La mort en l'État
De l'État providence à l'État ambulance. Quand les fléaux s'enchaînent, l'État peine à assurer. Face à la crise, qui sauver ? Qui sacrifier ? L'État et la mort, mode d'emploi.
Qu’elle coule du robinet ou qu’elle soit mise en bouteille PVC, l’eau n’est plus potable. 97 % des stations de contrôle détectent des pesticides dans les eaux souterraines. On y trouve aussi du TFA, un polluant éternel, et des microplastiques. Dix millions de Français sont touchés, concluent trois inspections. Beaucoup plus, en réalité. En même temps l’État valide les épandages dans les champs, les PFAS dans poêles et casseroles, le cadmium dans les céréales, les nitrites dans la charcuterie. Mais à la base de notre alimentation, il y a l’eau. Or de nos jours, l’eau désaltère et altère la santé. Dans ce marécage, quelle est la logique de l’État ?
Même écart sur la route. En août 2025, 341 personnes sont mortes après un accident de la circulation. Soit 18 % de plus que l’an dernier. « C’est le mois le plus meurtrier depuis quinze ans » note la Délégation à la sécurité routière. L’hécatombe sur la route ne baisse plus depuis 2019 — sauf l’année Covid en 2020. Or 3 200 morts et 236 000 blessés en 2024, c’est l’équivalent d’une ville comme Lille qui est fauchée. En même temps l’État rétablit les 90 km/h sur les routes à deux voies, autorise les SUV pesant 1,5 tonne et larges de 1,80 mètre, baisse la garde sur la vitesse et l’alcool au volant. Quant au président de la République, il « adore la bagnole ». Face à un bain de sang, où est la logique de l’État ?
Semer la mort et la détresse
Et l’on pourrait continuer ainsi : un jour, c’est la fin des zones à faibles émissions (ZFE) dans les villes, alors que la pollution de l’air tue près de 100 000 personnes chaque année. Un autre jour, c’est la fin du zéro artificialisation nette (ZAN), alors que la France compte des milliers d’hectares de friches. Peu après l’État soutient les mégabassines, alors que les canicules évaporent l’eau à grande vitesse. Dans la foulée il fait finir l’A69 alors que des fermes, des commerces, des entreprises qui se situaient sur le tracé doivent fermer, jetant des dizaines de femmes et d’hommes au chômage. Mise bout à bout chaque décision de l’État sème la mort, ou à défaut la maladie, la détresse, le désarroi. Alors pourquoi ?
Pourquoi l’État français fait-il pire que n’importe quel groupe terroriste, n’importe quel commando, n’importe quel extrémiste retranché derrière son écran ?
Deux hypothèses
La première hypothèse, c’est la démocratie : tous les cinq ans, les Françaises et les Français élisent un président puis 577 députés. Or plus les années passent, plus l’opinion française vieillit et penche à droite. Or droite et extrême droite c’est le business avant l’écologie, l’individualisme avant le collectif, le goût du profit avant la solidarité, l’entre-soi avant l’hospitalité. En clair, l’État français n’est que le reflet du corps électoral. Comment pourrait-on reprocher à l’État d’appliquer le programme pour lequel il a été élu ?
La deuxième hypothèse, c’est le profil des politiques. En majorité ils sont avocats d’affaires, banquiers, patrons d’entreprises, professions libérales. Ils parlent bien à la tribune. Ils ont le sens de la formule. Ils manient le bâton et la carotte. Mais surtout ils aiment pouvoir à un point tel qu’ils sont prêts à tout pour gagner une élection. Certains parmi eux ont une mentalité de tueurs. Et quand ils deviennent présidents, ils façonnent le pays à leur goût : plus vite, plus haut, plus fort. D’où les pesticides avant la santé des riverains. D’où les SUV avant la politique du logement. Avec des médias à leur service, ils tiennent le fil du récit national.
Bref, si l’État tue et blesse de Lille à Pessac, est-ce la faute de la démocratie ? Celle des hommes politiques ? Ou les deux ?
À moins qu’il n’y ait une troisième option.
Troisième hypothèse
Car à bien y réfléchir, la politique de l’État depuis 60 ans est une vaste entreprise d’autodestruction. De l’autoroute A6 aux nanoplastiques, l’État a donné carte blanche aux patrons de l’industrie pour bâtir la France du XXIe siècle. Or dès 1971 des chercheurs ont prouvé qu’un pays qui carbure au pétrole, au gaz, à la chimie, au plastique court à sa mort. Pourquoi n’ont-ils pas été écoutés en haut lieu ? Pourquoi, de Pompidou à Macron, le business a-t-il triomphé sur la science ?
Parce que le cerveau humain, même celui d’un président, n’est pas si intelligent que ça. Drogué au pouvoir et à l’argent il ignore les alertes, avide de plaisirs à court terme : un bon rumsteck, une belle bagnole, de l’or et des diamants, parfois une île et un château. D’ailleurs la majorité des boomers en profite, retraite comprise. Ils vont mourir entre 2030 et 2050, ce qui les met à l’abri du chaos : dans la deuxième moitié du XXIe siècle, ce sont leurs enfants et petits-enfants qui vont trinquer.
Et si l’on place un Vladimir Poutine dans le scénario, alors le puzzle commence à s'assembler.
Château de cartes
Nous voici dans les années 2020. La qualité de l’air, de l’eau, de l’alimentation est si médiocre que les dépenses de santé explosent. Bientôt sécheresses et déluges vont détruire des ponts, mordre sur les rivages, rendre le sud de la France quasi inhabitable en été. Affaiblis ou malades, les rescapés seront incapables de se reproduire. Cela tombe bien : la méfiance n’a jamais autant régné entre les femmes et les hommes. C’est comme si un fiasco écologique faisait d’un pays un château de cartes. Ajoutons-y la guerre : Poutine, c’est la cerise dans le caca. Dans un tel contexte, quelle est la logique de l’État ?
Il casse et répare en même temps.
Car gardons à l’esprit que l’État, c’est aussi des policiers (150 000), des gendarmes (98 000), des pompiers (256 000), des personnels soignants (1,39 million). Toutes et tous font de leur mieux pour sauver des vies. Les uns enquêtent et patrouillent pour faire de la prévention. Les autres accourent au moindre accident. Quant aux soignants, ils jonglent avec les traitements. Des traumatismes aux cancers, réparer les errements de l’État coûte de plus en plus cher : 15,3 milliards de déficit à la Sécurité sociale en 2024.
Et plus les calamités s’enchaînent, plus réparer coûte « un pognon de dingue » (Emmanuel Macron, 12 juin 2018, à propos des dépenses sociales de l’État). Or un État aux abois ne peut ni planifier, ni gérer, ni assister. Face à une multitude de fronts il réagit dans l’urgence, comme le ferait la médecine de guerre. À ce stade, la recherche scientifique ne peut plus grand-chose : des ministères aux réseaux sociaux, elle est mise au panier.
Raison d'État
Dans un sauve-qui-peut défensif, l’État définit les priorités. D’abord, empêcher Poutine d’avancer. Ensuite, investir dans l’IA. Enfin, sauver les emplois. D’où la course aux armements. D’où les milliards dans les data centers. D’où la carte blanche donnée aux boss de l’agriculture et de la chimie. D’où le laisser-aller sur les routes. En résumé il faut tenir, il en va de notre modèle de société. Le tout sous l'œil des agences de notation. Quand les guerres ont mille visages il faut accepter que les précaires, les boiteux, les malchanceux, les fragiles, les rêveurs, en un mot les « assistés » soient sacrifiés. La mort en l’État, c’est l’art de trier.
En 2050, quand le nombre d'habitants en France commence à baisser, quel chef d’État « finit le job » à l’Élysée ?
• « Finir le job » : c’est l’argument de Joe Biden en 2024 pour justifier sa candidature à un deuxième mandat de président des États-Unis. On connaît la suite.
Selena et Renaud Canard
Août 2025 sur les routes de France : 341 morts.
• Terminer l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres :
« C’est un spectacle de désolation, je n’arrive pas à m’y faire » : ces vies englouties par le chantier de l’autoroute A69. Article de Henri Seckel dans Le Monde du 14 septembre 2025.
• Faire profil bas dans l’affaire des eaux minérales Perrier :
Fraude aux eaux minérales : le rapport qui détaille comment l’Etat et Nestlé ont voulu masquer le scandale Perrier. Article de Stéphane Mandard dans Le Monde du 19 mai 2025.
• Baisser les aides à l’Agence bio :
Le ministère de l'agriculture supprime 15 millions d'euros de fonds alloués à l'Agence bio : « Cette urgence à ôter des crédits, sans concertation, à la petite Agence bio montre la puissance de ses ennemis ». Chronique d’Isabelle Chaperon dans Le Monde du 21 mai 2025.
• Ignorer les variants du Covid-19 :
Covid-19 : le document judiciaire qui critique la gestion du gouvernement en 2020. Enquête de Gérard Davet et Fabrice Lhomme dans Le Monde du 16 octobre 2025. Le 7 juillet 2025, la commission d'instruction de la Cour de justice de la République a publié un arrêt de 1 482 pages. Preuves à l'appui, les juges démontrent que l'État est coupable de graves manquements et négligences dans la gestion de la pandémie Covid-19, et ce dès janvier 2020. Trois personnalités politiques sont mises sur la sellette : Edouard Philippe, à l'époque Premier ministre ; Agnès Buzyn et Olivier Véran, médecins et ministres de la santé. L'immunité présidentielle protège Emmanuel Macron, mais les juges l'incluent dans leurs investigations. Manquements et négligences ont provoqué des dizaines de milliers de morts qui auraient pu être évités si ces trois ministres avaient gouverné avec rigueur puis appliqué le principe de précaution. Les deux journalistes démontrent que Philippe, Buzyn et Véran ont menti lors de leurs auditions. L'enquête disqualifie Edouard Philippe en tant que potentiel président de la République en 2027.
NB.1.8.1, le nouveau variant du Covid qui sévit dans l’indifférence générale. Tribune de Christian Lehmann, médecin et écrivain, dans Libération du 21 juin 2025.
• Laisser le cadmium dans les céréales :
La France malade du cadmium, une « bombe sanitaire », alertent les médecins libéraux. Article de Stéphane Mandard dans Le Monde du 5 juin 2025.
• Raboter les fonds dédiés aux centres de santé sexuelle :
Les coups de rabot en matière de santé sexuelle inquiètent. Article de Camille Bordenet et Adèle Pétret dans Le Monde du 19 mai 2025.
• Rendre l’eau de moins en moins potable :
Pollution de l’eau potable : le casse-tête des consommateurs pour réduire les risques. Article de Pascale Kremer dans Le Monde du 8 mars 2025.
• Donner un coup de frein à l’énergie solaire :
Le gouvernement cherche à freiner la croissance du solaire en France. Article de Perrine Mouterde et Adrien Pécout dans Le Monde du 8 mars 2025.
• Soutenir la centrale biomasse de Gardanne :
Comment l’Etat a soutenu quoi qu’il en coûte la relance de la centrale biomasse de Gardanne. Article de Matthieu Goar et Gilles Rof dans Le Monde du 24 mai 2025.
• Laisser les ponts se fissurer :
À Bonny-sur-Loire, un pont à l’agonie et des collectivités locales démunies. Article de Sylvia Zappi dans Le Monde du 4 mai 2025.
• Faire de la France le pays au monde le plus touché par le cancer avec un record d'incidence par habitant : 389,4 cas pour 100 000 habitants.
Cancer : pourquoi la France fait partie des pays les plus touchés au monde. Article de Stéphane Foucart et Delphine Roucaute dans Le Monde du 10 octobre 2025
De nouveaux clusters de cancers pédiatriques détectés autour de La Rochelle. Article de Stéphane Foucart et Stéphane Mandard dans Le Monde du 26 mars 2025.
• Maintenir les nitrites dans la charcuterie :
Pourquoi les nitrites dans les charcuteries augmentent le risque de cancer colorectal. Article de Océane Martin et Jérôme Santolini, chercheurs en microbiologie et biochimie, sur le site The Conversation le 10 mai 2023.
• Supprimer l’Observatoire de l’alimentation :
L’Observatoire de l’alimentation, qui étudie la qualité de l’offre alimentaire, joue sa survie à l’Assemblée nationale. Article de Mathilde Gérard dans Le Monde du 8 avril 2025.
• Edulcorer la définition d’un polluant éternel :
PFAS : des scientifiques indépendants dénoncent des manœuvres pour modifier la définition des polluants éternels. Article de Stéphane Horel dans Le Monde du 10 juin 2025.
• Rétablir le plastique dans les cantines scolaires :
Le gouvernement propose de réautoriser le plastique dans les cantines scolaires sous la pression des lobbys. Article de Stéphane Mandard dans Le Monde du 11 mars 2025.
• Fermer les yeux sur les pesticides dans l’agriculture :
Pesticides néonicotinoïdes : l’Assemblée fait un pas vers un retour sur certaines cultures. Article de Stéphane Foucart et Mathilde Gérard dans Le Monde du 15 mai 2025.
• Donner le mauvais exemple sur la route :
Sécurité routière : le mois d’août 2025 a été « le plus meurtrier » depuis 2011. Article du Monde avec AFP le 15 septembre 2025.
• Laisser en jachère la stratégie nationale pour l’alimentation :
Alimentation : le gouvernement fixe une feuille de route sans objectif sur la consommation de viande et sans mesure sur la publicité. Article de Mathilde Gérard dans Le Monde du 4 avril 2025.
• Dire oui aux aliments ultratransformés :
Les aliments ultratransformés ont des effets négatifs forts sur la santé en quelques semaines. Article de Stéphane Foucart dans Le Monde du 28 août 2025.
• Réduire les libertés académiques à l’université :
« Faire de l’université le reflet de la société frôle le raisonnement comique ». Chronique de Philippe Huneman, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et techniques, CNRS-université Paris-I, dans Le Monde du 8 août 2025.
• Glisser de l'hexane, un solvant issu du raffinage du pétrole, dans les huiles végétales :
Inquiétudes sur la contamination de l’alimentation par l’hexane, un solvant d’extraction des huiles végétales. Article de Stéphane Foucart dans Le Monde du 23 septembre 2025.
« De l’essence dans nos assiettes », ou comment l’hexane s’est retrouvé dans notre alimentation. Article de Stéphane Foucart dans Le Monde du 26 septembre 2025.
• Sabrer la politique de la ville :
Stupeur après les coupes de Matignon dans des programmes de recherche sur la ville. Article de Emeline Gazi et Isabelle Régnier dans Le Monde du 22 décembre 2025.
• Laisser les chauffards rouler en toute impunité avec de fausses plaques d'immatriculation :
La Cour des comptes fustige l’échec de la privatisation du système d’immatriculation des véhicules. Article d'Arthur Carpentier et Maxime Vaudano dans Le Monde du 11 mars 2026. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.
• Tailler en pièces la recherche scientifique :
Au CNRS, une coupe budgétaire inédite fragilise un peu plus la recherche : « On va dans le mur ». Article de David Larousserie dans Le Monde du 18 avril 2026. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.
• Inciter l'industrie chimique à frauder :
Quand Annie Genevard, ministre de l’agriculture, invite BASF à faire blanchir l’un de ses herbicides. Article de Stéphane Foucart dans Le Monde du 3 juin 2026. Article publié après la mise en ligne de cette chronique.
* Photographie : incendie de forêt autour de l'étang de Bages dans les Pyrénées-Orientales, 7 juillet 2025.


