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La vache qui chie dans un cargo

La vache qui chie dans un cargo

Qu'est-ce qui relie une subvention à un charnier dans un cargo ? Une tambouille bovine mêle la politique agricole commune, le ministère de l'agriculture et un trop-plein de bétail.

Printemps 2020 : cinq moutons et une vache s’échouent sur une plage israélienne. Avec leurs oreilles coupées, impossible de relever leur numéro d’immatriculation ; encore moins de remonter la filière d’exportation. L'étude des boucles de moutons révèle malgré tout leur pays d’origine : Portugal. Ainsi vont vont vont les cadavres d’animaux en mer Méditerranée.

De juin 2020 à juin 2021, Mathilde Gérard, journaliste au Monde, a publié trois articles sur le transport des animaux en mer. Le sujet est loin d’être anecdotique : chaque année, l’Union européenne exporte trois millions de bovins et ovins. La majorité part au Moyen-Orient pour y être engraissé puis abattu. Les cargos qui transportent le bétail n’ont pas été conçus pour cette activité. Ballottés par la houle, confinés dans leurs urines et leurs excréments, mal nourris, les animaux arrivent à bout de souffle à destination. Entre le port de départ et le port d’arrivée, les cadavres d’animaux sont jetés par-dessus bord.

Mais que fait l’Union européenne ? s’interroge la lectrice ou le lecteur au fil des révélations.

Un mouton dans un rafiot

Tout commence par un problème d’assurance. Transporter des biens - bois, masques, téléphones mobiles… - implique un minimum de précautions. Un cargo bloqué dans le canal de Suez pendant trois jours enclenche la machine à préjudices, donc à indemnisations. Le bétail n’a ni contrat d’assurance, ni code-barre collé sur son front. Peu importe qu’il arrive vivant ou mort, gras ou famélique : ce qui reste du troupeau part au centre d’équarrissage après avoir brouté une ration de fourrage.

Moins bien traité qu’une marchandise, l’animal en transit n'a pas droit à une couverture sanitaire. Par exemple, aucun vétérinaire n’inspecte le troupeau. Partir avec les bêtes pour veiller sur elles ? Aucun règlement ne le stipule. Les armateurs utilisent des rafiots âgés de trente ans à soixante ans. Ils les reconvertissent en bétaillères sur mer, après avoir empilé les cages les unes sur les autres. Tout là-haut, ça tangue. Vaches et moutons se blessent, voire se cassent une jambe. D’où le tri du bétail avant livraison. Et des cadavres sur les plages du Moyen-Orient.

Rien qu’au port de Sète, 146 000 animaux ont transité par la France en 2019 avant de mourir en mer ou d'être dépecé au Moyen-Orient. Pourquoi les autorités françaises ferment les yeux au lieu d’inspecter les bateaux ? Parce que la France élève trop de bétail. Une industrie d’exportation se met en place, avec ses bétaillères et ses cargos. Le trajet en mer dure cinq à douze jours. Il se prolonge jusqu’à trois mois dès que le port de destination refuse le charnier. Alors le cargo fait le tour de la mer Méditerranée avant de s’échouer au port de Tarragone ou de Carthagène. Les animaux sont euthanasiés sur place puisqu’ils ne sont plus autorisés à rentrer dans leur pays d’origine.

Le ministère de l'agriculture regarde ailleurs

Le ministère de l’agriculture français, la main sur le cœur, assure que son dispositif de contrôle est parfait. Le ministère aurait notifié « plusieurs refus de chargement pour des risques de blessures, des systèmes d’abreuvement défectueux et des surfaces non conformes à celles indiquées sur le certificat d’agrément ». À Sète, la moyenne des cargos bétaillers est de 42 ans. L’ammoniac que sécrète le bétail accélère la corrosion du bateau. En réalité, les services de la Commission européenne n’ont trouvé « aucune preuve que les autorités aient jamais refusé un seul chargement », après deux ans d’enquête.

D’ailleurs, les cargos poubelle ne hissent ni le drapeau français, ni le drapeau espagnol, ni le drapeau européen : ils battent le pavillon du Togo (18), du Panama (17), de la Tanzanie (16), du Liban (9), de la Sierra Leone (8). 82 % des bétaillères appartiennent à des sociétés écrans enregistrées pour la plupart dans des paradis fiscaux : Panama (16 navires), Îles Marshall (11), Libéria (8). Hisser un pavillon noir délivré par une autorité de complaisance met les armateurs à l’abri des tracasseries administratives, à Sète ou Carthagène.

Le transport d’animaux vivants intéresse peu de monde en dehors de trois ONG : Robin des Bois (France), Animal Welfare Foundation et Tierschutzbund Zürich. Lesquelles ont publié un rapport le 17 juin 2021 sur le sujet, puis l’ont transmis à la Commission européenne. Mise sous pression, celle-ci vient à son tour de lancer une étude. Sa sortie est prévue à la fin de l’année 2021.

En attendant, le cargo Elbeik débarque à Carthagène 1 800 bovins dont 180 cadavres après trois mois d’errance au large de la Turquie, de Chypre, de l’Égypte et de l’Italie. Quand le bateau accoste, les autorités sont contraintes d'enfiler des masques à oxygène pour monter à bord, puis pour organiser une mise à mort. Au même moment, un lot de moutons aux oreilles coupées s’échoue sur une plage, de l'autre côté de la Méditerranée. Le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande annoncent qu'ils vont interdire l’exportation d’animaux vivants. Dis-moi comment tu transportes tes animaux, je te dirai quel est ton degré de civilisation.

Tristan Canard     

* Post-scriptum : abattre les animaux d'élevage à la ferme sans leur faire subir le stress du transport en bétaillère, c'est possible. La journaliste Mathilde Gérard est partie à la rencontre des unités mobiles d'abattage en Loire-Atlantique et en Côte-d'Or. Article à découvrir ici.

Sources d’information :
 

Exportations de bétail : l’opacité des conditions de transport mobilise des ONG. Article de Mathilde Gérard paru dans Le Monde du 14 juin 2020

Trois mois en Méditerranée dans un cargo bétailler : la triste odyssée des bovins de l’Elbeik. Article de Mathilde Gérard paru dans Le Monde du 19 mars 2021

Des cargos vétustes agréés pour le transport des animaux par l’Union européenne. Article de Mathilde Gérard paru dans Le Monde du 17 juin 2021

Comme des bêtes dans des bateaux poubelles. Étude à découvrir sur le site de l’ONG Robin des bois.

Photographie : chevaux et vaches au plateau de Benou, dans les Pyrénées Atlantiques. Le bonheur est dans le pré.