L'État, la retraite et les papas
« Le diable se cache dans les détails » : l'adage se vérifie pour les papas. Quand ils prendront leur retraite, ils auront un handicap sur les mamans. Pourquoi ? Comment ?
L’État dissuade les papas de s’occuper de leurs enfants. Dit comme ça, un tel énoncé passe pour une infox. Pourtant, il a une part de vérité. Et cela se vérifie quand papa grisonne puis qu'il demande sa retraite.
Tout se joue quand naît l’enfant. Tandis que maman se repose à la maternité, papa obéit à la loi : il se rend à la mairie dans les cinq jours qui suivent l’accouchement. Il en ressort avec un certificat de naissance. Dans la foulée, il fait enregistrer l’enfant à la Sécurité sociale, à la mutuelle, à la CAF, aux impôts. Fin des démarches administratives ? Oui, affirme l’État sur son site Service-Public. Sauf que c’est faux.
À dater de ce jour, l’État place une bombe à retardement dans les foyers.
Avoir 2 enfants et 0 enfant à la fois
Voyageons dans le temps : dans la future loi sur les retraites, papa prend sa retraite à 64 ou 69 ans. Il crée son profil sur l’Assurance retraite, puis il entre ses justificatifs d’activités professionnelles. Mais s’il a l’œil vif, que découvre-t-il en tout petit sur l’écran ? Que papa est sans enfant. Ce n’est pas une erreur : par défaut, l’État juge que tout homme n’a pas d’enfant. Et ce, même si 1 ou 5 mômes ont jadis mis de l’ambiance dans le séjour. Comment papa peut-il avoir 2 enfants et 0 enfant à la fois ? Situation absurde. Mais le diable se cache dans les détails : cap sur la loi encadrant les retraites.
En France, l’administration juge que, par défaut, seule la mère éduque les jeunes enfants âgés de 0 à 4 ans. C’est pourquoi, au moment de la retraite, la mère bénéficie de 8 trimestres en plus par enfant : 4 au titre de la maternité, 4 au titre de l’éducation. Et pour papa ? C’est 0 trimestre pour le temps qu’il passe à éduquer ses jeunes enfants. La clé 4-0 pour la mission éducative s'applique à tous les salariés.
Mais depuis 2010, l’État a entrouvert la porte : s’il veut se partager les 4 trimestres dédiés à l’éducation parentale, le couple doit faire une déclaration à part.
Ce qui veut dire qu’à 25 ou 35 ans, les parents doivent déjà penser à leur retraite… ouvrir un compte en ligne… et faire leur déclaration avant que leur enfant n’ait 4 ans 1/2. Après, c’est trop tard : les 4 trimestres d’éducation sont définitivement affectés à la mère. D’où la mention qui s’affiche en ligne pour des millions de papas : « sans enfant ».
La 6e démarche
Tel un renversement de situation, des masculinistes pourraient hurler à l’inégalité de genres en apprenant la nouvelle. De leur côté, une partie des féministes pourrait se battre pour garder leurs privilèges. Mais surtout, un tel écart de 4-0 est susceptible de créer des tensions dans les foyers (1). Car au-delà du géniteur, bien des papas en France prennent leur mission à cœur. Ils changent la couche. Ils donnent le biberon. À voix haute, ils lisent plein d’histoires pour que fille ou garçon fasse de beaux rêves. Ils jouent avec elle ou avec lui, au jardin public ou sur le tapis.
Mais tout ceci, l’État le balaie d’un revers de main : les 4 trimestres pour le temps passé à éduquer le jeune enfant sont attribués d’office à la mère, sauf si celle-ci accepte de partager. Voilà pourquoi l’État se garde bien de dire, sur son site Service-Public, qu’une 6e démarche s’impose avant les 4 ans 1/2 de l’enfant : déclarer celui-ci sur le site Info-Retraite. Puis préciser comment deux parents souhaitent partager 4 trimestres de bonus pour leur future et lointaine retraite.
Quelle que soit l'opinion de chacun, la règle traverse les réformes des retraites : au Parlement, elle ne suscite aucun débat. Seule une poignée de juristes spécialisés en droit social ont repéré cette perle dans la jungle administrative.
Maman et papa débattent
Ainsi en 2026, l’État dissuade les papas de s’occuper de leurs enfants de 0 à 4 ans : éduquer selon l'exécutif, c'est le rôle de la mère. Dès lors, les papas auraient beau jeu de lâcher couches et biberon puisque l’État fixe le rôle de chaque parent. Quant aux mères à la fibre féministe, elles se battent pour une meilleure égalité des tâches à la maison, mais sans savoir que c’est l’État qui trace la frontière. D’où un malentendu qui traverse les années : pour moins que ça, des couples se séparent puis envisagent de divorcer.
Mais si vous êtes papa, que vous aimez vos pitchounes au point de passer du temps avec eux, tout en ayant l'œil sur vos futurs droits à la retraite, et que le couple aborde le sujet sans se fâcher, alors scannez votre livret de famille puis cap sur le site : https://www.info-retraite.fr.
Et si deux parents se mettent d’accord, alors à 64 ou 69 ans, en 2060 ou en 2070, l’administration accorde 2 trimestres par enfant à chacun des deux parents. Et dans ce cas seulement, l'État chuchote aux papas : « Vous avez bien fait de veiller sur vos enfants. »
On pleure dans le berceau, qui change la couche puis donne le biberon ?
Noémie et Renaud Canard
(1) La tension dans les foyers se résume par un bref échange au sein du couple :
« Chérie, tu veux bien qu’on partage les 4 trimestres ?
— Prouve que tu es un bon père, et on en reparle dans quatre ans ! »
L’État, la retraite et les papas :
sources d’information
• Le site Service-Public décrit les démarches à effectuer quand naît un enfant. L'information sur les trimestres dédiés à l'éducation parentale, puis les démarches à effectuer sur le site Info-Retraite, n'y figurent pas. Et pour cause : cette démarche n'est pas obligatoire.
• Le site Service-Public explique comment les enfants sont pris en compte pour la retraite. Deux cas : les enfants nés avant 2010 et les enfants nés à partir de 2010. Les 4 trimestres de bonus par enfant se nomment majoration d'éducation. La page décrit les cas particuliers, par exemple quand un père élève seul son enfant. La page traite aussi des enfants adoptés, du congé parental, des enfants handicapés, des familles nombreuses à partir de trois enfants. Car à partir du 3e enfant, la pension de retraite est majorée de 10 %, elle s'applique aux papas et aux mamans. En revanche, la page ne dit mot sur les couples de même sexe qui adoptent un enfant.
• Les informations à la source : Code de la Sécurité sociale, article L351-1-2-1.
pour les femmes et pour les hommes :
L’un des arguments en faveur de 4 trimestres en faveur des femmes repose sur un constat : les femmes ont une carrière professionnelle plus hachée que celle des hommes. De surcroît, les femmes gagnent en moyenne 25 % de moins que les hommes à responsabilité égale. Enfin, elles optent en majorité pour des métiers moins rémunérateurs que les hommes. En septembre 2026, le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes révèle que la naissance d’un enfant fait chuter le salaire des mères de 40 %.
Tout ceci est vrai, même si le marché du travail évolue vers des carrières hachées pour les hommes comme pour les femmes. En outre, la loi ouvre de nombreuses possibilités pour mettre fin à un contrat de travail, y compris un CDI. De plus en plus, travailler rime avec précarité.
Mais est-ce une raison pour offrir une compensation aux femmes au moyen d’un bonus à l’éducation des enfants ?
La méthode choisie par l’État est une maladresse qui déplace le problème sans le résoudre. Et qui crée des tensions dans les couples, dès lors que ceux-ci apprennent comment l’État répartit 4 trimestres dédiés à l’éducation des enfants.
Quels députés prendront connaissance d’une disposition anachronique, à l’heure où l’égalité entre femmes et hommes devrait être la règle partout ? On scrute avec curiosité les parlementaires qui prendront le sujet à bras-le-corps, puis déposeront un projet de loi.
* Photographie : temps partagé en montagne. Maman, papa et leur premier enfant.


