La Présidente de Radio France n'aime pas la radio
Moins de producteurs, moins de techniciens, moins de journalistes : en 2020, ça va saigner à Radio France. De Fip à France Culture, une présidente attrape le scalpel. Sur ordre de l’État, elle charcute à tous les étages. Vous aimez la radio en 2019 ? Vous adorerez la soupe en 2020.
Écoutez, ça n’a rien à voir : en 2019, une Maison de la Radio sème des pépites sonores. Fip distille un fil musical où la chanson flirte avec une sonate, laquelle tend la main au rock. À moins dix de chaque heure, entre 7 h et 19 h, un journaliste se glisse sur la portée. En deux minutes, d’une voix de velours, il ramène l’auditeur à la réalité. Un zeste de politique. Un doigt d’économie. Une brève escapade en Asie ou en Afrique. Un soupçon de sport et de culture. Puis l’animatrice choisit les mots pour remettre la musique en selle. C’est beau, c’est bon.
Soudain, Sibyle Veil, présidente de Radio France, débarque dans les studios. Et hop ! 4 journalistes giclent aussitôt. Pour obéir à l’État qui impose 60 millions d’euros d’économies, elle arpente les étages. La saignée vise les producteurs, les choristes, les techniciens, les journalistes, toutes radios et toutes formations musicales confondues. Raboter chaque pilier de la Maison, telle est son obsession.
Un an plus tôt, Sibyle Veil présente sa candidature au CSA. Ce n’est qu’une formalité. Proche du président de la République, elle déroule un discours sur les médias à l’ère du numérique. Propulsée à la tête d’un groupe en pleine santé (France Inter et France Culture battent des records d’audience), elle sait qu’une mission l’attend : affaiblir des antennes qui cultivent l’indépendance.
Car le son que distille Radio France a la force d’un message politique. À la Maison de la radio, personne ne dicte la play-list aux programmateurs. Les mots s’aiguisent pour mieux ausculter le réel, jusqu’à l’irrévérence. Ici, l’auditeur se cultive et se distrait. La démocratie s’incarne jusque dans un flash info à 17 h 50 sur Fip.
Numériser avec un couteau
La liberté de ton qui relie France Culture à Fip irait-elle jusqu'à vriller les oreilles de l’État ? Un président de la République que fascinent les règles du marché décrète que le service public fait de l'ombre à son récit. Il éteint la taxe d’habitation. Il éreinte la redevance audiovisuelle. Puis il présente la note à sa subalterne, Sibyle Veil, laquelle claque les talons. Son programme tient en un chiffre : supprimer 299 emplois.
Une saignée fait d’autant plus de dégâts quand la main taille partout à la fois. La culture, la musique, la mise en ondes : tout est matière à sacrifice. Le scalpel entre dans chaque studio. Il gicle juste ce qu’il faut de ressources humaines pour affaiblir chaque radio, chaque chœur, chaque orchestre. C’est radical. C’est grotesque.
Comment une présidente explique-t-elle une telle cure d'austérité ? « Il faut mettre Radio France à l’ère du numérique ». Pour cela, il faut recruter. Ah bon ? Virer ce qui gêne, puis mobiliser un corps d'armée pour digitaliser la radio ? Étrange. Dans une entreprise, la formation interne sert à compléter les acquis de chacune et de chacun. Et puis le numérique a bon dos. Dans une radio, quel que soit le canal de diffusion (direct, internet, podcast), il faut des professionnels pour créer des contenus de qualité. Radio France a du talent pour alimenter les tuyaux de demain.
« Numériser la radio » résonne alors tel un discours de propagande. En 2020, l’État attaque la plus libre des radios. Radio France abrite des pépites ? En juillet prochain, Fip perd ses flashes, son âme, son fragile équilibre entre mots et musique. Celles et ceux qui avaient besoin de deux minutes d’actualité par heure, pas plus, pour garder une juste distance avec la fureur du monde, en seront pour leurs frais. Un aller et retour entre les humeurs du réel et les flaveurs d’une ritournelle fera terminus sous la botte d’une présidente au projet d'acier.
Certaines dirigeantes, certains dirigeants font carrière, sabre au clair. Pour plaire au Prince ils saccagent une Maison. Le son de Fip, le son de France Culture, le son qui signe une radio auront bientôt la fadeur d'un hamburger. Novembre 2019 : nos oreilles sont en berne.
Sibyle Veil, présidente de Radio France, n’aime pas la radio.
Dominique Canard
• Grève à Radio France contre un plan drastique d'économies, article paru dans Le Monde du 25 novembre.
• Radio France : des records d'audience et bientôt une grève, article paru dans Le Monde du 20 novembre.


