La conversation des genres
Quatre femmes et quatre hommes parlent des relations entre les femmes et les hommes. Ils sont âgés de 26 à 69 ans. Un pacte les unit : la franchise, mais aussi la bienveillance.
« Et si l'on sortait des cases pour se comprendre ? » Alors que médias, réseaux sociaux, chercheurs s’échinent à classer la population, pendant deux heures un octuor en vacances fait le mur. Aucun ne se connaissait, jusqu’à ce que le hasard les réunisse dans une vallée de montagne. Et malgré leurs origines plurielles, quatre femmes et quatre hommes ont deux points communs : ils aiment partir en altitude ; ils aiment prendre du recul. D’où une conversation sincère et paisible dans un cirque naturel, téléphone coupé.
Tout commence par un pacte : en aucun cas ne jeter d’anathème sur l’autre sexe. Ni reproches, ni généralités sur autrui, chaque participant est un témoin de son temps. Chacun sait qu’il baigne dans une époque où la défiance intersexe s'accroît. Féminisme d’un côté, masculinisme de l’autre, les médias s'en donnent à cœur joie. La guerre des sexes a lieu sur Instagram, sur le site du Monde, dans les ouvrages de sciences humaines. Dénoncer le patriarcat et ses conséquences. Croire que l'égalité avec les femmes brise l’ordre familial. Quand les extrêmes trustent les écrans, un petit groupe de montagnards chuchote : halte aux préjugés.
La violence n’a pas de sexe
D'emblée, Émilie prend le contrepied de l'air ambiant : « Ce qui me met mal à l’aise, c’est de coller une étiquette aux hommes. On nous dit que ce sont des êtres violents. Qu'ils ont hyper confiance en eux. Qu'ils refusent de partager les tâches ménagères. Qu'ils veulent dominer les femmes. Sauf que la violence n’a pas de sexe. Pour moi, c’est clair que les femmes sont aussi violentes que les hommes. Parfois même dangereuses. Mais on n’en parle pas. Priver les femmes de leur capacité de violence, c’est une fois de plus les mettre en infériorité ».
Chacun rapporte alors un fait vécu ou observé. Ici une femme taloche son mari parce qu’il arrive en retard à la maison. Là une autre lui fait une scène parce qu’il a omis de lui envoyer des messages d’amour lors d'un déplacement. Une troisième l’humilie devant les enfants parce qu’il a laissé des miettes de pain après avoir débarrassé la table. Une quatrième le moque parce qu’il cafouille avec la couche-culotte. Une cinquième monte un guet-apens contre un collègue. Ni anges, ni victimes : un soir en montagne, les femmes retrouvent leur Dr Jekyll et Mr Hyde. « Et si l'homme a la force physique pour lui, alors elles ont recours à des stratagèmes », complète Émilie.
« C’est vrai : en couple certains maris deviennent des légumes devant leurs épouses. Pourquoi un tel renoncement ? »
Rattraper une faute
À la question de Najla, Dorian ose une explication. D’après lui, bien des hommes éprouvent de la honte. Ils ont pris conscience que le patriarcat a façonné la société, jusqu’à faire de la femme un objet sexuel, en plus d'un objet ménager. Alors ils veulent être les artisans de la « grande réparation ». D’où leur application à être l’homme impeccable, au risque d’y perdre leur spontanéité. Surtout quand on fut un ado turbulent : celui qui tient tête à la mère, laquelle veut qu’il mette la table puis range sa chambre. « J’ai peut-être fait du mal à Maman quand j’étais petit, je ne veux plus jamais recommencer » semble être leur ligne de conduite. Dorian se voit ainsi. C’est pourquoi il n'arrive pas à dire « non » à son épouse. Et quand il n’en peut plus, il fugue puis se sépare. Le tout sans explication.
À son tour, Elias raconte un souvenir. À 34 ans, il rencontre une femme qui partage avec lui des valeurs sur l’écologie et la décroissance. Il en tombe amoureux. Pour elle, il déménage à l’autre bout de la France. Dès lors il ne voit son fils et sa fille qu'aux vacances scolaires : fin du lien paternel au quotidien. N’osant dire sa souffrance de père à sa nouvelle épouse, il entre en dépression, jusqu’à devenir à son tour un enfant. Il obéit à Géraldine, acceptant de manger moins vite, de moins regarder les écrans, et même de ne plus faire l’amour quand sa partenaire estime qu’elle n’en a plus besoin — ou alors elle se satisfait ailleurs. Dès lors ils font chambre à part. Mais l’épouse lui demande parfois de lui conter une histoire puis de la câliner : cela facilite son sommeil le soir.
Sur ce, Joanne se lève puis prend la balle au bond : « Puisque nous sommes au lit, allons-y pour de bon ». Selon son récit, Frank son partenaire est toujours à l'action lors d'une scène d’intimité. Il prend l’initiative. Il dicte le tempo, la façon de s’y prendre, le but, le tout avec précipitation. « Au fond j’ai l’impression d’être ramonée, confie-t-elle les larmes aux yeux. Alors que mon rêve, ce serait qu’un homme me laisse respirer pour qu’éclose mon désir. Et mon désir à moi, c’est qu’il se laisse faire. Pourquoi un homme nu a-t-il un mal fou à se laisser regarder ? A-t-il peur d’être à son tour un objet ? Alors que j’ai un réel plaisir à trouver les gestes qui l’émoustillent. Ce n’est pas parce qu’on se laisse faire qu’on est passif. On vibre sous les doigts de l’autre, dès lors qu’on se sent respecté. On vit. On est à égalité ».
Puis Hugo s’interroge à voix haute : pourquoi les femmes et les hommes perdent-ils leur libido ? Selon une étude, les jeunes font moins l’amour que dans le passé. Plus tard ils auront des enfants, mais « deux maximum ». Alors qu’en l’an 2000, c’était « deux minimum ». Ce qui va poser de réels soucis pour renouveler les générations. Les démographes disent qu’à partir de 2037, la population active va diminuer. Et qu'en 2080, le nombre d’homo sapiens commencera à baisser. D’où vient le blocage ?
Crise d’adolescence
Alors la conversation s’anime. Pour Marine, la crise du climat agit sur la libido des humains. Quand on passe d’une canicule à une tempête, puis d’une tempête à une sécheresse, puis d’une sécheresse à un dôme de chaleur, alors on n’a plus l’énergie de faire l’amour. D’où des frustrations de part et d’autre, jusqu’à en vouloir à l’autre sexe. Mais Kacem n’est pas d’accord : d’après lui, la libido des humains reste intacte. C’est juste que la guerre des sexes fait rage dans les médias : « En Ukraine puis dans les foyers, les journalistes ont une déformation professionnelle. Ils voient la guerre partout. Ils nous ordonnent de choisir notre camp ». Alors l’autre sexe devient l’ennemi. Najla voit les choses autrement : puisque les femmes retrouvent leur liberté — du moins en France —, elles sont moins timides, moins craintives, moins émotives. Mais plus confiantes, plus audacieuses, plus agressives. Du coup elles donnent libre cours à leur violence, comme les hommes. D’où les gifles, les humiliations, les leçons de morale, les guets-apens. Parfois toutes griffes dehors, comme si les femmes faisaient leur crise d’adolescence. « Mais vous verrez, dans vingt ou trente ans ça ira mieux, les choses vont se rééquilibrer », conclut-elle avec optimisme.
Puis le patriarcat et ses symptômes arrivent dans la conversation. Mais à entendre un octuor en montagne, le sujet a tant saturé les médias qu’il en perd de sa consistance. « Oui nous sommes issus d’une société patriarcale, oui il y a de la résistance chez certains hommes, oui il faut rester vigilant face à l'intégrisme des religions. Mais on ne peut pas résumer le malheur des femmes au patriarcat » lance Émilie en fin de soirée. Nous les femmes, nous avons à faire notre révolution de palais. Sortir de notre zone de confort à la maison. Sortir de notre zone de confort dans nos métiers. Les hommes ne nous freinent en rien, c’est nous qui nous autocensurons. Quoi que prétendent les journalistes et les sociologues, je n’ai jamais eu de professeur qui m’a dissuadé de faire des maths. C’est trop facile de chercher un bouc émissaire ».
Quant à Elias, il lâche en souriant : « Ma charge mentale, c'est quand ma femme m'observe à la maison. J’adore faire le ménage mais tout seul, quand Mathilde n’est pas là. Comme ça je fais les choses à ma manière, sans un regard féminin pour me juger ». Autour de lui, un cercle applaudit. Mais Najla tient à avoir le mot de la fin : « Le gros problème, c’est le sexe. Si les hommes sont en manque, ils n’ont qu’à se masturber au lieu de venir nous harceler. C’est génial de se masturber : on se connaît bien, on sait comment se faire plaisir. Une fois rassasié, l’homme devient beaucoup plus aimable. Messieurs, masturbez-vous avant de nous aborder ».
23 h 30 sous les étoiles, un octuor se fait la bise puis va se coucher. La conversation des genres, sans anathème, avec amitié ? Qui sait, l’une puis l’autre en écriront un jour la suite, dans un alliage de franchise et de complicité.
Camille Canard
dans les applis de rencontres
* La conversation a eu lieu en juillet 2025 dans les Pyrénées. Deux Canard enchantés, une femme et un homme, en furent les témoins, en lançant le débat mais sans s’immiscer dans la conversation.
• Une étude de l’INSERM auprès de 31 500 personnes âgées de 15 à 89 ans et menée en 2023 indique qu’en France, les femmes et les hommes font moins l’amour qu’en 2006. Au cours des quatre dernières semaines, les femmes ont eu en moyenne 6 rapports sexuels, les hommes 6,7. En 2006, c’était 8,6 pour les femmes, 8,7 pour les hommes. Le fait que le célibat augmente explique en partie les statistiques. Mais derrière les chiffres, il y a un paradoxe : les personnes témoignent d’une activité sexuelle plus variée avec un nombre plus grand de partenaires. Les femmes se déclarent toujours plus satisfaites que les hommes de leur vie sexuelle : 45,3 des femmes et 39 % des hommes se disent « très satisfaits » de leur vie sexuelle.
Source 1 : Premiers résultats de la grande enquête nationale « Contexte des sexualités en France 2023 ». Sur la page de l’INSERM, on peut télécharger l’enquête complète.
Source 2 : Sexualité des Français : une plus grande diversité de pratiques et de partenaires, et une intensité moindre. Article de Mattea Battaglia et Solène Cordier dans Le Monde du 14 novembre 2024.
INSERM : Institut national de la santé et de la recherche médicale.
• Une étude de l’INED auprès de 12 800 personnes âgées de 18 à 79 ans et menée en 2025 indique qu’en France, le nombre idéal d’enfants est passé de 2,7 à 2,3 en moyenne en vingt-cinq ans. Et même de 2,5 à 1,9 chez les femmes de moins de 30 ans, de 2,3 à 1,8 chez les hommes de moins de 30 ans. Par rapport à 2005, les personnes qui ont une conception égalitaire des rôles de genre ont un moindre désir de fécondité que la moyenne de la population. De plus, il y a un décalage d’environ 0,5 point entre le nombre idéal d’enfants et le nombre réel d’enfants qui vont naître. Ainsi la génération née en 1995 aura entre 1,6 et 1,9 enfants.
Source 1 : Les Français veulent moins d'enfants. Étude publiée dans la rubrique Population et Sociétés de l'INED.
Source 2 : Le net recul du désir d’enfant des Français, un constat aux répercussions multiples. Article de Solène Cordier dans Le Monde du 9 juillet 2025.
INED : Institut national d’études démographiques.
• Une étude de l’EIGE porte sur le partage des tâches domestiques entre les femmes et les hommes à l’échelle européenne. En France, la dernière étude sur ce thème date de 2010, la prochaine devrait être publiée en 2028 par l’INSEE. Selon l’étude européenne, 68 % des femmes font la cuisine ou le ménage chaque jour contre 43 % des hommes. Mais cette étude ne quantifie pas le temps passé par les femmes et les hommes aux tâches domestiques.
Source : Partage des tâches domestiques : les progrès sont lents. Article publié sur le site de l’Observatoire des inégalités le 7 mars 2025.
EIGE : Institut européen pour l’égalité entre les femmes et les hommes.
• Une étude du SSMSI rattaché au ministère de l’intérieur porte sur les violences en France métropolitaine en 2021. On y apprend que 82 % des mis en cause par la justice et 96 % des individus incarcérés sont des hommes. Ceux-ci sont également responsables de 80 % des accidents, destructions et dégradations, 85 % des violences physiques, 97 % des violences sexuelles.
Source : Panorama des violences en France métropolitaine, enquête Genese 2021.
SSMSI : service statistique ministériel de la sécurité intérieure.
• Un rare livre se penche sur la violence des femmes. Il s’agit d’un ouvrage collectif publié en 2012 aux éditions La Découverte. Violence politique, violence envers les enfants, violences invisibles : 442 pages placées sous la direction éditoriale de Caroline Cardi et Geneviève Pruvost, sociologues.
• Parlez-moi d’amour : une série de podcasts en vingt épisodes sur le site de Radio-France. Parmi les sujets abordés : les applis de rencontres, la différence d’âge, la place parfois encombrante de la belle-famille, la sexualité après 50 ans, le coup de foudre, les concessions dans le couple…
Les « conseils » qui jalonnent la série sont à prendre avec précaution : en amour il n’y a pas de recette.


