L'Europe à bas bruit
Portugal, France, Allemagne : trois initiatives façonnent notre avenir. Et si nous mettions notre vote en suspens ?
Quel pays écoule le plus de vélos en Europe ? La Chine ? Le Pakistan ? L’Indonésie ? Mais non ! C’est au Portugal que 2,7 millions de vélos ont été fabriqués en 2019. Au sud de Porto, la vallée du vélo réunit un peloton d’entreprises d’où sortent des roues, des selles, des pédaliers, des cadres en aluminium. Et même des vélos tout entiers. Avec la crise sanitaire, les ventes de modèles à assistance électrique accélèrent. Le Portugal devrait en exporter plus de 200 000 exemplaires en 2022.
Par quel miracle un pays européen a-t-il résisté à l’invasion des vélos chinois dopés aux subventions d’État ? Dans les années 1990, la Commission européenne fixe des droits de douane (de 30,6 %, puis de 48,5 %) sur les importations de vélos non estampillés UE (Union européenne). En 2018, elle récidive sur les vélos à assistance électrique, quand les modèles chinois affluent en Europe. Objectif : sauver l’industrie européenne du cycle.
Production de vélos au Portugal
Sur 110 000 emplois dans le secteur du cycle répartis dans les 27 pays de l’Union européenne, 8 000 se situent au Portugal. Agueda est une PME de 200 salariés. Elle fabrique des pédaliers, des freins, des tiges de selles. L’usine, en cours d’agrandissement, va peindre les pièces « quatre fois plus vite », affirme la direction. RTE bikes fabrique des jantes, des rayons, des fourches, puis se lance dans les cadres en acier. Elle vendra bientôt des vélos sous sa propre marque.
Avec la crise sanitaire, les vélos à assistance électriques s’arrachent. L’Union européenne devrait en produire 4,3 millions d’exemplaires en 2021 contre 2,9 millions en 2019. Au sud de Porto, au Portugal, des entreprises entourées de forêts d’eucalyptus collaborent avec l’université pour fabriquer les vélos de demain.
Panneaux photovoltaïques en Moselle
L’innovation, c’est aussi le moteur qui galvanise l’électricité d’origine solaire. En France, l’Institut national de l’énergie solaire (INES) a conçu un prototype de panneau basé sur le principe de l’hétérojonction. Le leader européen de l’énergie solaire, REC Group (Norvège) s’appuie sur un apport technologique français pour étudier une future usine de production de panneaux photovoltaïques à Hambach, en Moselle. Entre 1 500 et 2 500 emplois pourraient être créés sur place.
L’usine sera capable de fabriquer entre 4 et 9 millions de panneaux par an. Soit une production d’électricité (900 MW) équivalente à celle d’une centrale nucléaire. La concertation préalable est en cours. REC Group prendra sa décision en mars 2021. À Hambach, le terrain est déjà prêt à l’accueillir. Dès le feu vert de la préfecture de Moselle, les travaux de l’usine pourront débuter. Première tranche en 2022. Deuxième tranche en 2025.
Si le projet voit le jour, REC Group vendra des panneaux photovoltaïques made in France au lieu de les faire venir depuis son usine à Singapour.
Redynamiser un centre-ville en Allemagne
Développer une industrie verte, c’est judicieux. Agir sur le cadre de vie des habitants alentour, c’est vital. À Neubrandenburg, une ville de 65 000 habitants entre Berlin et la mer Baltique, la commune rachète les biens immobiliers laissés vacants en centre-ville. Puis elle les loue à moindre coût à des commerçants, artistes, artisans. Ou les transforme pour en faire des logements.
Dans cette région rurale de l’ex-Allemagne de l’Est, la commune a gardé un réflexe issu de son histoire communiste : garder la maîtrise de l’immobilier. 60 % du centre de la ville lui appartient. Au moment où Internet et le télétravail vident les centres-villes de leurs commerces et de leurs passants, il fallait un puissant levier public pour réinventer un cœur de ville attractif et vivant. À Neubrandenburg, 300 espaces commerciaux et 12 000 appartements situés en centre-ville font l’objet d’une attention de tous les instants.
Un porteur de projet souhaite louer un local ? La mairie étudie son projet, sa viabilité, puis fixe un loyer cohérent avec son activité. Finies les charges fixes qui plombent 60 ou 70 % d’un chiffre d’affaires. Dans la rue, la commune et l’association des commerçants organisent des fêtes, des concerts, des marchés, des expositions d’art urbain. Et un défilé de mode annuel dans la rue principale, la Turmstrasse. Le tout sous la baguette d’un city manager qui orchestre le mouvement.
Le maire de Neubrandenburg, Silvio Witt, est lucide : « Une petite ville ne peut être polycentrique ». Autrement dit, elle ne peut s’offrir le luxe de laisser pousser les zones commerciales à sa périphérie tout en prenant soin de son centre. Entre les deux, il faut choisir. La bibliothèque située dans la partie historique de la ville pourrait bientôt ouvrir sept jours sur sept. Un lieu culturel ferait battre un cœur de ville, avec des rencontres et des services aux citoyens.
La petite musique européenne
Ici, les élus comprennent que tout ne peut reposer sur les petits commerces. Internet est devenu incontournable. Alors le centre-ville devient un espace où l’on achète, mais aussi se promène, et partage du bon temps. « Un lieu de culture au sens large », conclut le maire.
Des vélos made in Portugal. Des panneaux solaires made in France. Une ville qui reprend en main son destin. Ici et là se dessine un nouvel art de vivre en Europe. En se retroussant les manches, 27 pays réunis dans une Union européenne ont en principe assez de puissance pour dompter le capitalisme mondial, puis rendre aux citoyens le goût de vivre et travailler.
À condition d’agir sur trois leviers : protéger les frontières européennes contre le dumping des pays qui pratiquent l’esclavage moderne ; interdire les aides aux secteurs polluants, puis soutenir les filières vertueuses sur le plan écologique ; stopper les zones commerciales en périphérie (en fermer si nécessaire), puis se doter d’un parc immobilier en centre-ville. Un fil conducteur : du maire à l’Europe, le secteur public redevient stratège. Il orchestre la ville. Il stimule les activités à dimension humaine. Il protège le bien public.
Ni libéralisme, ni socialisme : la civilisation postindustrielle rebat les cartes. Elle répartit les initiatives publiques et privées pour que chacun retrouve sa juste place. À Bruxelles ou à Neubrandenburg, quelques élus y songent. Ils sont encore minoritaires. De Paris à Berlin, les Macron poussent encore comme des champignons. Leurs « en même temps » ont un petit côté énervant. À un an et demi des élections présidentielles et législatives, 47 millions d’électrices et d’électeurs aimeraient pédaler dans le sens du vent.
Ibrahim Canard
• La florissante vallée du vélo portugaise : article de Marie Charrel paru dans Le Monde le 7 octobre 2020.
• Une méga-usine de panneaux photovoltaïques pourrait voir le jour en Moselle : article d’Anthony Villeneuve paru dans Le Monde le 20 décembre 2020.
• En Allemagne, les villes reprennent possession de leur centre-ville : article de Cécile Boutelet paru dans Le Monde le 21 octobre 2020.
• Photographie : une exposition permanente de vélos historiques au Musée d'art et d'industrie de Saint-Étienne.


