Gouverner, c'est trier
Jusqu'à quel point l'État prend-il soin de la population ? Plus la planète chauffe, plus l'État s'inspire de la médecine de guerre.
Fanette est cadre chez Safran au sud de Pau. Sa mission : acheter des pièces pour les trains d’atterrissage. Elle a trente ans de maison. Elle ne voit plus le sens de sa mission. À 55 ans, elle a envie de chanter. Elle se voit monter une chorale puis partir en tournée. Or son employeur crée un dispositif pour que les séniors gardent une place dans l’entreprise jusqu’à 64 ans. Dès lors Fanette « tient » parce qu’il y a le salaire, le toit de la maison à refaire, une voiture à remplacer, bientôt les vacances. Et puis de nos jours, qui a encore envie de chanter ?
Car dans la France de 2024 l’État réforme la retraite, puis l’immigration, puis le travail avec d’autant plus de poigne qu’ « une partie des Français renâcle ». D’un côté il y aurait trop de chanteurs, de journalistes, de sociologues, de secrétaires d’édition. De l'autre côté la France manquerait de couvreurs, de carrossiers, de serveurs, d’aides-soignantes, de femmes de ménage. Et puisque la France de 2024 fait face à plusieurs fronts - la crise du climat, la guerre en Europe, la revanche des dictateurs -, l’État protecteur devient l’État prescripteur : Françaises, Français, voici la liste des jobs à pourvoir. Mais déjà prescrire ne suffit plus. La mer grignote les côtes. L’armée russe avance. Trump revient à la Maison Blanche. Vite il faut de la main-d’œuvre pour réarmer, produire, combattre. Et Fanette dans tout ça ?
Fanette est partout
En réalité, il y a des millions de Fanette en France. Fanette est céréalière, elle dope blé et maïs avec des produits phytosanitaires. À sa façon, elle veille à la souveraineté alimentaire du pays. Pour elle, pour ses collègues, l’État détricote le plan Ecophyto. Grâce à un indice trompeur appelé HRI (1), le gouvernement crie victoire : « En 2030, les prés auront deux fois moins de pesticides ». HRI remplace NODU, indice qui fait autorité en santé publique. Pour pallier le retour en grâce de l’agrochimie, Ecophyto 2030 prévoit d’indemniser les riverains lésés. Mais pas les paysans comme Fanette qui pulvérisent, pulvérisent, puis ont rendez-vous chez le cancérologue.
Fanette est cadre aux ressources humaines dans son entreprise. Ou plutôt était car elle a été licenciée. À 50 ans elle se démène pour retrouver un poste équivalent. Son profil et son âge n’intéressent plus grand monde. France Travail la convoque à un stage de comptabilité. Arrive la loi travail de Gabriel Attal qui réduit la durée du chômage indemnisé : Fanette est aux minima sociaux dans trois mois au lieu de six. Le RSA ? Même dans ses pires cauchemars, elle n’y avait pas songé.
Fanette est serveuse et travaille en horaires décalés. Sa demande de logement HLM végète sous une pile de dossiers. Pourtant Fanette élève seule deux enfants. Au même moment l’État allège une contrainte qui pèse sur les maires : avoir 25 % de logements sociaux dans leur commune. Avec la nouvelle loi SRU, le foyer à 3 000 € par mois sera aussi prioritaire que la smicarde à temps partiel. Si bien que les maires trieront les candidats au logement social.
Fanette émigre
Et puisque Fanette est une femme, elle découvre que l’État met en veilleuse son plan sur l’égalité hommes-femmes au travail : dans une économie de guerre, on « n'emmerde pas » les employeurs avec des normes sur les grilles salariales, encore moins sur le harcèlement sexuel et moral.
Un jour, les Fanette en galère partagent le verre de l’amitié. De la céréalière à la serveuse, elles ont chacune leur histoire mais partagent un mal-être. Parmi elles, Fanette est en jeans et de confession musulmane. Ingénieure en cybersécurité, elle songe à rejoindre le Canada depuis que l’État français la stigmatise pour sa religion. Après la loi Macron sur l’immigration, elle constate que sa nationalité française est un leurre : désormais, le pays où elle est née piétine sa foi. Quant à sa collègue Syrienne, elle peine à renouveler son permis de séjour. Alors Fanette l’ingénieure émigre : ses compétences seront mieux reconnues en Amérique.
Enfin en bout de table, il y a Fanette l’urgentiste. Après vingt ans de métier elle a acquis une conviction : sans le dire, l’État prescripteur est devenu l’État trieur. Car comme en médecine de guerre, Attal et Macron font le tri dans la population. Enjeu : ne garder que les éléments conformes pour faire nation. Chaque loi durcit les critères pour rester dans son giron. Les chômeurs, les blessés, les poètes, les malades, les étrangers, les précaires, les altruistes, les malchanceux sont sacrifiés. Pour booster le paquebot France il faut l’alléger de normes, mais aussi d’individus qui « nous font perdre du temps et de l’argent ». D’où le culte de l’homme viril, entreprenant, martial, proactif, arrogant.
Allonge-toi Fanette
Pour donner l'exemple l’État met en scène des ministres qui fendent l’armure, jusqu'à faucher le patron de la SNCF. Jean-Pierre Farandou négocie avec les syndicats pour soulager le fardeau qui pèse sur les vieux cheminots ? Le voilà convoqué à Bercy, puis débarqué (2). Tels deux clones, Bruno Le Maire et Gabriel Attal dressent le portrait-robot du futur président de la République. Bâtis dans le même uniforme, ils estiment que la France ce sont douze chefs fortunés, une armée de travailleurs zélés. Quant à Fanette, peut-être n’est-elle bonne qu’en position couchée ?
Car Emmanuel Macron a une autre urgence : en 2024 il faut réarmer la France, y compris en dopant la natalité.
Quand la guerre est hybride, on imagine l’État fébrile user d’expédients pour faire lois et décrets. Dans les faits, ministres et conseillers imitent la médecine de guerre : après un raz-de-marée ou un tremblement de terre, les secouristes trient les blessés puis portent secours à ceux qui ont des chances de survivre. Conduire un pays « en temps de guerre », c'est trancher avec une certitude : il y aura des victimes collatérales. Alors l'État fait le tri avec des lois tricolores. Feu vert à la chimie dans les prés. Feu orange pour les allocations-chômage. Feu rouge pour les HLM et les immigrés. L'État d’urgence signe la fin des solidarités. Bientôt des camps de concentration pour le banc des éclopés ?
Pourtant l’Histoire est formelle : tout pays qui se résume à une armée s’écroule sur lui-même. Le jour de sa retraite, Fanette aura-t-elle encore la force de chanter ?
Salwa Canard
(1) Harmonised Risk Indicator.
(2) Gouverner c’est trier, y compris les PDG méritants. Jean-Pierre Farandou débarqué après les Jeux olympiques, l’Élysée semble déjà lui avoir trouvé un successeur. D’après le journal Le Monde il s’agirait de Xavier Piechaczyk, actuel président du directoire de RTE, Réseau de transport de l’électricité. Ce proche du président de la République fut son conseiller au ministère de l’économie quand, pour concurrencer la SNCF, furent inventés les « autocars Macron ». Lesquels ont surtout brillé par des bus supprimés, des horaires fantaisistes, des chauffeurs venus d’on ne sait où, des accidents de la route. On souhaite par avance bien du plaisir aux syndicats de la SNCF. Mise à jour du 5 décembre 2024 : dissolution puis motion de censure obligent, Jean-Pierre Farandou reste pour l'instant à son poste.
avec une palette d’outils :
• Trier par le bruit : près de 9,7 millions de Franciliens, soit 80 % des habitants d’Île-de-France, sont exposés à une pollution sonore et atmosphérique qui excède fortement les recommandations de l’OMS. 487 communes (soit 38 % des communes d’Île-de-France) sont exposées à la fois au bruit et à la pollution. Les zones les plus critiques sont situées à moins de deux cents mètres des grands axes routiers et/ou à proximité des aéroports d’Orly et de Roissy.
La pollution sonore perturbe le sommeil, accroît les risques de diabète et de maladies cardiovasculaires, diminue les capacités d’apprentissage. C’est la deuxième cause de morbidité en Europe après la pollution de l’air. Selon Bruitparif, son coût social est de 43 milliards d’euros par an rien que pour la région Île-de-France.
Avec le bruit, faire le tri entre les pauvres qui cherchent le sommeil autour du périphérique, et les riches qui dorment sur leurs deux oreilles à Marnes-la-Coquette ?
Source d'information : Près de 9,7 millions de Franciliens sont exposés à une pollution sonore et atmosphérique qui dépasse les recommandations de l'OMS. Article de Stéphane Mandard dans Le Monde du 28 mai 2024.
• Trier par la route : le nombre de morts sur la route est en forte hausse depuis le début de l’année 2024. Ainsi, 254 personnes ont été tuées sur les routes de France en mars 2024 contre 194 morts en 2023. Soit 718 personnes mortes sur les routes métropolitaines au premier trimestre : une hausse de 13 % par rapport à la même période de 2023. La hausse de morts et de blessés sur les routes s'observe surtout hors agglomérations.
« À force de ne pas vouloir embêter les Français avec des mesures qui ne seraient pas populaires auprès des électeurs, on cautionne un terrible bilan chaque année », souligne Jean-Yves Lamant, président de la Ligue contre la violence routière. Lequel pense sans doute, entre autres, au retour des 90 km/h sur les routes départementales depuis 2020.
En 2021, la France a soutenu une résolution de l’ONU pour réduire de 50 % le nombre de tués et de blessés sur la route à l’horizon 2030. Avec 3 500 morts par an sur les routes françaises au cours de la dernière décennie (sauf en 2020 et 2021 : Covid-19), Macron et son gouvernement tournent le dos à un engagement onusien.
Avec la route, faire le tri entre les riches possesseurs de SUV et le quidam en Dacia, en scooter, à vélo, à pied ?
Source d'information : Sécurité routière : le nombre de morts sur les routes en nette hausse. Article de Robin Richardot dans Le Monde du 15 avril 2024.
Sources d’information :
• Pesticides : le gouvernement entérine le choix d’un indicateur jugé trompeur dans le nouveau plan Ecophyto 2030. Article de Stéphane Foucart dans Le Monde du 3 mai 2024.
• « Quand vous n’avez pas de boulot, vous vous sentez en marge de la société » : chez les chômeurs, la crainte d’un nouveau durcissement de l’assurance-chômage. Article de Jérémie Lamothe dans Le Monde du 22 avril 2024.
• France Travail : les plaintes des chômeurs en nette hausse en 2023. Article de Bertrand Bissuel dans Le Monde du 25 avril 2024.
• Pourquoi le gouvernement veut alléger la loi SRU, qui a permis de créer 1 million de logements sociaux. Article de Véronique Chocron et Claire Ané dans Le Monde du 3 mai 2024.
• Sur l’égalité femmes-hommes au travail, des entreprises à la traîne et un recul du gouvernement. Article d’Iris Derœux et Adrien Sénécat dans Le Monde du 3 mai 2024.
• Ces Françaises et Français de confession musulmane « bien installés » qui songent de plus en plus à émigrer. Article de Louise Couvelaire dans Le Monde du 18 avril 2024.
* Photographie : triage à Estivareilles, département de la Loire. Jadis train régional en Forez, c'est aujourd'hui une ligne touristique entre Estivareilles et Craponne-sur-Arzon.


