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Jacques Brel et Clarika, même combat

Jacques Brel et Clarika, même combat

« Mai 40 » pour l'un. « Ce soir je sors » pour l'autre. À 47 ans de distance, Clarika et Jacques Brel partagent un secret. Lequel ?

Mon premier est une chanson de 1977 : Mai 40. Sur un air de jazz peu fréquent chez Brel, celui-ci décrit les débuts de la guerre en Belgique, son plat pays. En mai 1940 « on jouait un air comme celui-ci lorsque la guerre s’est réveillée », entonne-t-il après six mesures. Le môme a alors 11 ans. Il voit les hommes mobilisés partir vers la gare tandis que les femmes s’accrochent à leurs bras.

Mon deuxième est une chanson de 2024 : Ce soir je sors. Après une nappe électronique de 4 secondes, Clarika marche en ville à la nuit tombée. Elle a enfilé « une robe couleur de Lune ». Mais surtout, elle cache sous un fond de teint son infortune. Elle court un peu. Elle croise un bel homme en imper. « Et si demain tout est fini ? » songe-t-elle en levant les yeux vers les étoiles.

Un duo arpente la ville

Et tandis que l’enfant Jacques Brel voit passer les canons, la cinquantenaire Clarika franchit le pont des arts sous une pluie battante. Peu après le chanteur décrit les zombies qui rentrent du front : « nos grands frères devenus vieillards, nos pères devenus brouillards ». Alors les femmes s’accrochent aux enfants comme à une bouée de sauvetage. Quant à Clarika elle voit un pigeon mort, puis des mouettes sans l’odeur de la mer. Surtout elle hume « la peur qui gronde quand ça bascule en une seconde ». L’un et l’autre arpentent la ville, tels deux témoins d’une époque qui fonce dans le mur.

Or Brel et Clarika ne sont pas les seuls à chanter la fin d’un monde. Pourquoi les deux chansons résonnent-elles de façon si étrange à nos oreilles ?

Est-ce le sens du détail sur les événements dans la ville ? Pas vraiment. Jacques Brel décrit un paysan puis un banlieusard mobilisés, tous deux allant à pied vers une mort quasi assurée. Clarika opte pour le langage imagé : « Et la misère le ventre à terre n’est qu’une chimère, un courant d’air ». Plus loin, l’enfant Brel aperçoit une patrouille allemande à Bruxelles : leur marche disciplinée écrase soudain sa « belgitude ». De son côté Clarika est à Paris. Elle rejoint le quai de Montebello, face à la cathédrale Notre-Dame. Elle y croise une passante aux yeux mojito qui réveille en elle l’envie de danser.

Et plus on va de couplets en couplets, plus une voix chuchote à notre oreille : mais qu’est-ce qui relie ces deux chansons ?

S'en sortir ou pas

Or à la fin du texte, deux artistes semblent partir dans deux directions. Ainsi Jacques Brel voit la ville s’éteindre peu à peu. Aux alentours chaque village vit dans la crainte. Dès lors « les femmes s’accrochèrent au silence », chante l’artiste la voix cassée. Au contraire, Clarika clame : « et si demain tout est fini j’m’en fous ce soir je suis en vie ». D’où son fond de teint. D’où son maquillage. D’où sa robe qui scintille : ce soir elle sort, elle va danser. « On va s’en sortir » répète-t-elle douze fois en 4 minutes et 46 secondes, au point qu’on se demande si son propos ne relève pas de la méthode Coué. D’ailleurs la dernière image de son clip montre une femme sur son trente-et-un, tache bleue au mollet : elle gît dans une chambre mortuaire. « Et je m’endors dans mon lit trop grand », complète la chanteuse dans l’ultime couplet.

Bref, deux artistes sont (encore) en vie, mais ils s’interrogent : en 1940 puis en 2024, est-ce vraiment la fin ?

Sauf que là encore, Brel et Clarika ne sont pas les seuls à chanter la fin du monde. Alors qu’est-ce qui nous chatouille l’oreille, puis nous invite à réécouter Mai 40 et Ce soir je sors, deux fois, dix fois, juste pour avoir le mot de la fin ?

Secret d'artiste

Et soudain Brel nous donne un indice : « On jouait un air comme celui-ci ». C’est la toute première phrase de sa chanson. Pour raconter la guerre, l’artiste opte pour une ritournelle jazzy : celle qu’on jouait en 1940 à Bruxelles. Pourquoi une musique légère pour chanter la guerre ? Vite, réécoutons Ce soir je sors de Clarika. Cette fois, la dance music accompagne une autre guerre, celle des années 2020 : la crise du climat, le retour des dictateurs, les inégalités criantes, la démocratie en danger, le désespoir face à l’impuissance.

Ça y est : nos oreilles saisissent un contraste à la volée.

Car quel coup de génie que de chanter la fin d’un monde — ou la fin du monde — avec un air entraînant ! Rythme, percussions : une telle friction entre paroles et musique décuple la force d’un message. Au point que deux artistes ont la même idée, à la fin de leur chanson : y mettre un point de suspension. Comme si, malgré la fin du monde, l’histoire n’était pas tout à fait pliée.

Une telle trouvaille — faire contraste entre parole et musique — devrait faire réfléchir les auteurs, chorégraphes, metteurs en scène. En effet, pourquoi mettre de la musique lente sur une scène triste ? Et pourquoi mettre de la musique rapide sur une scène joyeuse ? Parfois, une telle redondance alourdit le propos.

L’art de faire dialoguer mots et musique : le secret de Jacques Brel et de Clarika mériterait d’autres scènes, d’autres chansons, sans pour autant devenir une recette de cuisine pour artistes en manque d’idées.

Alors peut-être que la fin du monde n’a pas encore sonné.

Ibrahim Canard     

(Ré)écouter Mai 40 et Ce soir je sors :


Mai 40 : 15e chanson de son dernier album paru en 1977 : Brel. L’album a ensuite été titré Les marquises.

Ce soir je sors : le clip officiel de Clarika. La chanson fait partie de l’album paru en 2024 : Danse encore.