Italie en blanc,
Italie en noir
L'Italie va bien, mais elle va mal, mais elle va bien, mais elle va mal. Elle fait mieux et moins bien que la France. Les économistes s'écharpent, où est la vérité ?
En Italie, le déficit public est en forte baisse : 3,1 % du PIB en 2025 contre 7,2 % en 2023. Oui mais sa croissance stagne à 0,5 % en 2025 alors qu’elle est de 1,5 % dans l’UE. Oui mais sur les marchés financiers, elle est désormais jugée aussi fiable que la France : le taux des obligations d’État remboursable à dix ans s’affiche à 3,475 % des deux côtés des Alpes. Oui mais sa dette va grimper à 138,5 % en 2027. Oui mais elle est la quatrième puissance exportatrice mondiale. Oui mais… Les économistes égrènent les chiffres, ils se querellent sur les leçons à en tirer. Avec un gouvernement d’extrême droite depuis 2022, l’Italie est-elle en forme ou en berne ?
En berne, affirme le journaliste Allan Kaval, correspondant du Monde à Rome. Le 29 septembre 2025 et en 1 615 mots, il en fait la démonstration. Le mal italien, selon lui, c’est une faible productivité du travail. L’OCDE l’estime à 79,34 dollars par heure en 2024 contre 90,86 dollars en France. La faute à des entreprises qui innovent peu, à des dépenses en recherche et développement trop basses.
En forme, rétorque Serge Besanger, professeur à l’ESCE, une école de commerce. L’Italie s’appuie sur un réseau dense de PME familiales qui produisent des objets de qualité à des coûts compétitifs. Elle innove plus que la France, malgré des dépenses en recherche et développement inférieures, en ciblant des marchés porteurs tels que le design, l’électromécanique, la mode, le bois et l’ameublement. En 2023, l’agence italienne d’assurance crédit à l’exportation a soutenu des projets pour plus de 55 milliards d’euros. Et en France ? 22 milliards seulement par BPifrance Assurance Export. Soit à peine 40 % du niveau italien.
En forme ou en berne
En berne, insiste le journaliste Allan Kaval. Si le secteur bancaire est en bonne santé, l’Italie a vu sa production industrielle chuter ces derniers mois. Les chefs d’entreprise subissent les coûts d’énergie les plus élevés d’Europe. « Je ne vois pas de politique industrielle, se plaint Gian Paolo Negrisoli, président et fils du fondateur de l’entreprise pharmaceutique Flamma en Lombardie. Le gouvernement n’a rien fait pour remédier aux lourdeurs ou pour nous aider à réaliser des investissements productifs dans le pays. On est habitués à travailler sans Rome ».
En forme, balaie l’économiste Serge Besanger. En Italie, les entreprises familiales font plus de business à l’étranger. 80 % d’entre elles se transmettent au sein de la famille, ce qui les rend plus solides et préserve leurs marchés à l’export. Alors qu’en France, seulement 22 % des entreprises familiales sont transmises de parents à enfants. D’où des ruptures dans la manière de conduire l’entreprise, puis des défaillances. La faute à la fiscalité française sur la transmission du patrimoine entrepreneurial : jusqu’à 45 % de taxe pour les héritiers directs contre 4 à 8 % en Italie.
Et l’on pourrait continuer longtemps ainsi.
Bataille de chiffres
Faut-il croire Allan Kaval quand il écrit que le chômage recule de 7,8 % en 2022 à 6 % en 2024, mais qu’en réalité les travailleurs pauvres sont de plus en plus nombreux : 23,1 % de population à risque de pauvreté en 2024 ? Ou faut-il croire Serge Besanger quand il écrit que grâce à ses écoles techniques et professionnelles, l’Italie envoie 44 % de ses élèves du secondaire dans l’industrie, alors que la France se contente de 27,6 % ?
Et que dire du tourisme en Italie qui menace de faire de chaque ville une Venise en puissance, avec des millions de petits boulots précaires et mal payés dans les hôtels et les cafés ? En même temps les impôts de production en Italie sont de 2,2 % du PIB contre 4,7 % en France. Si bien que les entreprises françaises enjambent les Alpes pour trouver des sous-traitants compétitifs en Lombardie.
D’où le conseil que Serge Besanger adresse au gouvernement français, à la fin de son article : l’Italie « offre à la France (…) des pistes d’inspiration pour réduire son déficit commercial et mieux soutenir ses exportateurs ».
Italie en noir…
Italie en blanc…
Et c’est ainsi que la lectrice ou le lecteur qui veut se forger un avis sur la situation en Italie par rapport à la France se retrouve le bec dans l’eau. Les lecteurs ont aussi un malaise : peut-être que journalistes et économistes piochent dans les chiffres ceux qui confortent leur opinion.
Pourtant il existe deux paramètres, et seulement deux, qui servent de juges de paix chez les analystes financiers : le déficit budgétaire de l’État ; le taux de croissance du pays. Avec 3,1 % de déficit public par rapport au PIB en 2025 contre 5,4 % en France, l’Italie rassure les capitalistes qui lui prêtent de l’argent. À l’inverse, le taux de croissance est meilleur en France qu’en Italie : 1,2 prévu en 2026 contre 0,8. Italie-France, match nul en économie ?
Inégalités franco-italiennes
Sauf qu’il y a aussi un facteur psychologique : les capitalistes détestent les pays où premiers ministres et gouvernements valsent au gré des motions de censure. Un pouvoir stable inspire confiance, même s’il est d’extrême droite. Voilà pourquoi Italie et France empruntent depuis peu au même taux sur les marchés, même si objectivement la France est en meilleure santé. Ah si Macron n’avait pas dissous l’Assemblée nationale en juin 2024…
En forme ou en berne, l’Italie partage en tout cas avec la France un fait majeur : l’explosion des inégalités. Entre 1995 et 2016, le patrimoine de la moitié la plus pauvre de l’Italie s’est écroulé de 80 %. Au même moment, les 1 % les plus riches captent 7 années de PIB contre 2,15 dans les années 1960.
Giorgia Magie
D’où une question à laquelle ni le journaliste ni l’économiste ne répondent : par quel tour de passe-passe Giorgia Meloni parvient-elle à se maintenir au pouvoir alors que, de l’autre côté des Alpes, le SMIC n’existe pas, 10 millions de personnes n’ont pas assez d’économies pour faire face à une dépense de 2 000 euros, les salaires ont baissé de 8,7 % depuis 2008, la natalité est en chute libre avec 1,18 enfant par femme en 2024 ? Comment les électeurs vivent-ils le fait que l’Italie est une économie de rentiers où la concurrence est bannie dans les établissements balnéaires, les taxis, les notaires ? Qu’est-ce qui anime le citoyen quand il glisse son bulletin dans l’urne ?
Convaincre les pauvres que dans leur intérêt, il faut voter pour une leader politique qui protège les riches : c’est peut-être ça, la potion magique de Giorgia Meloni.
Ni noire, ni blanche, en 2026 l’Italie de Giorgia met en scène ses réussites. Elle diffuse aussi un écran de fumée pour couvrir ses difficultés.
David Canard
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La région des Pouilles en Italie.
• La croissance italienne est de 0,7 % en 2024, inférieure à la zone euro à 1,3 %. Elle est de 0,5 % en 2025, contre 1,5 % pour la zone euro. L'Espagne est à 2,9 %.
• La dette publique s’élève à 135,3 % du PIB en 2024. Elle grimpe à 136,7 % en 2025, pourrait atteindre 138,5 % en 2027, puis redescendre à 134 % en 2030 selon l’agence Fitch.
• Le plan « Transition 5.0 », lancé par le gouvernement de 2024 à 2026, prévoit des crédits d’impôt trop complexes pour être mis en œuvre.
• La productivité du travail est faible, selon l’OCDE : 79,34 dollars par heure en 2024. France : 90,86 dollars.
• L’Italie arrive seulement quatorzième dans le classement des pays membres les plus innovants en 2025.
• Les salaires sont inférieurs à ceux de 2008 au sein du G20, selon l’Organisation internationale du travail.
• Le nombre de familles en pauvreté absolue se maintient au-dessus de 8 millions. Le taux de population à risque de pauvreté est de 23,1 % en 2024.
• En Italie il n’y a ni salaire minimum ni impôt progressif sur le patrimoine, d’où des inégalités records. La richesse privée explose : elle est passée de 2,15 années de produit intérieur brut dans les années 1960 à 7, voire 8, aujourd’hui, comme à la fin du XIXe siècle. Le patrimoine de la moitié la plus pauvre s’est effondré de 80 % entre 1995 et 2016.
• La richesse est toujours plus transmise par l’héritage, avec 15 % du produit intérieur brut qui change de mains chaque année par successions ou donations, toutes deux peu imposées.
• Près de 10 millions de personnes n’ont pas assez de patrimoine pour faire face à une dépense de 2 000 euros.
• Les inégalités persistent entre une Italie du nord, industrielle et riche, et une Italie du sud, agricole et pauvre.
• L’Italie peine à dépenser les budgets obtenus au titre du plan de relance européen (PNRR). Un indicateur négatif en termes d’efficacité économique.
• En Italie, le taux de croissance a été de 4,8 en 2022. Il devrait être de 0,8 en 2025 et de 0,8 en 2026. France : 2,7 en 2022, 0,9 en 2025, 1,2 en 2026.
• La population chute en Italie, du fait d’une natalité de plus en plus basse : 60 795 612 en 2015, 58 850 717 en 2023, malgré le recours à l’immigration pour pallier les carences dans les métiers en tension.
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La région des Pouilles en Italie.
• Le déficit public est passé de 7,2 % du produit intérieur brut (PIB) en 2023 à 3,1 % en 2025. La France accuse un déficit de 5,8 % du PIB en 2024, et sans doute 5,4 % en 2025.
• Le taux de chômage est de 6 % en 2025 : il est légèrement inférieur à la moyenne européenne. Ce qui a eu un effet positif sur les recettes publiques.
• L’Italie a reçu ou va recevoir 194 milliards d’euros de fonds européens dans le cadre du plan de relance post-Covid-19.
• L’Italie est la deuxième puissance manufacturière d’Europe.
• Elle est la quatrième puissance exportatrice mondiale. Elle se classe derrière l’Allemagne mais devant la Corée du Sud.
• En 2022, l’Italie a enregistré un excédent commercial de 86 milliards d’euros hors produits énergétiques, soit plus du double des 40 milliards d’euros de 2021.
• Alors que la France affiche un déficit commercial à 80 milliards d’euros en 2024, la balance commerciale italienne globale a progressé de 51 milliards d’euros en vingt ans.
• L’économie italienne repose sur une spécialisation dans des secteurs de niche. Par exemple, l’électromécanique a généré 50 milliards d’euros d’excédents en 2021. La même année et dans ce même secteur d’activité, la France affiche un déficit de 17,3 milliards d’euros. Toujours en 2021, la mode a généré un excédent commercial de 33 milliards d’euros. Le secteur du bois et de l’ameublement : 8,2 milliards d’euros d’excédent commercial.
• L’Italie s’appuie sur un réseau dense de PME familiales. Elles représentent 83 % des ETI (entreprises de taille intermédiaire) italiennes contre 48 % en France. Environ 80 % des entreprises familiales sont transmises au sein de la famille en Italie contre 22 % en France.
• En Italie, les droits de succession et de donation sont appliqués à un taux de 4 % à 8 %, selon le degré de parenté. En France, les droits de succession montent à 45 % pour les héritiers directs. Ils sont encore plus élevés pour les héritiers éloignés ou non apparentés.
• Le fisc italien accorde un abattement de 1 000 000 € aux héritiers directs (conjoints et enfants). Jusqu’à cette somme, un patrimoine entrepreneurial est transmis sans imposition.
• La fiscalité italienne favorise l’entrepreneuriat : déduction fiscale de 50 % pour les investisseurs dans les PME innovantes. Les charges sociales italiennes sont plus faibles en Italie qu’en France.
• Les impôts de production sont plus faibles en Italie : 2,2 % du PIB, contre 4,7 % en France, selon Fipeco.
• La SACE (Servizi Assicurativi del Commercio Estero), agence italienne d’assurance crédit à l’exportation, a soutenu des projets d’exportation pour plus de 55 milliards d’euros en 2023. En France, Bpifrance Assurance Export dit avoir fait de même à hauteur de 22 milliards d’euros en 2023, soit à peine 40 % de l’Italie.
• L’Italie intègre davantage l’apprentissage et les stages en entreprises dans ses formations.
• L’Italie a fortement resserré sa politique dite « du superbonus », un dispositif d’aide aux rénovations immobilières mis en place par le gouvernement Conte en 2020. L'initiative a coûté plus de 127 milliards d’euros à l’État italien.
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La région des Pouilles en Italie.
• L’Italie, quatrième puissance exportatrice. Y a-t-il un modèle italien ? Article de Serge Besanger sur le site The Conversation du 12 janvier 2025. Serge Besanger est professeur à l’ESCE International Business School, INSEEC U Research Center, ESCE International Business School.
• Face à sa crise politique, la France a-t-elle des leçons à tirer de l’Italie ? Article de Jean-Pierre Darnis sur le site The Conversation du 30 septembre 2025. Jean-Pierre Darnis est professeur à l’université de Côte d’Azur, directeur du programme de master en « Relations France Italie ».
• Sur les marchés financiers, l’Italie désormais jugée aussi fiable que la France. Article de Denis Cosnard dans Le Monde du 18 septembre 2025.
• En Italie, derrière le « modèle Meloni » de « sérieux budgétaire » défendu par la droite et l’extrême droite françaises, une dérive illibérale. Analyse d’Allan Kaval dans Le Monde du 18 septembre 2025. Allan Kaval est le correspondant du Monde en Italie.
• Derrière le redressement du déficit public italien vanté par Giorgia Meloni, une économie à la peine. Article d’Allan Kaval dans Le Monde du 29 septembre 2025.
• En Italie, « le capital se concentre au sommet tandis que le patrimoine de la moitié la plus pauvre s’est effondré ». Le journaliste Allan Kaval interviewe l’historien Giacomo Gabbuti et l’économiste Demetrio Guzzardi dans Le Monde du 29 décembre 2025.
• La croissance économique européenne s’est améliorée en 2025, malgré la guerre commerciale. Article d'Eric Albert dans Le Monde du 30 janvier 2026.
• Italie : loin du « miracle », une croissance atone et déclinante. Article d'Allan Kaval dans Le Monde du 3 mars 2026. Article publié peu après la mise en ligne de cette chronique.



