrait de Discrimination à l’embauche : un phénomène qui reste « généralisé et persistant » : article de Louise Couvelaire publié dans Le Monde du 24 novembre 2021.

(2) Cette hypothèse sur l'abstention - cf. le faible score que le Rassemblement national (ex-Front national) a réalisé aux élections régionales et départementales de juin 2021 - ne figure pas dans l'ouvrage de François Héran publié en mars 2021.

Sources d'information et précisions :


Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression, par François Héran. Livre publié aux éditions La Découverte. François Héran est sociologue et démographe, professeur au collège de France. Il est aussi l'auteur de Avec l'immigration : mesurer, débattre, agir paru aux éditions La Découverte en 2017.

La liberté d'expression tend aujourd’hui en France à étouffer la liberté de croyance : interview de François Héran dans Le Monde du 9 avril 2021.

Précision sur la liberté de conscience : celle-ci inclut le droit d’être agnostique, athée, d’être croyant puis incroyant et vice-versa, ainsi que le droit de faire évoluer ses opinions et croyances au fil du temps.

Précision sur la liberté d’expression : celle-ci peut être relevée, savante, didactique, neutre, familière, vulgaire, injurieuse, obscène… « Ces catégories ont beau être flottantes, elles n’en existent pas moins, écrit François Héran (…) Il en va de même de tous les continuums : la santé et la maladie existent, même si leur frontière est indécise. Si la mort est un seuil implacable, nul ne sait, en revanche, où passe la limite entre la jeunesse et la vieillesse, la richesse et la pauvreté, l’amour et la haine, l’érotique et l’obscène, la culture et l’inculture, le chef d’œuvre et le navet (…). Ces couples de valeurs existent et polarisent nos jugements, même si le curseur varie : impossible de les ignorer (…). La science n’est pas fixiste, elle travaille de longue date sur des probabilités, des niveaux de densité, des degrés de certitude, et cette science du flou et des grumeaux n’a rien à voir avec le subjectivisme. Concluons : ce n’est pas parce que l’on célèbre la liberté d’expression que l’on doit négliger les niveaux d’expression ».

Le 16 juillet 2021, un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne stipule qu’interdire le port du voile n’est pas une discrimination dès lors que l’employeur peut prouver un « besoin réel » pour l’entreprise, notamment pour « projeter une image de neutralité à l’égard de la clientèle » ou « éviter des conflits sociaux ». Article publié sur le site du Monde le 16 juillet 2021.

L’origine sociale creuse les inégalités à chaque étape de la scolarité. Article de Sylvie Lecherbonnier publié dans Le Monde du 19 septembre 2023. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.

Un rapport de France Stratégie, instance d'évaluation et de prospective qui dépend du Premier ministre, démontre comment l’école, au lieu d’amortir les inégalités sociales, tend à amplifier leurs effets au fil de la scolarité : manque de mixité sociale dans les classes et les établissements, accompagnement inégal des élèves, méthodes de notation, propositions d'orientation, entre autres. Le phénomène s'accélère au collège.

Extraits :

« Non seulement l’école n’arrive pas à compenser les inégalités sociales, mais, par un processus d’accumulation et de "sédimentation", celles-ci se renforcent tout au long de la scolarité. »

« Le défaut de mixité sociale entre les établissements scolaires et entre les classes d’un même collège joue un rôle. En moyenne, les collégiens favorisés comptent dans leur classe deux fois plus de camarades d’origine aisée que les élèves des classes moyennes et populaires n’en ont. Pourtant, la mixité sociale augmente jusqu’à 20 % la probabilité pour les élèves modestes de s’inscrire dans le supérieur. »

* Photographie : Regarder le monde avec les yeux de l’autre, œuvre de Tilmann Krieg située sur les rives du Rhin à Kehl (Allemagne), face à Strasbourg.

L’œuvre est accompagnée du texte suivant : « Adopter la position d’autres personnes, celle de l’étranger, du dissident. Voir le monde avec les yeux de l’autre, tout en regardant éclore notre propre monde devenu presque insaisissable car habituel.

« La photo sculpture est un portrait d’une Bahianaise sur le Rhin, au cœur du prisme sur l’histoire européenne. Il ne s’agit pas simplement d’un appel laconique à la compréhension des cultures, mais d’une démarche active pour replacer et faire renaître son propre univers à travers les yeux de l’étranger, du visiteur, du passant, pour qu’on devienne soi-même un étranger pendant un moment ; un être recréé qui évolue dans un monde qu’il a intégré au plus profond de lui-même ».

Article mis à jour le 28 novembre 2021.