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Il n'y a qu'à...

Il n'y a qu'à...

En agriculture, dans les transports, en fiscalité, il n'y aurait qu'à prendre une mesure pour tout régler. Or, les postures sont rarement de bonnes idées. Mener une politique, c'est manier la complexité.

Le climat devient plus sec ? Les céréales ont soif ? Au lieu d’aménager des mégabassines, il n’y a qu’à remplacer le maïs, gourmand en eau, par du mil ou du sorgho. Les poids lourds polluent ? Les fourgons encombrent les rues ? Au lieu de construire des routes, il n’y a qu’à remplacer les camions par des trains de marchandises. Les multinationales ne paient pas leurs impôts ? Les riches placent leur fortune dans un paradis fiscal ? Il n’y a qu’à ne rien faire car leurs investissements créent de l’emploi. Avec « il n’y a qu’à », à droite, à gauche, chez les écolos, chacun croit avoir la solution.

Oui mais la réalité est complexe. Une mesure prise à la hâte a des effets indésirables.

Pain de sorgho

Prenons un exemple : la culture des céréales. En France, le climat va devenir plus chaud et plus sec. Le bon sens voudrait que les agriculteurs sèment à l’avenir des céréales mieux adaptées à un climat aride. Ainsi, il deviendrait inutile de construire des mégabassines. Simple ! Mais alors, pourquoi les agriculteurs rechignent à changer ? « Il n’y a qu’à les obliger » !

Problème : l’agriculteur ne cultive pas pour son plaisir, mais pour tirer un revenu de son métier. Le mil, le sorgho, c’est sympa, mais en France il y a peu de débouchés. Rien de tel que le blé, l’orge, le maïs pour gagner sa vie. Des cargos quittent les ports français pour l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie. Les éleveurs français nourrissent leurs bêtes avec du maïs. Les boulangers français fabriquent leur pain avec du blé. Tant que le monde se nourrira de maïs et de blé, « Il n’y a qu’à » peut aller se rhabiller.

Train sans primeurs

Autre exemple : le transport de marchandises. Emblématique, le train des primeurs qui traverse la France de nuit entre Perpignan et Rungis remplace à lui seul 40 camions. Alors pourquoi ne pas faire de même avec tous les produits qui circulent sur la route ?

Problème : le train des primeurs compte une douzaine de wagons au lieu de 25 il y a dix ans. Jean Castex, alors Premier ministre, l’a ressuscité. Mais au prix d’une subvention d’État pour que l’opérateur rentre dans ses frais. Le fret est une activité lourde et onéreuse. Elle n’a d’intérêt que si les locomotives traînent au moins trente wagons, circulent jour et nuit, arrivent à l’heure. En 2023, la France n’a ni le réseau ferroviaire en bon état, ni les trains, ni le personnel pour le faire fonctionner. En plus, il faut de l’électricité bon marché. Il faut même construire des gares de fret pour que les camions y accèdent puis livrent les clients. Si le gouvernement imposait le transport des marchandises en train, il lui faudrait mobiliser plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. « Il n’y a qu’à » peut reprendre le volant.

L’impôt, sauf pour les riches

Et la fiscalité ? Voilà un sujet riche en solutions toutes faites. Mais cette fois, c’est l’immobilité qui prévaut. Selon Emmanuel Macron, Élisabeth Borne et Bruno Le Maire, il n'y a qu'à mener une politique de l’offre pour attirer les investissements. Corollaire : il ne faut surtout pas embêter les riches quand ceux-ci veulent poser une usine, un laboratoire ou des bureaux en France. Il est bien question d’une future taxe à 15 % pour que les multinationales participent enfin à la bonne marche du pays. Mais vu la concurrence avec la Chine, l’Irlande et le Delaware, mieux vaut attendre que les autres donnent l’exemple avant d’agir.

Problème : la théorie du ruissellement, celle qui affirme que la fortune des uns fait l’emploi des autres, ne marche pas. Les inégalités deviennent vertigineuses. Or, un économiste nommé Gabriel Zucman vient de se voir décerner la médaille Clark pour ses travaux sur la concentration des fortunes et l’évasion fiscale. Qu’a fait Gabriel Zucman ? Il a d’abord révélé l’ampleur du contournement de l’impôt sur les sociétés par les multinationales. Ensuite, il a démontré qu’en imposant à celles qui exportent des biens et des services un taux de 25 % sur leurs profits – le même que paient les entreprises ayant leur siège dans l'Hexagone –, la France aurait une recette de 26 milliards d’euros par an. L’économiste ajoute qu’une telle mesure incitera les autres pays à faire de même. Elle dégagera des fonds pour investir dans les secteurs stratégiques : industrie verte, santé, formation, par exemple.

Conduire la complexité

Avec des « il n’y a qu’à », chacun croit avoir la solution. Il n’y a qu’à augmenter les profs. Il n’y a qu’à embaucher des soignants. Il n’y a qu’à construire des centrales nucléaires. « Il n’y a qu’à » fait le bonheur de la gauche, de la droite, des écolos, des réseaux sociaux. « Il n’y a qu’à » demande peu d’efforts : il suffit de faire confiance à ses intuitions.

Dans un tel contexte, apprivoiser la complexité est une autre paire de manches : il faut se documenter, puis croiser les paramètres. Par exemple, il faudrait que les Français changent leur manière de se nourrir. Dès lors qu'ils mangeront moins de viande et plus de sorgho, alors l’agriculture pourra s’ajuster. Le jour où le transport routier sera taxé, alors les opérateurs de fret pourront investir. Le jour où l’Élysée élaborera une juste fiscalité, alors les Français se sentiront moins méprisés et plus motivés car ils auront le sentiment que chacun participe à la bonne marche du pays.

Vouloir régler un problème avec une seule mesure unilatérale se révèle souvent pire que le constat de départ. L’agriculture dépend de nos choix alimentaires. Les transports dépendent du prix de l’énergie. Les comptes de la nation dépendent d’une fiscalité juste, y compris pour les milliardaires. Or, force est de constater que dans l’ensemble du spectre politique, personne ne veut s’y atteler. Et surtout pas Emmanuel Macron, chantre du « en même temps » et adepte du « il n’y a qu’à ». Les chercheurs ont beau proposer des réponses systémiques, chaque ministre discourt de son côté. Dans une paresse généralisée, il nous reste quatre ans pour qu’un mouvement politique se lève, puis orchestre la complexité.

Il n’y a qu’à demander…

Tristan Canard     

Sources d’information :


Les mégabassines de la discorde. Un article de Pierre Girard sur leblob.fr, site d’information scientifique d’Universcience. Face à des périodes de sécheresse de plus en plus nombreuses, les mégabassines représentent-elles une solution viable pour irriguer les cultures ? La vidéo à la fin de l’article donne la parole à Pierre Garin, spécialiste de la gestion de l’eau agricole.

De Perpignan à Rungis, l’avenir incertain du train des primeurs. Émission Les enjeux territoriaux de Baptiste Muckensturm le 2 mai sur France Culture. Invité : Guillaume Carrouet, maître de conférences en géographie et aménagement de l’espace, rattaché au laboratoire Art dev de l’université de Perpignan.

Les économistes commencent à prendre conscience du caractère insoutenable du modèle social et fiscal actuel. Tribune de Thomas Piketty dans Le Monde du 7 mai 2023. Dans sa tribune, Thomas Piketty nous apprend que l’American Economic Association (AEA), principale organisation professionnelle des économistes aux États-Unis, vient de décerner la médaille Clark à Gabriel Zucman pour ses travaux sur la concentration des fortunes et l’évasion fiscale.

* Image d’illustration : dall.e2