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La cellule fait le mur

La cellule fait le mur

En biologie, les chercheurs découvrent que les cellules humaines migrent plus qu'on ne le pensait. Microchimériques sont celles qui passent d'un corps à l'autre. Homo sapiens doit refaire sa carte d'identité.

Deux ou trois cellules d’un fœtus traversent le placenta, puis dérivent dans le corps de la mère via les vaisseaux sanguins. D’autres prennent le sens inverse. Ou alors deux embryons échangent leurs cellules, puis l’un grandit tandis que l’autre disparaît. Des années plus tard, la personne reçoit une greffe. Or le donneur lui lègue bien plus qu’un rein : ses cellules entrent dans la rate, le foie, le cœur. Lors d’une relation sexuelle, la semence de l’homme est riche en spermatozoïdes, peut-être aussi en cellules nomades. Au fil des découvertes, deux croyances s’effondrent : homo sapiens érigé en citadelle, avec son patrimoine cellulaire et son ADN ; tout corps étranger vu comme un ennemi. En biologie, la recherche invite la science à reprendre son ouvrage.

Dans son livre Les cellules buissonnières, la journaliste scientifique Lise Barnéoud guide ses lecteurs dans les laboratoires, là où les biologistes analysent le sang puis inventent une nouvelle spécialité : le microchimérisme. Homo sapiens est un assemblage de mille milliards de cellules, soit plus que le nombre d’étoiles dans notre galaxie ? Vrai. La première cellule, si petite qu’elle loge dans le diamètre d’un cheveu, se dédouble mais conserve le même ADN, avec 23 chromosomes féminins et 23 masculins ? Toujours vrai. Notre identité repose sur ce capital inné, notre peau traçant la frontière, notre système immunitaire prêt à combattre l’étranger ? Faux, répondent désormais des chercheurs français et américains. Alors rouvrons nos cahiers.

Un amant dans le placard

À l’école de la vie, homo sapiens est une chimère, c’est-à-dire un organisme qui accueille une diversité de cellules aux gènes différents. Dit autrement, « je » est un être pluriel plutôt que singulier. Lors d’un accouchement, les biologistes prélèvent du sang dans le cordon ombilical. Et là, ils découvrent que l’enfant porte des cellules de sa mère et vice-versa. Mieux : on y trouve la trace d’une grand-mère. Et comme celle-ci a eu (au moins) un amant, alors on y trouve des cellules masculines d’origine inconnue. Peu à peu, une foule bigarrée habite le corps de maman et de bébé. On y trouve même les cellules d’un jumeau évanescent dont l’embryon a disparu dès les premiers jours de la grossesse. Mises bout à bout, les cellules voyageuses restent minoritaires : moins de 1 %. Mais elles ne restent pas les bras croisés.

En cas de blessure ou d’inflammation, des cellules microchimériques - c’est leur nom officiel - arrivent sur les lieux de l’accident. Au début, les chercheurs ont cru que cette minorité d’origine étrangère était la cause de maladies. En réalité, elle participe au combat : elle lutte contre un virus avec les cellules maison ; elle aide à reconstituer un tissu musculaire. Un peu comme si la minorité partageait avec ses collègues une expérience passée. Certes, les cellules voyageuses ne sont que de lointaines descendantes de grand-maman. Mais elles semblent traverser les frontières, avec un rôle à jouer.

Puzzle humain

Dès lors, le mot individu prend une autre dimension. Déjà, la science avait découvert que le corps humain est riche d’un microbiote composé de bactéries, virus, levures, champignons. Lesquels influent sur nos comportements et nos pensées. Loin d’être programmé par ses gènes, homo sapiens interagit avec son environnement. Mais là, avec des cellules ayant une histoire génétique différente, le corps humain devient une terre de migrations. Au point qu’on trouve des chromosomes Y, donc mâles, dans le sang des femmes. Du coup, l’individu est-il une citadelle ou un puzzle, voire un collectif ?

Une telle découverte donne le vertige. Par exemple, la police scientifique a longtemps utilisé la génétique pour confondre un assassin ou un violeur. Idem pour les enquêtes de filiation. Or, une mère et son enfant peuvent avoir un profil génétique différent. Dans l’histoire récente, combien d’erreurs judiciaires furent commises à cause d’un dogme scientifique qui érigea l’ADN en un texte sacré ?

Tordre la science

Plus la science progresse, plus il faut revoir sa copie. Mais plus la science progresse, plus homo sapiens persiste à se raconter des histoires. Il s’évertue à donner du sens à chaque découverte. Le microchimérisme n’échappe pas aux tentatives de récupération. Ainsi, les militants opposés à l’avortement estiment que la mère porte en elle les cellules du fœtus qu’elle a tué, donc qu’elle entendra l’écho de son crime pour le reste de sa vie. Les traditionalistes affirment que le microchimérisme réhabilite la fonction centrale de la mère puisque celle-ci transmet des cellules utiles à ses enfants. Les mondialistes jugent qu’avec des migrations dans tous les sens, les frontières perdent en crédibilité. Enfin, les écologistes mettent en avant les bienfaits de la biodiversité, du corps humain à la planète Terre. Or la science n’est ni croyante, ni sexiste, ni capitaliste, ni écologiste. Elle décrit des faits pour faire reculer les limites de l’ignorance. Dans une éprouvette, ni dieux ni maîtres. Mais un bal de cellules pour perpétuer la vie.

« L’idée que nous sommes tissés des autres me plaît, écrit l’autrice en conclusion de son livre. J’aime à penser que notre identité se construit avec et grâce aux autres, qu’elle n’est pas donnée une fois pour toutes. Il me plaît également de balayer les notions de propriété et d’origine (…). L’homme est toujours empli de l’altérité qui l’entoure. » Mais Lise Barnéoud ajoute aussitôt : « Je suis bien consciente qu’il ne s’agit là que d’une interprétation parmi d’autres. Une interprétation qui correspond à mes envies, à mes projections ».

Telles des cellules microchimériques, les croyances n'ont pas fini de nous traverser.

Selena Canard     

Les cellules buissonnières : un livre de Lise Barnéoud publié aux éditions Premier Parallèle en 2023. Lise Barnéoud est une journaliste scientifique qui a publié Immunisés ? Un nouveau regard sur les vaccins, livre élu meilleure enquête de l’année par le magazine Lire en 2017. Lise Barnéoud a reçu le prix du journaliste scientifique français de l’année délivré par l’association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI) en 2017.

Définition du microchimérisme selon une version croisée de Wikipédia et du dictionnaire Le Robert : présence dans un organisme d’un petit nombre de cellules issues d’un autre organisme et génétiquement différentes.

Les cellules microchimériques ne sont pas forcément des alliées dans le corps qu'elles colonisent. Ainsi, la biologiste Nathalie Lambert fait l'hypothèse que des cellules microchimériques sont responsables de maladies auto-immunes telles que la sclérodermie, qui rigidifie la peau, et la polyarthrite rhumatoïde, qui attaque les articulations. Des études récentes sur les souris tendent à le démontrer. Nathalie Lambert est directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à Marseille. Le Monde du 27 janvier 2024 fait le portrait de la scientifique sous la plume de la journaliste Marie-Laure Théodule. Cet exemple invite à rester prudent sur le rôle des cellules microchimériques dans l'organisme.

Tous des chimères ! Sur Le Blob, site de médiation scientifique d'Universcience, une vidéo décrit le microchimérisme : « Saviez-vous que nous portons tous en nous des cellules étrangères depuis notre naissance ? Pendant la grossesse, des cellules fœtales et maternelles s’échangent et persistent dans nos corps. On appelle cela le "microchimérisme". Un phénomène dont les conséquences pour la santé, bénéfiques ou non, commencent à être mieux comprises. » Un documentaire vidéo réalisé par Anaïs Poncet et diffusé le 23 septembre 2024 sur Le Blob.

* Image d'illustration : Dall.e2