< Retour
Le Monde, journal du « en même temps »

Le Monde, journal du « en même temps »

Un coup à droite, un coup à gauche : en louvoyant, la rédaction du Monde reflète la fracture de la population. Se barricader dans sa rubrique ? Ou dialoguer ? Le journalisme est à réinventer.

Mon plaisir, tout de suite ! Soumis à une molécule biochimique appelée dopamine, notre cerveau serait incapable de choisir la sobriété. Il prolonge la douche. Il monte le thermostat. Il appuie sur le champignon. Il reprend du chocolat. C’est plus fort que lui : homo sapiens se gave. D’autant plus qu’en Occident, tout ou presque arrive sur un plateau. D’où l’échec du Nutriscore dans l’alimentation. Ou celui des campagnes de prévention routière. Le cerveau ne se met en alerte que si le danger est palpable et imminent. Donc quand il est trop tard pour agir.

Cette thèse apparaît dans Le Monde du 13 juin, rubrique Science. La journaliste Élisabeth Berthou donne la parole à Thierry Ripoll, chercheur en psychologie cognitive, et à Sébastien Bohler, neurobiologiste. Leurs recherches convergent : « L’objectif de croissance est inhérent au vivant », explique le premier. « Le striatum est une partie fondamentale de notre cerveau qui n’est pas programmée pour s’autolimiter », prolonge le second. D’où l’obésité et les gaz à effet de serre. D’où le réchauffement climatique et la perte de biodiversité. En résumé : par sa goinfrerie, homo sapiens serait programmé pour détruire son environnement. Sa virtuosité technique le rendrait assez fort et assez fou pour que la planète Terre devienne bientôt une étuve, un désert ; ou les deux.

Treize jours plus tard, dans le même journal, rubrique Planète, le journaliste Stéphane Foucart proteste avec vigueur : « Faire de ces mécanismes neuronaux une cause dominante du destin des sociétés revient à nier à peu près toutes les connaissances accumulées par les sciences humaines et sociales ». Pour lui, la destruction de la planète n’est pas due à l’addition de comportements individuels, mais à des choix collectifs qui structurent l’économie : de la voiture aux pesticides, en passant par les grandes surfaces situées hors des villes. Selon le journaliste, il n’existe pas de « fatalité naturelle » qui nous enverrait dans le mur. Dans sa courte histoire de 300 000 années, homo sapiens a déjà construit des cultures qui n’ont rien à voir avec le capitalisme né au XIXe siècle.

Chimie du « en même temps »

Début juillet, un nouveau différend émerge au sein de la rédaction, mais cette fois entre une journaliste de la rubrique Économie et celui de la rubrique Planète. Cécile Boutelet, correspondante du Monde en Allemagne, décrit l’entente cordiale entre les Verts allemands et les capitaines d’industrie. Le 3 juillet, elle explique qu’un écologiste devenu ministre de l’économie et de la protection du climat (Robert Habeck) peut conclure les Journées de l’industrie à côté d’un patron aussi puissant que celui du géant de la chimie BASF (Martin Brudermüller). L’un et l’autre s’engagent à faire cause commune pour faire de l’Allemagne une championne de « l’économie verte » en 2030.

Or, le même Stéphane Foucart avait, dès le 1er juillet, informé les lecteurs du Monde que des lobbies industriels influencent les agences nationales qui expertisent les pesticides avant de les autoriser - ou non - dans l’Union européenne. Ainsi, l’étude en cours sur le glyphosate, herbicide du groupe Bayer soupçonné d’être cancérigène, relève d’agences françaises, hongroises, suédoises, allemandes, néerlandaises. Certains experts ont un pied dans l’industrie, un autre dans l’agence d’évaluation : d’où conflit d’intérêts. Les agences allemandes et suédoises sont jugées les moins fiables : elles se montrent peu transparentes sur le CV de leurs experts.

Pourquoi Cécile Boutelet n’a-t-elle pas interpellé le ministre allemand sur le lobbying controversé de BASF et de Bayer ? La légendaire courtoisie allemande l’a-t-elle dissuadée de lever un lièvre à Berlin ? Quoi qu’il en soit, le lecteur du Monde reste sur sa faim : d’un côté, un géant allemand de la chimie se déclare prêt à jouer le jeu de la révolution verte ; de l’autre, il mobilise ses réseaux pour vendre ses pesticides dans le monde.

Ces dernières semaines, d’autres sujets ont opposé les journalistes de la rubrique Politique à ceux de la rubrique Planète. Les seconds semblent reprocher aux premiers de ne pas poser les questions qui fâchent aux candidats. De fait, les problèmes de fin de mois l’ont emporté sur les enjeux de fin du monde dans les débats. Dès son élection, Emmanuel Macron met le pouvoir d’achat en tête des priorités.

La fracture du Monde

Si l’on frotte les articles du Monde les uns contre les autres, alors une faille semble apparaître entre deux parties de la rédaction. Cette faille peut s’interpréter de deux façons :

Soit on se félicite qu’existe une pluralité d’analyses au sein de la rédaction, alors qu’ailleurs (le Figaro, Paris Match, etc.) les journalistes obéissent à la ligne éditoriale que dicte l’actionnaire. On estime dès lors qu’un tel débat est salutaire, tant pour la dynamique du journal que pour l’information du public ;

Soit on pose l’hypothèse que ce clivage reflète une fracture à l’œuvre dans la société française. En juin 2022, après quatre tours d’élections, une majorité de Français arc-boutés à leur mode de vie l’a emporté sur une minorité prête à « changer » pour sauver la Planète - voire inventer une autre manière d’y habiter.

D’article en article, la barque Le Monde adopte les mêmes méandres que la Seine, tout en maniant le « en même temps ». En pages politique et économie, le journal drague à tribord : il relaie les discours des leaders qui affirment bâtir une société où la technologie résoudra pollution et malbouffe. En pages environnement, le journal penche à bâbord : il évoque un possible état d’urgence au cas où la France subirait l’assaut répété des canicules et des inondations après 2050. Ainsi, les centrales nucléaires qui fournissent une grande part de notre électricité vont-elles nous sauver ? Ou vont-elles nous perdre ? Elles se situent près des rivières, là où l’eau sera bientôt trop chaude pour refroidir les réacteurs ; ou près de la mer, là où les vagues grignotent le rivage chaque année. Elles ont besoin d'un élément radioactif naturel, l'uranium, qu'il faut acheminer de contrées lointaines où le contexte géopolitique reste fragile : Kazakhstan, Niger, entre autres.

À force de ratisser large, le Monde imite la stratégie d’Emmanuel Macron depuis 2016 : écouter les arguments des uns et des autres, sans jamais esquisser la moindre synthèse. Ce « en même temps » journalistique fait sans doute plaisir aux actionnaires et à la direction. Après tout, un journal n’est-il pas une entreprise dont l’objectif est d’élargir sa clientèle ? Placé au centre du jeu médiatique - comme Macron l’est en politique -, le Monde pagaie avec deux rames. Mais a-t-il encore l’audace intellectuelle de bousculer son organigramme, sa prudence, son confort ?

Page blanche

Car la fracture qui oppose deux camps fait sens. Elle nous dit : par-delà les postures des uns et des autres, en 2022, homo sapiens n’a pas (encore) écrit le scénario qui nous ferait basculer d’une économie capitaliste à une nouvelle forme de vivre-ensemble. Un monde où le bien-être individuel rejoindrait celui de la collectivité ; le tout dans une Planète préservée. Les alertes ont beau se multiplier, nous restons dans le brouillard, coincés entre notre mode de vie actuel et un hypothétique futur sans pollution, sans pesticides, sans néonicotinoïdes, sans pétrochimie. Ce futur reste à ce jour fantasmagorique.

Comment remiser la voiture sans renoncer à notre soif de mobilité ? Comment bannir les poids lourds sans renoncer à l'abondance au supermarché ? Comment stopper l’agrochimie tout en étant sûrs de manger à notre faim ? Comment nous passer de gaz, de pétrole, de nucléaire, de métaux rares, sans revenir deux cents ans en arrière ? La guerre de communication à laquelle se livrent les capitalistes et les écologistes empêche d'élaborer une perspective, puis de tracer des pistes concrètes. Quelques citoyens raccourcissent le temps de leur douche ou baissent le thermostat de leur logement. Mais ces petits gestes - équivalents au colibri qui apporte une goutte d’eau pour combattre un incendie - ne pèsent rien face à l’urgence, dans un contexte où les pays les plus peuplés (Chine, Inde) aspirent à vivre comme nous.

Le Monde d’après

Sur Terre, d’autres civilisations respectueuses de l’environnement ont existé. Il en reste des traces ici et là. Mais le capitalisme est devenu le modèle dominant, ce qui réduit nos chances de le remplacer par un autre. La démocratie est notre chance, mais aussi notre piège : quel que soit son striatum, homo occidentalis vote en majorité pour le statu quo. Seule une révolution pourrait sauver notre « maison Terre », son climat, sa biodiversité. Oui mais quelle révolution ? Et si ça valait le coup d’en parler ? Et si Le Monde ouvrait le champ des possibles, de manière factuelle, concrète, rigoureuse ? Enfermée dans son « en même temps », la rédaction du Monde est peut-être victime de la même paresse d’esprit que celle qui habite la plupart des êtres humains.

Plus la planète chauffe, plus « en même temps » vit ses derniers instants. Le Monde pagaie, mais il tourne en rond. L’heure est peut-être venue d’infléchir une manière de couvrir l’actualité. Il ne suffit plus de décrire ou d’interviewer. Il faut mobiliser les sciences - humaines, sociales, physiques… - pour ouvrir un horizon aux citoyens. Quelle instance aura la connaissance et la rigueur pour fixer des objectifs, puis définir une méthode ? Qui la validera ? Qui l’évaluera ? Jamais la politique n’a jamais été aussi vitale pour nous sortir du piège qu'une élite capitaliste nous a tendu. Selon Bohler et Ripoll, notre cerveau rechigne à s’autolimiter - d'autres chercheurs en neurosciences sont en désaccord avec cette thèse. Quel que soit le rôle supposé de la dopamine et du striatum, Stéphane Foucart trempe sa plume au bon endroit : c’est dans un sursaut collectif qu’homo sapiens a encore une (petite) chance de sauver sa peau. Protéger le fragile équilibre de la Terre ? Réinventer une manière de faire société ? En 2022, il serait excitant que le Monde nous (re)mette en mouvement.

Salomé et Renaud Canard     

Sources d’information :


Crise environnementale : notre matériau neuronal nous fait repousser l’idée de s’autolimiter. Élisabeth Berthou interroge Sébastien Bohler, neurobiologiste, et Thierry Ripoll, chercheur en psychologie cognitive. Article publié dans Le Monde du 13 juin 2022.

Ramener la crise environnementale à notre cerveau, c’est déguiser de l’idéologie politique en vulgarisation scientifique. Article de Stéphane Foucart publié dans Le Monde du 26 juin 2022.

Pourquoi détruit-on la planète ? Les dangers des explications pseudo-scientifiques. Tribune de cinq chercheurs en neurosciences publiée sur le Blog de Mediapart le 7 juillet 2022. Les cinq chercheurs apportent une contradiction scientifique à la thèse développée par Sébastien Bohler et Thierry Ripoll. Un extrait de la tribune a été publié le 7 juillet dans Le Monde, rubrique Idées.

En pleine crise énergétique, écologistes et industriels allemands cultivent l’art du compromis. Article de Cécile Boutelet publié dans Le Monde du 3 juillet 2022.

Glyphosate : des experts indépendants mettent en doute l’intégrité des travaux d’homologation. Article de Stéphane Foucart publié dans Le Monde du 1er juillet 2022.

Accès au site du Monde

Si le PDG de BASF nous parlait franchement, il dirait à peu près ceci : « En 2022, nous sommes obligés de vous vendre nos saloperies pour amasser le profit qui nous permet d’investir dans la chimie du futur. En résumé, nous vous empoisonnons aujourd’hui pour peut-être vous sauver demain ». Le PDG de Stellantis ou de Total pourrait en dire autant. La stratégie d’une entreprise repose d’abord sur la surveillance de sa trésorerie.

Quand on aborde un article, un angle de lecture parmi d’autres consiste à se demander : la ou le journaliste a-t-il eu besoin de préserver le système capitaliste dans lequel nous baignons ? Ou a-t-il eu envie de le secouer ? Dit en d’autres termes : la ou le journaliste a-t-il comme objectif de tranquilliser le lecteur ? Ou de le réveiller ? Chaque article, du Monde comme d'ailleurs, porte l’empreinte d’une intention : celle de son auteur.

Photographie : Ni 5G, ni 4G, ni 3G, lire la presse en zone blanche. On voit ici la une du Monde daté du 16 juillet 2021.