La prochaine lettre de Marine à Emmanuel (2)
Un Canard se fait petite souris tandis qu'une femme suce son stylo puis cherche ses mots. Marine et Manu ont tant de choses à se dire (2).
Manu chéri, qu’est-ce qu’on se marre tous les deux au lendemain des élections législatives ! Personne n’a percé notre secret, y compris les politologues et les journalistes. Mais d’abord, laisse-moi pousser un ouf de soulagement : le RN, parti cher à mon cœur, n’a pas atteint la majorité absolue le 7 juillet ; donc le môme Bardella ne sera pas Premier ministre. Je t’avoue qu’au soir du premier tour, j’ai eu des frissons. Arriver au pouvoir avec trois ans d’avance : hum, cela ne me disait rien de bon.
Car rappelle-toi l’année 1978 : tous les sondages prédisaient la victoire de la gauche. Or la droite a gagné, ce qui a permis à Mitterrand de gravir les marches de l’Élysée trois ans plus tard. Si la gauche avait remporté les législatives en 1978, le chaos aurait été tel que Giscard rempilait en 1981. Or l’histoire bégaie : hors de question pour le RN de gagner en 2024 les élections.
Tu le sais aussi bien que moi : quand on a de l’ambition politique il faut attendre son heure, mais surtout enjamber les strapontins : député, ministre, etc. La Constitution de la Ve République est ainsi faite : le seul job bandant est à l’Élysée. C’est là que toi et moi déployons notre savoir-faire : le président de la République peut changer de gouvernement à volonté. Il peut dissoudre l’Assemblée nationale une fois par an. Il est le chef des armées. Il promulgue les lois, signe les décrets. Mais surtout, il s’occupe de tout et de rien selon son humeur. Or mai 2027 m’obsède : la prochaine élection présidentielle, c’est l'occasion de ma vie. Alors cher Manu, pour la dissolution : merci.
D’ailleurs Papa Macron avait raison quand il s’est confié dans Ouest France il y a quelques jours : la dissolution, tu y pensais depuis deux mois. Ou plutôt : nous y pensions depuis deux mois. Les journalistes ont imaginé tous les motifs possibles à ton annonce du 9 juin : Macron veut discréditer le Rassemblement national avant 2027 ; ou Macron veut créer un électrochoc puis retrouver une majorité absolue à l’Assemblée ; ou alors, Macron a une névrose qui lui fait décider n’importe quoi pour se sentir exister. Or tout est faux.
Mais comme je me méfie quand même un peu de toi, je rappelle ici notre plan. Car tu es devenu si impulsif qu’une trace écrite est la bienvenue pour décrire les termes de notre compagnonnage. Je suis convaincue que dans deux ou trois siècles, des historiens liront notre correspondance afin de rétablir la vérité.
Bref : au cas où tu aurais la tête ailleurs au lendemain des élections législatives, voici les termes de notre contrat. Tu dissous l’Assemblée nationale au soir des élections européennes pour que le 8 juillet 2024, la France devienne ingouvernable : trois blocs à peu près égaux. Et c’est exactement ce qui s’est passé : du Rassemblement national au Nouveau front populaire en passant par Ensemble, trois blocs se tiennent dans un mouchoir de poche.
C’est donc parti pour des mois de chaos, avec toutes les conséquences que toi et moi avons identifiées : un pays bloqué, des patrons frileux, des agences de notation sévères, une économie en berne, une dette qui explose, une image abîmée. Et pendant que ça jacasse à l’Assemblée, toi et moi regardons la pièce avec gourmandise.
Car oui, je le reconnais : j’ai besoin du chaos pour apparaître comme le recours en 2027, puis gagner haut la main les élections présidentielles.
D’autant que toi et moi avons à peu près les mêmes idées. Mon groupe politique à l’Assemblée a voté (ou laissé voter) tout ce qui peut rendre les riches plus riches, les grands propriétaires mieux protégés, le travail plus flexible, la retraite plus tardive, sans oublier la préférence nationale inscrite dans ta loi sur l’immigration - que le Conseil constitutionnel a censuré, mais ce n’est que partie remise. C’est vrai que pour la politique étrangère nous avons deux ou trois nuances, par exemple sur la Russie et l’Union européenne. Mais en Italie Giorgia Meloni donne l’exemple : pour ma part je suis prête à l’imiter.
Manu chéri, depuis sept ans tu me sers à la fois de strapontin, de paravent et de poisson pilote. Tu détricotes la France avec minutie, des gilets jaunes à une dissolution surprise. Tu multiplies les annonces, même si l’intendance a du mal à suivre. Tu fréquentes les dictateurs de la planète (Poutine, Modi, Sissi, etc.) au nom d’une idée : la France n’a d’avenir que si elle est dirigée d’une main de fer. Toi et moi faisons le même diagnostic : la démocratie n’est qu’une parenthèse. L’autorité est une vertu cardinale : les hommes ont besoin de reines et de rois pour faire nation. Grâce à toi je serai la suivante : c’est pourquoi il faut que le désordre règne au Palais Bourbon puis dans les ministères.
Au fond toi et moi chérissons le chaos : moment de crise où l’Histoire nous regarde. Une dissolution, puis je fais mine d’être déçue par les résultats aux législatives. En réalité, je respire un grand coup : jamais l’Élysée n’a été autant à ma portée.
Au fait : grâce aux 143 députés RN dans la nouvelle Assemblée contre 89 en juin 2022, le budget de mon parti est tel que je crains d’avoir un excès d’euros pour financer ma campagne en 2027. Veux-tu que je t’en prête un peu pour t’acheter une datcha puis recevoir Poutine après ton départ de l’Élysée ? Toi et moi, nous avons les mêmes ambitions, les mêmes goûts, les mêmes amis. Promis : quand je serai Présidente, je t’appelle une fois par mois pour prendre de tes nouvelles.
Un bisou sur ton front en sueur, Manu chéri.
Marine
PS : fais attention à Aurélien Rousseau. Il ferait un bon Premier ministre, mais il risque de me savonner la planche en 2027. Un militant LFI à Matignon fera mieux l’affaire. Par exemple, Bompard ou Panot. Mon petit Manu, je compte sur toi pour prolonger le bazar jusqu’en 2027.
Selena Canard
* Image d'illustration : Canva


