L'IA va-t-elle rafraîchir l'atmosphère ?
L'IA dope la recherche en médecine tandis que 50° à l'ombre nous tuent à petit feu. Christophe pleure, Alessandra rit : dans les labos, deux visions du futur s'opposent.
Jean qui rit contre Jean qui pleure. Le même jour sur le site du Monde, deux scientifiques nous promettent la pluie et le beau temps. L’intelligence artificielle (IA) ? Elle fait émerger de futurs médicaments et vaccins. Peut-être de nouveaux matériaux. La canicule en mai ? Il y avait 1 chance sur 1 000 pour qu’elle survienne, d’où un saut dans l’inconnu. Ainsi le paradis et l’enfer sont à nos portes. Entre Alessandra et Christophe, qui a raison ?
« L’IA change tout ! » Alessandra Carbone est professeure au Laboratoire de biologie computationnelle, quantitative et synthétique à Paris (université de la Sorbonne). Elle veut comprendre comment les protéines du corps humain interagissent entre elles, de l’insuline au collagène. Grâce à l’IA, elle passe de 168 à 20 000 protéines étudiées.
« La chimie se numérise » renchérit Jean-Philip Piquemal, lui aussi professeur à Paris Sorbonne. Avec l’IA il crée un modèle qui prédit des interactions entre les peptides et de grosses molécules. Des travaux en laboratoire ont une conséquence : de plus en plus de start-up spécialisées en biologie et biochimie déposent des brevets. Soit des candidats à de futurs vaccins et médicaments, dont les traitements anticancéreux.
L’IA par 50° à l’ombre
Mais pendant qu’Alessandra et Jean-Philip jubilent, Christophe Cassou sonne l’alerte. Des nuits tropicales à Rennes au mois de mai ? Il y avait « une chance sur 1 000 » pour qu’elles surviennent à cette période de l’année, insiste-t-il. Alors que l’ouest de la France transpire sous un dôme de chaleur au printemps, le climatologue et directeur de recherche au CNRS l’assène : il est impossible que dix jours de canicule en mai soient le fruit du hasard. Toutes les études démontrent qu’homo sapiens est le seul et unique auteur du chaos climatique.
Or pendant que Christophe tire la sonnette d’alarme, Gérard Biau s’enthousiasme face aux exploits de l’IA : « Ce qui m’aurait pris des semaines d’exploration se fait en quelques minutes, avec des séquences de travail avec le chatbot, comme je le ferais avec un collaborateur ou un étudiant au tableau ». Mathématicien à l’université de la Sorbonne, il constate que l’IA résout des problèmes en un clin d’œil. Ou alors elle invalide des résultats trouvés par des humains. D’après lui, les derniers modèles d’Anthropic ou d’OpenAI ont une « grosse culture mathématique ».
Météo France a soif d’IA
Mais pendant que la climatisation tourne à plein régime dans les labos, le climatologue Christophe Cassou sort le thermomètre : « Les valeurs atteintes sont supérieures aux normales de 10° C à 15° C. Elles battent de précédents records de 2° C ou 3° C ». Il s’agit d’un « ovni climatique », d’un « cygne noir » qui dépasse les statistiques et nous atteint dans notre chair. C’est l’équivalent du dôme de chaleur qui frappe le Canada en 2021 avec 49,6° à l’ombre. Dès lors la France bascule : les 50° on y est presque, avec des catastrophes à venir pour la pêche, l’agriculture, la reproduction des espèces, la santé humaine.
Pas de panique ! pourrait rétorquer l’IA. Car à Météo-France, le passage à l’intelligence artificielle « est en cours de développement », déclare Laure Raynaud, responsable du projet. Bientôt les calculateurs pourront prédire la météo du lendemain avec une maille fine de 15 X 15 km. La nouvelle génération d’IA réduit de dix fois la durée de l’entraînement des modèles. Elle intègre les événements extrêmes tels que déluges de pluies, sécheresses, canicules et orages, en calculant leur probabilité. Ainsi Météo-France pourra bientôt nous dire s’il fera 50° ou 51° demain après-midi.
L’État français agit
Mais pendant que Météo-France affine ses prévisions, l’État français porte une loi d’urgence agricole qui dope l’élevage intensif, les pesticides et les mégabassines. Il met au pas l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) dont les données sont pourtant essentielles pour comprendre un dôme de chaleur et ses conséquences. Il abandonne les hôpitaux dont les services d’urgence font face à une vague croissante de personnes vulnérables victimes de coups de chaleur.
Et c’est ainsi que le même jour, sur le site du Monde et deux rubriques - science et météo -, lectrices et lecteurs se voient promettre des lendemains qui chantent et qui déchantent.
Dès lors une question se pose : quand nous disposerons d’une panoplie complète de traitements grâce à l’IA, tout en rampant sous 52° à l’ombre, quel sera notre état de santé ? Quelle sera notre espérance de vie ? Aurons-nous encore la force de nous reproduire ? Avec une pilule 3.0 dans l’estomac et des vertiges dès qu’il se lève, homo sapiens pourrait devenir un mort-vivant qui avalera des huîtres qu’une canicule infeste : un futur virus se transmettra à l’humain.
Mais aucun article ne nous annonce que l’IA aura bientôt le pouvoir de rafraîchir l’atmosphère.
L’IA plie bagage
Alors laissons le mot de la fin à Elon Musk ou son clone : « Que les plus riches d’entre nous montent dans ma soucoupe, cap sur Mars en 2050 pour échapper au feu terrien ! » L’IA voyagera-t-elle en 1ère classe ? Car après avoir pompé l’eau, l’énergie et les métaux rares l’Intelligence Artificielle opte pour l'exil, laissant les humains aux abois écoper sur Terre.
« En 2040 l’Intelligence Artificielle se fait la malle » : ça pourrait faire un scénario de cinéma.
Noémie Canard
Sources d’information :
• Ce que l’IA a déjà révolutionné dans la recherche scientifique. Article de David Larousserie dans Le Monde du 25 mai 2026.
• Face à l’intelligence artificielle, « le métier de chercheur est à repenser avec des changements radicaux dans les pratiques ». Interview de Jalal Fadili, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’ingénieurs de Caen, par David Larousserie dans Le Monde du 25 mai 2026.
• Et si une caméra couplée à l'IA aidait à diagnostiquer des troubles moteurs chez le nourrisson ? L'exemple de l'amyotrophie spinale. Article de Imen Trabelsi, François Jouen et Jean Bergounioux publié sur le site The Conversation le 27 mai 2026.
• Christophe Cassou, climatologue : « cet épisode de chaleur est un événement sans précédent ». Interview réalisée par Audrey Garric dans Le Monde du 25 mai 2026.


