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France : la loi dans un drôle d'État

France : la loi dans un drôle d'État

Après les retraites et l'immigration, d'autres lois titillent le président. Où porter le fer ? En 2024, Fabius va encore servir d'assistant.

Dans une France « en guerre », de quoi rêve le président ? À trois heures du matin, Jupiter les yeux clos marmotte la prochaine loi sur le travail : « Sera hué en place publique tout citoyen qui décline une offre d’emploi même si le job est au SMIC, de nuit, situé à Saint-Avold ». Puis la prochaine loi sur les aides sociales : « Sera fouetté en public tout citoyen aux minima sociaux qui refuse vingt heures par semaine de travail d’intérêt général ». Au réveil, Manu sourit de son culot. Dans la foulée, il appuie sur le champignon : en 2024, il faut abrutir le Conseil constitutionnel avec une salve de lois pour réarmer à tout va. Au Grand prix de l’ordre, Ciotti, Wauquiez, Le Pen, Zemmour sont déjà en queue de peloton.

Car après huit ans de présidence, un ex-banquier a fait son étude de marché. En 2024, l’électeur n’a jamais été aussi âgé. D'un côté, les jeunes se font rares avec une natalité en berne - mieux, ils pratiquent l’abstention. D'un autre côté, les séniors restent assidus le dimanche et votent à droite. Ainsi, les plus de 65 ans pèsent de 1,3 à 1,5 fois leur poids réel dans la population ; les moins de 35 ans entre 0,5 et 0,8 fois. Bref : un vieux pèse trois fois plus qu’un jeune aux élections. Dès lors, une ligne s’impose : pour garder le pouvoir, il faut fendre à tribord. Cartes en mains, Macron et Attal pointent l'horizon : désormais, notre politique sera martiale.

Un clash par jour

Et même réactionnaire puisque les idées de Le Pen et de Zemmour font florès à l'Élysée. Retraite, immigration, travail, femmes : chaque loi doit fleurer la tradition. Il faut que la vieille France se rassure avec des coups de menton. Et qu’importe si Macron se montre en même temps européen et nationaliste, libéral et réac, féministe et sexiste : de nos jours, le pouvoir s’exerce avec des chimères plutôt qu’avec des convictions. À l’ère de Trump, il faut tenir l’électeur en haleine avec un clash par jour : ceux qui font voter l’électeur en apnée.

Alors dans le sillage de la loi sur l'immigration, imaginons la suite du feuilleton. Avec Macron et Attal à la baguette, des ministres font un brainstorming. La France est en guerre ? Il faut la réarmer ? Décrétons la mobilisation. La prochaine loi sur l'emploi mènera tout chômeur en camp de travail. Manifester après 20 heures fera sauter les aides sociales. Louper un rendez-vous médical bannira l’étourdi de l’hôpital. Manquer l’école sera motif à être exclu de l’établissement. Tomber malade sera une faute professionnelle. Et mourir une trahison. Sous la houlette de Macron et Attal on bâtit des mégabassines, on arrose les champs avec des pesticides, on généralise les emplois Uber, on roule en SUV à tombeau ouvert, on rampe dans la boue à seize ans pour préparer la guerre, on se nourrit de bifteck et de vin rouge, on crée des festivals de folklore et de fanfares, on réhabilite la fessée, on envoie les sans-papiers au bagne, on réserve les HLM aux gens de bonne famille, on réserve les allocations au troisième enfant. Et surtout, on chante par cœur la Marseillaise sous peine de partir en camp de redressement.

Car au pays de l’Ordre macronien, révolutionnaire rime avec réactionnaire.

Fabius, assistant juridique

Et puisque députés et sénateurs du RN au Modem se sont rodés en décembre avec la loi immigration, Attal et Macron verraient bien une commission mixte valider la future loi travail, la future loi santé, la future loi éducation, la future loi agriculture, la future loi martiale de réarmement. Tous s'amusent de la tête que fera Laurent Fabius. Car en 2024, le Conseil constitutionnel est devenu un secrétariat juridique. Oublié Michel Rocard, le Premier ministre qui créa une jurisprudence : chaque projet de loi doit respecter la constitution. L’Élysée et Matignon savent bien qu'au 2 rue de Montpensier, neuf scribes gommeront les articles sulfureux. Mais ils sauveront l’essentiel : remettre les Français en uniforme et au boulot. Moins d'allocations-chômage, moins de temps pour la retraite, moins d’étrangers : tel est le ticket pour mater feignants et assistés sociaux. Le plein-emploi en 2027, c’est un peuple corvéable à merci ; peu importe la hausse vertigineuse des accidents du travail. Quelques dizaines de morts par an sur les chantiers ? C’est le prix à payer pour qu’en 2030, la France soit réarmée.

Et si par hasard Laurent Fabius et ses acolytes censurent une partie de la Loi, ce ne sera que partie remise : dans les années 2030, un Conseil constitutionnel renouvelé par Macron puis Le Pen ratifie la préférence nationale. Dans la foulée, neuf très sages valident l’obligation pour chaque femme qui porterait plainte au commissariat de prouver qu’elle a subi un viol, sous peine d’être condamnée pour diffamation.

Au fond, diriger la France est moins affaire d’idées que de marketing : avec une clientèle de vieux et d’aigris, Macron rééduque traînards, chercheurs, idéalistes, écolos, consciencieux, nonchalants pour revenir en force à l’Élysée. Ce devrait être chose faite en 2032, en tandem avec son alter ego : Marine Le Pen.

Qu’en pensent les jeunes qui, sous la bannière des Soulèvements de la terre, préfèrent manifester contre une mégabassine que voter le dimanche aux élections ?

Salomé Canard     

Sources d’information :


Immigration : tolérance de la société, vote à l’extrême droite, le paradoxe français. Article d’Anne Chemin dans Le Monde du 20 octobre 2023. Les chiffres sur le vote des jeunes et des personnes âgées figurent dans cet article.

Quand le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, tance Emmanuel Macron sur l’Etat de droit. Article d’Abel Maistre dans Le Monde du 8 janvier 2024. Lors de ses vœux à huis clos au président de la République, Laurent Fabius a donné un cours de droit à Emmanuel Macron. Extrait :

« Monsieur le président, je soulignais au début de mon propos que le Conseil constitutionnel n’était ni une chambre d’écho des tendances de l’opinion, ni une chambre d’appel des choix du Parlement, mais le juge de la constitutionnalité des lois, et j’ajoutais que cette définition simple n’était probablement pas ou pas encore intégrée par tous. 2023 nous a en effet frappés, mes collègues et moi, par une certaine confusion chez certains entre le droit et la politique.

« On peut avoir des opinions diverses sur la pertinence d’une loi déférée, on peut l’estimer plus ou moins opportune, plus ou moins justifiée, mais tel n’est pas le rôle du Conseil constitutionnel. La tâche du Conseil est, quel que soit le texte dont il est saisi, de se prononcer en droit. »

Dans la foulée, Fabius cite son « prédécesseur et ami Robert Badinter », autre socialiste qui présida le Conseil constitutionnel (1986-1995) : « Une loi inconstitutionnelle est nécessairement mauvaise, mais une loi mauvaise n’est pas nécessairement inconstitutionnelle. »

Enfin, Laurent Fabius enfonce le clou : « Sauf à prendre le risque d’exposer notre démocratie à de grands périls, ayons à l’esprit que, dans un régime démocratique avancé comme le nôtre, on peut toujours modifier l’État du droit mais que, pour ce faire, il faut toujours veiller à respecter l’État de droit, qui se définit par un ensemble de principes cardinaux comme la séparation des pouvoirs, le principe de légalité et l’indépendance des juges. Il y a bientôt cinquante ans que la jurisprudence du Conseil constitutionnel l’affirme en ces termes : c’est dans le respect de la Constitution que la loi exprime la volonté générale. »

En clair, le président du Conseil constitutionnel rappelle au chef de l’État les bases d’un État de droit. Par exemple, un président de la République ne peut pas faire voter une loi dont il sait que certaines dispositions sont contraires à la loi fondamentale.

Soit un premier rappel à la loi pour le citoyen Macron.

Emmanuel Macron sermonné par l’académicien François Sureau sur le respect de l’Etat de droit. Article de Solenn de Royer et Franck Johannès dans Le Monde du 9 janvier 2024.

Les deux journalistes racontent comment l’avocat, écrivain et académicien François Sureau, invité à ouvrir la séance de rentrée de l’Académie des sciences morales et politiques, sur le thème de la justice le 8 janvier, a tancé le président de la République pour « la manière dont, après avoir favorisé un compromis sur la loi relative à l’immigration, comme si la Constitution ne le tenait en rien, l’exécutif a saisi le Conseil constitutionnel sur le texte qu’il avait voulu ».

Soit un second rappel à la loi pour le citoyen Macron.

Réactionnaire ? Ce que l’intelligence artificielle dit des discours d’Emmanuel Macron. Article de Damon Mayaffre, Chercheur CNRS en linguistique informatique, Université Côte d’Azur, sur le site The Conversation le 1er février 2024.

Le CNRS et l’université Côte d’Azur ont produit Hyperbase, un logiciel de statistique textuelle et d’intelligence artificielle. L’outil est capable d’apprendre à parler à la manière de Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron. Il est aussi capable de repérer les tournures, expressions, phrases préférées des uns et des autres. Hyperbase a ainsi repéré qu’Emmanuel Macron a une lettre préférée à partir de laquelle il déroule ses discours : R.

Et même un préfixe en RE : retrouver, recouvrer, redonner, refaire, reconstruire, restaurer, inventer, reconquérir, refonder, viser, armer… Même La République en marche (LREM) devient Renaissance. Or les noms en re- , en langage politique, sont emblématiques d’un discours réactionnaire. En réalité, l’idéologie que porte aujourd'hui Emmanuel Macron dans ses discours est proche de celle d’Eric Zemmour et de son mouvement Reconquête.

Jadis, Nicolas Sarkozy fit de la « restauration de l’autorité du maître à l’école » l'axe de son programme de « liquidation de l’héritage de mai 1968 ».

Face au Rassemblement national, le « en même temps » d'Emmanuel Macron. Article de Robin d'Angelo dans Le Monde du 2 mars 2024. Dans son article, le journaliste rappelle que le 30 janvier 2024, le nouveau Premier ministre Gabriel Attal a cité un seul parti dans son discours de politique générale : le Rassemblement national. Deux mois plus tôt, la loi Macron sur l'immigration introduisait la préférence nationale sur les prestations sociales, reprenant un concept phare du RN. Bras dessus bras dessous, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ne se sont jamais aussi bien entendus.

* Les rares ministres et secrétaires d’État qui eurent des états d’âme sur la loi immigration ont été exclus du gouvernement. Ainsi Macron a banni Clément Beaune, ancien ministre des transports, à cause de sa « action affective » à propos de la loi immigration. Dénigrer un collaborateur, c’est un métier.

Photographie : détail d’une peinture d’Eustache Le Sueur visible au musée des beaux-arts de Lyon : Le martyre de Saint-Gervais et de Saint-Protais. Peinture réalisée entre 1652 et 1655. En 2024, qui tient le fouet ? Qui subit le châtiment ?