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Le « Pau - Canfranc » rate sa concertation (2)

Le « Pau - Canfranc » rate sa concertation (2)

6 orateurs en tribune. 250 personnes dans la salle. 24 juin 2025 à Oloron, un débat ferroviaire vire au fiasco. Y a-t-il un médiateur à SNCF-Réseau ?

Mardi 24 juin 2025, le public est reparti sonné après 2 h 15 de « concertation » sur la future ligne internationale à voie unique de Pau à Canfranc. Objet de la rencontre : faire le point sur l’avancée du projet, puis répondre aux questions du public. En tribune : 4 salariés de SNCF-Réseau, 1 salarié de la Région Nouvelle Aquitaine, le Maire d’Oloron-Sainte-Marie. Mais il y a un grand absent. Lequel ?

Bannie, la Commission nationale du débat public que SNCF-Réseau a mandatée pour couvrir les débats à l'automne 2024 : son rapport publié en janvier 2025 a irrité la direction de la SNCF. Forte de sa rigueur méthodologique, la CNDP a relevé des zones d’ombre dans le projet. Point par point, elle invite SNCF-Réseau à mettre cartes sur table. Réponse ? Pas de carton d'invitation.

Dès lors l’absence du CNDP se fait cruellement sentir, mardi 24 juin 2025, salle Palas à Oloron-Sainte-Marie.

Repassons le film de la séance :

À 18 heures et pendant 54 minutes, cinq orateurs se relaient à la tribune : ils reprennent les mêmes éléments de langage qu’en septembre 2024. Assis et silencieux, le public ronge son frein. « On n’est pas à l’école ! » lance soudain une voix dans le public.

L’impatience grandit dès qu’une oratrice de SNCF-Réseau affirme : « Les Béarnais sont pour la voie ferrée ». Or aucune enquête ne valide le propos. Même les partisans du train découvrent les non-dits du projet : sans arrêt de Bedous à Canfranc (Urdos n’est plus évoqué), le futur TER ne rendra service ni aux habitants, ni aux touristes en haute Vallée d’Aspe.

Ce « mur de la parole » à la tribune a une conséquence : quand débute la séquence questions/réponses, la tension est vive dans le public.

Et dès qu’une citoyenne ou un citoyen quête une précision, par exemple « En pourcentage, combien de poids lourds en moins sur la RN 134 si la ligne rouvre ? », les orateurs en tribune restent dans le flou : « Le report modal se fera ».

 Arrive le premier couac à 19 h 18 : à une citoyenne qui affirme « Ce projet est celui des Espagnols », le maire d’Oloron-Sainte-Marie rétorque : « Complotisme » (1). C’est quoi, le complotisme ? Une affirmation non étayée qui fait fi de la connaissance scientifique. Exemple : « La Terre est plate ». Or ce n’était pas le cas ici. Un dérapage verbal électrise soudain les débats.

Second couac à 19 h 51 : à un citoyen qui cite Ulysse-Fret, le plan SNCF qui zappe le Canfranc, le directeur territorial SNCF-Réseau répond : « Vous mélangez tout, vous ne connaissez pas grand-chose, vous dites des inepties ». Les mots et le ton tranchent avec le langage policé de son patron, Jean-Pierre Farandou, PDG de la SNCF.

Dans son mot de conclusion peu après 20 h, le maire d'Oloron se moque d'un citoyen dans la salle parce que celui-ci, lors de sa prise de parole, a dit « arriver de Bordeaux ».

 « Mépris ! », mot que scandent des citoyens à l’issue de la séance, résume un sentiment collectif. À 20 h 30, le désarroi se lit sur les visages.

Et puis il y a des doutes :

« Les études sont en cours » : était-il judicieux de lancer une concertation alors que les données manquent ? Bruit et vibrations, faune et flore, zones sismiques, passages à niveau, arrêts, budget : Région et SNCF sont arrivées les mains vides pour « se concerter » avec les citoyens. Mais ils assènent : « Cette ligne, on la fera ».

Depuis que la section Oloron-Bedous a rouvert en 2016, trois talus ont glissé à Buzy, Sarrance et Bedous. D’où un trafic stoppé : 3 semaines par-ci, 5 mois par-là. Ces incidents questionnent la capacité de SNCF-Réseau à bâtir puis entretenir une voie ferrée en montagne. En outre SNCF-Réseau a attendu 4 mois avant d’admettre qu’au sud d’Urdos, la plateforme a été « impactée » (ou plutôt emportée) après le déluge du 7 septembre 2024. Or le public attend fiabilité et transparence chez un industriel du rail.

Pendant ce temps-là, la ligne TER 55 Pau-Bedous s’enfonce : 1 train sur 2 depuis la mi-juin. Les conducteurs manquent, les rames aussi. En 2015 et par leurs impôts, les citoyens ont réglé 120 millions d’euros pour monter dans un autocar de remplacement. En 2033, dépenseront-ils 1 milliard d’euros pour grimper dans un car de remplacement ? Avec le sens de la formule, SNCF-Voyageurs écrit sur son appli : « Conditions de départ non réunies » puis « autocar supplémentaire ».

D’où un public hagard dans le brouillard :

Car salle Palas à Oloron, six orateurs en tribune ont érigé un mur entre les « savants » et les « ignorants ». Monopoliser la parole pendant 54 minutes. Ne pas répondre aux questions posées. Dénigrer des citoyens en public. Si la voie ferrée voit le jour, elle reposera sur un rail d’arrogance, un rail d’agressivité.

Pas sûr que la démocratie en sorte renforcée.

Et maintenant ?

• Septembre 2025 : concertation MECDU = mise en conformité des documents d’urbanisme. Une étape technique mais utile : les communes situées sur le tracé doivent adapter leur plan local d’urbanisme. Les habitants sont consultés selon une méthode à préciser.

• Novembre ou décembre 2025 : SNCF-Réseau rend un dossier complet au commissaire enquêteur : études menées, plan de financement, données techniques de l’infrastructure.

• 2026 : le Préfet, s’il le décide, signe l’arrêté qui lance l’enquête publique. Chaque citoyen a accès au dossier. Elle ou il peut aller en mairie y déposer son avis. Durée : 1 mois renouvelable une fois.

• Après l’enquête publique, le Préfet lit la synthèse du commissaire enquêteur. Puis il décide ou non de signer la Déclaration d’utilité publique (DUP).

• Si la DUP est signée, le dernier mot revient à la Région Nouvelle Aquitaine : lancer ou non les travaux, selon les fonds qu’elle aura réunis. Si tel est le cas, SNCF-Réseau en tant que maître d’ouvrage lancera les appels d’offres.

• Si chaque étape est franchie, l’ouverture de Pau-Canfranc est « souhaitée au service d’hiver 2032 », c’est-à-dire à la mi-décembre 2032 : information donnée à l’oral par SNCF-Réseau.

(1) Qu’a dit exactement le maire d’Oloron ? « Au voisinage du complotisme », disent trois médias. Des personnes dans le public ont entendu une autre version. Même sonorisé, le débat était peu audible salle Palas. À ce jour, SNCF-Réseau n’a pas mis la vidéo en ligne sur le site dédié à la concertation Pau-Canfranc. Quoi qu’il en soit, le mot « complotisme » en fin de phrase a fait sursauter la salle.

Concertation voie ferrée Pau Canfranc section française par SNCF-Réseau et la Région Nouvelle Aquitaine. Carte de la ligne ferroviaire.Extrait de la carte Cartotrain avec le tracé du Pau Canfranc.

Le « Pau - Canfranc » 
c’est quoi, c’est quand ?

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Concertation SNCF Région Nouvelle Aquitaine sur la réouverture de la ligne Pau Canfranc. La friche ferroviaire à Borce en Haut-Béarn.La friche ferroviaire à Borce en Haut-Béarn.

La voie ferrée de Pau (France) à Canfranc (Espagne) a ouvert en 1928. Elle a été électrifiée dès le départ, en raison de fortes pentes côté français. Elle traverse le Béarn du nord au sud sur un itinéraire qui fait 92 km. Elle est à voie unique : les trains ne peuvent se croiser qu’à Oloron-Sainte-Marie.

Le trafic a été interrompu en mars 1970, après qu’un train de fret a déraillé puis emporté le pont de l’Estanguet.

Depuis 1970, des militants travaillent au retour du train. Alain Rousset, président du Conseil régional de Nouvelle Aquitaine, a fait reconstruire la voie ferrée entre Oloron et Bedous : réouverture en juin 2016. Il reste donc 33 km de voie à refaire pour relier à nouveau la France et l’Espagne au Somport.

Mais en 55 ans, la situation a changé en Vallée d’Aspe. Des habitations. Des chemins de promenade. Des fermes. Des élevages. Un déluge de pluie puis un autre — le dernier dans la nuit du 6 au 7 septembre 2024 — ont emporté la plateforme ferroviaire au sud d’Urdos. En outre il y a des chutes de pierres au tunnel du Peilhou. Par ailleurs, la RN 134 accueille un nombre croissant de poids lourds — 350 à 700 par jour, selon les sources —, dont la plupart font du cabotage entre le nord Aragón et le sud Aquitaine.

Le chantier pour rebâtir la voie ferrée de Bedous à Canfranc repose sur la Région Nouvelle Aquitaine : à ce jour ni l’État ni l’Union européenne ne participent au tour de table. Montant estimé : de 550 millions à 1,2 milliard d’euros, selon les sources.

Dans sa version actuelle, le projet prévoit 30 trains de voyageurs et 20 trains de fret par jour. 10 trains de voyageurs relieront Pau à Canfranc dans les deux sens ; les autres feront terminus à Oloron-Sainte-Marie et à Bedous. Un tel trafic implique d’acheter 5 ou 6 trains Regiolis à trois voitures, investissement que la Région Nouvelle Aquitaine n’a pas encore budgétisé.

À ce jour, il n’est pas prévu de portique écotaxe sur la RN134 pour réguler en parallèle le trafic poids lourds.

SNCF-Réseau souhaite ouvrir la ligne Pau Canfranc à la mi-décembre 2032.

Déraillement en coulisses :

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Concertation SNCF Région Nouvelle Aquitaine voie ferrée Pau Canfranc section françaiseLa friche ferroviaire au sud d'Urdos, en surplomb du gave d'Aspe.

Qu’est-il arrivé à la SNCF pour dérailler ainsi en Vallée d’Aspe ? Telle est la question que se posent les citoyens qui ont de la sympathie pour le rail.

Car dans le public, il y a des femmes et des hommes qui prennent le train. Mieux : ils aiment le train. Mais « pas ce train » : celui qui pourrait rouler en Vallée d’Aspe en 2032. Et au lendemain du bilan de la concertation à Oloron, les adeptes du rail s'interrogent : « Chère SNCF, qu'es-tu allée faire dans cette galère ? » À tel point qu’un directeur régional disjoncte en public, le 24 juin 2025.

Pour comprendre, il faut remonter vingt ans en arrière. Et ajuster la focale sur un homme : Alain Rousset, président de la Région Nouvelle Aquitaine.

Ma Vallée

Celui qui a acquis une résidence secondaire en Vallée d’Aspe s’est, avec le temps, approprié un havre de verdure en Béarn. Il y randonne. Il paraît qu’il y pêche. En été il fait son marché le jeudi à Bedous. Peu à peu la Vallée d’Aspe devient un enjeu personnel. Or à 74 ans, le président a une vision romantique et vintage de la Vallée. Il y verrait bien revenir le petit train d’antan, celui qui transportait les enfants en culotte courte, cap sur les colonies de vacances.

Alors il tente un coup de poker en 2012 : au lieu de répartir l’argent de la Région sur des lignes TER en déshérence (Agen-Périgueux, Bordeaux-Le Verdon, puis Guéret-Ussel et Angoulême-Limoges après la fusion de trois Régions), il mise 120 millions sur 25 km de voie ferrée au sud d'Oloron. Au terminus à Bedous, il y a 574 habitants. À titre de comparaison, Angoulême et Limoges totalisent 317 000 habitants.

Et le plus étrange, c’est qu’il parvient à tordre le bras des conseillers régionaux qui forment sa majorité.

Voie friable

Alain Rousset a une autre certitude : « Si je fais Oloron Bedous, fatalement Bedous Canfranc se fera ». Car selon lui, rien ne peut briser l’élan donné. Et quand il ne restera que 33 km de voie à refaire, fatalement l’État et l’Union européenne suivront.

En outre il pense avoir un argument en métal : si la voie ferrée rouvre, « il y aura moins de poids lourds sur la RN134 ». Comment les Aspois pourraient-ils s’opposer au « report modal » ? Sauf que la plupart des logisticiens ont le même avis : d’Aragón au Béarn — moins de 300 km —, jamais les remorques n’iront dans le train : trop rigide, trop cher.

Mais ce qu’Alain Rousset ignore — ou ne veut pas savoir —, c’est qu’en 2012 la SNCF lui a vendu pour 120 millions d’euros une voie ferrée discount. Dès la réouverture du tronçon Oloron-Bedous en 2016, un talus s’effondre. Puis un autre. Plus grave : un pilier de pont est menacé à Sarrance. Ce n’est pas tout : SNCF n’a ni les rames, ni les conducteurs pour gérer la ligne TER 55 de façon professionnelle.

Comment Alain Rousset s’est-il fait avoir tel un débutant ? Mystère. En tout cas la SNCF a empoché 120 millions dans un transat. Et quand les trains manquent, elle affrète « des autocars supplémentaires » :  élément de langage sur SNCF-Connect. À Paris, qui pourrait reprocher à l’industriel de gagner des millions aux dépens d’une Région ?

Mauvais théâtre

Pour ne pas perdre la face, Alain Rousset va alors tout faire pour forcer le destin. « Bedous Canfranc, c'est maintenant » : à SNCF-Réseau il commande études sur études, puis trois mois de concertation en 2024. Soit un budget estimé à 10 millions d’euros, juste pour de l’expertise et de la communication. L’Union européenne en finance une partie, mais elle ne s’engage pas sur la suite.

Et c’est ainsi que sans poser le moindre rail, la SNCF continue de gagner de l’argent en Haut-Béarn.

Dès lors, comment s’étonner que des salariés de SNCF-Réseau fassent du zèle à la tribune ? Site web, plaquettes, réunions : grâce à Alain Rousset, ils sont payés pour ça. En leur for intérieur, ils se doutent que le projet du président finira sur une voie de garage. Parfois, la communication c’est du mauvais théâtre. Mais la scène est rentable : même Matthieu Chabanel, PDG de SNCF-Réseau, a joué la comédie en prenant le micro.

Reste maintenant à savoir comment le président de la Région Nouvelle Aquitaine se sortira d'affaire. Car d’ici 2027, il y a 1 milliard d’euros à trouver. Et en 2028, il y a les élections régionales : Alain Rousset, que d’aucuns trouvent diminué, aura 77 ans.

Deux rails ou deux-roues

Les personnes qui suivent le projet ont deux hypothèses. Soit le président a un joker dans sa manche : le jour venu, il brandit le mécène qui offre 1 milliard d’euros pour du rail en montagne. Soit il reporte la faute sur l’État.

Il est probable que la seconde hypothèse l’emportera.

Dès lors il y a une épée de Damoclès sur « le petit train du président ». En 2030, le TER 55 sera-t-il limité à Oloron-Sainte-Marie ? 5 voyageurs en moyenne en Vallée d’Aspe : cela fait cher l’usager.

Et si l'on regarde l'horizon, peut-être faudra-t-il trente ans pour effacer un caprice, puis ouvrir la voie aux cyclistes. Après 2050, cap à deux-roues sur les Pyrénées ? Pour certains, réveiller la friche en douceur serait une façon élégante de rendre hommage aux 5 000 ouvriers qui, au début du XXe siècle, firent des miracles sur le chantier.

Réponse dans une ou deux générations.

Concertation voie ferrée Pau Canfranc 2025 par SNCF-Réseau et la Région Nouvelle AquitaineVoie ferrée devenue voie verte en Haut-Languedoc.

 En décembre, une chronique a couvert la concertation qui s'est déroulée à l'automne 2024 dans le Béarn. Chronique à lire ici.
Accès à la page du site SNCF-Réseau qui présente le projet de réouverture de la ligne Pau Canfranc, section française.
France 3 Nouvelle Aquitaine a filmé la réunion de clôture de la concertation, mardi 24 juin à Oloron-Sainte-Marie. Son reportage a pour titre : "Ce n'est pas parce que l'on est contre le train que l'on est favorables aux camions" : le projet de ligne Pau-Canfranc questionné.
"Vous êtes insupportables !" : ambiance électrique autour du bilan de la concertation du projet de ligne Pau-Canfranc. Article de Gildas Boënnec dans La République des Pyrénées du 25 juin 2025.
En 2024 Wu Zhenyu, étudiant ingénieur à l'École nationale des travaux publics de l'État et à l'Institut d'études politiques de Grenoble, a soutenu une thèse sur les ressorts politiques dans le processus visant à rouvrir la ligne Pau - Canfranc. En 120 pages il y explique le rôle déterminant que joue Alain Rousset, président de la Région Nouvelle Aquitaine, dans un contexte local de forte résistance.


* Photographies 1 à 4. La sortie nord du tunnel hélicoïdal au sud d'Urdos en Vallée d'Aspe - Extrait de la carte Cartotrain : voies ferrées dans les Pyrénées Atlantiques - La friche ferroviaire à Borce, ligne coupée après que la RN 134 a été élargie - La friche ferroviaire au sud d'Urdos, là où le gave d'Aspe a emporté la plateforme - Tunnel éclairé sur une voie verte en Haut-Languedoc.