Le bourreau des légendes
Pourquoi croit-on ? Thierry Ripoll nous emmène en voyage dans le cerveau, là où bouillonnent les pensées. Les unes intuitives, les autres analytiques. Parfois, le bateau tangue.
Linda, 31 ans, est célibataire et brillante. Major de sa promotion en philosophie, militante antinucléaire, elle s’est engagée contre la discrimination et l’injustice sociale quand elle était étudiante. Aujourd’hui, Linda est :
1- Guichetière dans une banque
2- Guichetière dans une banque et activiste féministe.
Laquelle de ces deux assertions est la plus probable ?
Après Linda, voici Jacques. Dans une étude portant sur mille personnes, on compte 995 infirmiers et 5 docteurs. Parmi eux, Jacques a 34 ans. Il vit dans une grande maison dans une banlieue chic et a un train de vie élevé. Il s’exprime bien, est investi dans la politique, et accorde beaucoup de temps à son activité professionnelle. Jacques est :
1- Infirmier
2- Médecin
Laquelle de ces deux assertions est la plus probable ?
Et maintenant, voici deux boîtes. Dans la première, il y a 10 boules noires et 1 boule rouge. Dans la seconde, il y a 100 boules noires et 10 boules rouges. Si vous tirez une boule rouge, vous gagnez 100 euros. Pour avoir les meilleures chances de gagner, que faire :
1- Tenter sa chance dans la première boîte ?
2- Tenter sa chance dans la seconde boîte ?
Quatrième et dernier exercice pour aujourd’hui : une raquette de tennis et son jeu de balles valent 11 euros. La raquette de tennis vaut 10 euros de plus que le jeu de balles. Combien vaut le jeu de balles ?
Les réponses aux quatre questions figurent au bas de cette page. Libre à la lectrice ou au lecteur de lire l’article avant les résultats ; ou l’inverse.
L’air de rien, avec ses questions innocentes - et ses réponses surprenantes -, le professeur de psychologie cognitive Thierry Ripoll nous fait vivre un sacré voyage. Où ? À l’intérieur de notre cerveau.
Les lois de l’évolution et de la sélection naturelle ont doté homo sapiens d’un cerveau hors du commun. Un cerveau en mesure d’observer, comparer, analyser, échafauder des hypothèses, établir des liens de cause à effet. Mais aussi un cerveau capable de rêver, fantasmer, supputer, jusqu’à se faire des films. Système analytique et système intuitif cohabitent dans le même organe. D’où peut-être l’expression : « tempête sous un crâne ».
Parmi nos aptitudes cognitives, l’empathie nous a permis de prendre l’ascendant sur les animaux, explique Thierry Ripoll. Placée au cœur de la « théorie de l’esprit », l'empathie - ou la compassion - ouvre grandes les portes des états mentaux : les nôtres, mais aussi ceux d’autrui. Mesquinerie, colère, altruisme, crainte, désir… L’empathie nous permet d'interagir avec efficacité. La personne s’ajuste en temps réel face à une multitude de situations, dans sa vie personnelle ou professionnelle.
Homo sapiens aux aguets
Notre intelligence à déceler les intentions d’autrui a sans doute sauvé notre espèce depuis 300 000 ans. Dans la jungle, mieux vaut voir des bêtes sauvages partout - même si 9 alertes sur 10 sont fausses - que de louper le tigre qui nous prend à la gorge par-derrière. Autant le fait de détecter de « faux positifs » (le tigre est en réalité un chat) est une tâche fatigante ; autant manquer le « faux négatif » (le chat est en réalité un tigre) s’avère mortel. Au XXIe siècle, celles et ceux qui « ne voient rien venir » sont plus vulnérables que celles et ceux qui croient voir des ennemis partout. Mais à force d’interpréter le réel, notre cerveau finit par s'emballer. Il mentalise des phénomènes naturels, jusqu’à maudire la voiture qui tombe en panne le jour où nous en avons absolument besoin - y a-t-il d’ailleurs un jour où nous montons dans notre voiture sans en avoir besoin ?
Quand nous discutons, ou que nous tentons d’identifier les pensées d’autrui, ou que nous nous efforçons de cacher les nôtres, nous faisons preuve d’empathie. Ce faisant, nous activons trois zones du cerveau. Thierry Ripoll les énumère : le cortex préfrontal médial, la jonction médio pariétale et le sulcus temporo pariétal. Ainsi est fait notre cerveau : il faut que plusieurs zones se coordonnent pour que nous déployions notre intelligence. Peu à peu, le moteur monte en régime. De l’interprétation à la magie, il n’y a qu’un pas que le cerveau franchit à son insu. La neuropsychologie décèle les phénomènes neuronaux qui nous font dériver du raisonnement à la croyance.
Par exemple, la loi de similarité nous amène à confondre le mot et la chose. Peu de gens osent dire à voix haute : « j’aimerais que mon père ou ma mère meure », de peur qu’une simple phrase n’influe sur la réalité. De même, prononcer dans sa tête le prénom de la personne aimée nous fait du bien, même si nous en sommes éloignés. De fil en aiguille, certaines personnes consomment des plantes qui vivent longtemps pour accroître leur espérance de vie. Des hommes consomment de l’extrait de corne de rhinocéros pour renforcer leur érection : ils se fient à la taille et à la rigidité du sexe de l’animal.
Une mer en colère
À force d’enchaîner les associations, nous devenons nos propres tyrans. Certaines personnes souffrent à l'idée de tromper leur conjoint, alors qu’un fantasme n’a rien à voir avec un acte. De telles « confusions catégorielles » sont de puissants moteurs de pensées magiques. Lors d’un voyage en mer, une grosse vague ne cache aucune intention puisque ce n’est qu’un phénomène physique : des milliards de molécules d’eau s'agitent par la force du vent. Un orage, une éruption volcanique n’obéissent qu’à des lois physiques. Quant à la planète Terre, elle ne se « venge » pas de nos comportements irresponsables. Sécheresse et tsunamis sont les manifestations physiques d'un réchauffement climatique qui s'accélère.
Non seulement nous relions mots et faits à peu près n’importe comment ; mais en plus nous avons tendance à « sauter à la conclusion » en faisant fi de toute méthode scientifique. Car là est la faiblesse de la science : elle est contre-intuitive. Là où nous voyons que la Terre est plate, la science nous démontre qu’elle est ronde, ou presque. Que de millénaires se sont écoulés pour que l’humanité - du moins une partie d’entre elle - assimile une loi qui mit en danger mortel quelques pionniers de la connaissance !
La loi des grands nombres, à son tour, nous donne le vertige. Dans une forêt de chiffres, le cerveau humain cherche un message caché. Le jour où Notre-Dame brûle à Paris, 11 édifices religieux sont victimes d’incendies la même année. Funeste coïncidence ? Non : application des lois de la probabilité. Thierry Ripoll nous apprend que chaque année, 0,021 % des 42 000 édifices religieux subissent un sinistre, dans la même proportion que n’importe quelle habitation. Ordinateurs et calculateurs sont nos outils au service de la démonstration scientifique.
Un médium dans le cerveau
Dans son duel feutré avec le système analytique, le système intuitif a plusieurs atouts : il est plus ancien dans l’histoire de l’évolution ; il s’appuie sur l’univers magique de notre enfance ; il prend les commandes dès que la peur ou le sentiment de perdre le contrôle nous font paniquer. Il produit alors des « biais perceptifs et cognitifs », jusqu’à nous jouer des tours pendables.
Puisant dans notre insécurité intérieure, le système intuitif reconstruit notre mémoire ; il invente de faux souvenirs à un point que nous ne pouvons imaginer. Il produit des opinions à la chaîne à partir d’un puzzle de discours, de sensations, d’idées fixes, de rumeurs, d’allusions. Le tout rassemblé à la hâte pour faire sens, avec le besoin vital d’avoir raison. Le système intuitif nous persuade que notre sagacité est supérieure à celle des autres : 90 % des automobilistes pensent qu’ils conduisent mieux que la moyenne des conducteurs.
Dans son élan, le système intuitif détourne les bases de la physique. Le mot énergie (solaire, cinétique, acoustique, hydraulique) sert d’alibi pour construire rituels, récits, soins et superstitions qui font la fortune des gourous. Idem pour les mots ondes et vibrations. Fatalement, un dieu nous attend au bout de la route : on en vénère plusieurs milliers sur Terre. Pour un dieu, on mène des guerres de religions. L’humain déploie alors son génie pour violer, torturer, massacrer. Quel paradoxe ! L’intelligence humaine se retourne contre elle-même.
Telle est la dure loi de l’évolution : notre capacité à fabriquer des croyances magiques « est un effet secondaire d’une capacité adaptative du cerveau : rechercher des relations causales utiles et fécondes », explique Thierry Ripoll. Il faut du sang-froid pour que le système analytique impose peu à peu sa méthode. Les sceptiques ont une capacité à identifier des informations contradictoires sans « sauter à la conclusion ». Ils vérifient, comparent, confrontent, multiplient les essais, soumettent leurs hypothèses à d’autres experts. Ils recherchent la donnée qui percutera leur théorie, jusqu’à tout reprendre à zéro. Bourreaux des légendes, peu enclins à brandir des solutions toutes faites, les sceptiques restent minoritaires chez l’espèce homo sapiens.
Je vous ai compris
Même chez les scientifiques, rien n'est acquis. De grands esprits s'égarent, grisés par un besoin de gloire. L'université recèle aussi des esprits taquins. Le psychologue Bertram Forer envoie à ses étudiant(e)s un texte en quatre phrases qui décrit leur personnalité. Il demande ensuite aux étudiants de le noter. 0 : la description est mauvaise. 5 : la description est excellente. Forer obtient une note remarquable qui témoigne de sa sagacité : 4,26. En réalité, il a envoyé le même texte à tous ses étudiants. Thierry Ripoll en révèle le contenu : « Vous avez besoin d’être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même. Vous avez certes des points faibles dans votre personnalité, mais vous savez généralement les compenser. Vous avez un potentiel considérable que vous n’avez pas encore utilisé à votre avantage. À l’extérieur vous êtes discipliné et vous savez vous contrôler, mais à l’intérieur vous tendez à être préoccupé et pas très sûr de vous-même. » Pour cette fois, le système intuitif est pris en flagrant délit d'imposture.
À force de mesurer les taux de dopamine, les ondes N400, ou l’activité du gyrus frontal inférieur gauche, les scientifiques savent aujourd’hui quels mécanismes neuronaux favorisent la production de croyances ; ou au contraire nourrissent notre prudence. L’homme est un animal croyant autant qu’il est un animal connaissant. Il a du mal à distinguer une phrase factuelle (la maison est grande), une phrase métaphorique (la maison a parlé), une phrase délirante (la maison connaît son histoire). Il éprouve une crainte vis-à-vis de « l'aléatoire, le chaos, le non-sens, l’incertitude ». Son anxiété le pousse à rechercher des béquilles mentales : grigri, adhésion à un mouvement ésotérique, fréquentation d’un gourou, religion. Alors que le système intuitif est soumis au principe de plaisir, le système analytique est contraint par le principe de réalité : ce qui lui demande beaucoup d’efforts. Qu’est-ce qui fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre ? « Notre stabilité psychoaffective, l’estime de soi, les expériences affectives positives ou négatives qui participent à la construction de notre personnalité », répond Thierry Ripoll. Mais aussi un environnement culturel et éducatif qui pose la méthode scientifique comme outil pour faire le tri dans le « tintamarre informationnel » : à commencer par les réseaux sociaux.
Quant à la télépathie, c’est-à-dire la faculté de modifier l’état de la matière par la force de l’esprit, il faut se rendre à la preuve scientifique : il s’agit d’une fiction. Aller au cinéma ou se faire un film ? Au bout du voyage, Thierry Ripoll nous invite à mettre pied à terre : nous sommes notre cerveau.
Salwa et David Canard
Réponses aux questions posées au début de l’article :
• La majorité des personnes testées optent pour l’assertion 2. Or, même si elle contredit notre intuition, l’assertion 1 est la plus probable. Être guichetière et activiste est beaucoup moins probable qu’être guichetière.
• La majorité des personnes testées optent pour l’assertion 2 (médecin). « Car la description qualitative de Jacques nous conduit spontanément, en raison de stéréotypes grossiers, à penser qu’il est médecin plutôt qu’infirmier » explique Thierry Ripoll. Au risque d’oublier que 95 % du panel exerce la profession d’infirmier. La bonne réponse est : on ne sait pas. C’est celle que choisissent les personnes de nature sceptique. Rares sont les personnes à oser dire : je ne sais pas.
• La majorité des personnes testées optent pour l’assertion 2 car elles imaginent qu’un plus grand nombre de boules augmentera leurs chances. Or, tenter sa chance dans l’une ou l’autre boîte revient au même puisque dans les deux cas la proportion de boules rouges est identique : 1/10. La réponse est donc : ni l’une ni l’autre (ou les deux).
• La majorité des personnes testées répondent que le jeu de balles vaut 1 euro. La bonne réponse est : 0,50 €. Pour comprendre l’origine de notre erreur, puis la démonstration mathématique, voir le livre de Thierry Ripoll.
• Pourquoi croit-on ? Psychologie des croyances, par Thierry Ripoll. Livre paru aux éditions Sciences humaines.
• Thierry Ripoll est professeur de psychologie cognitive à l’université d’Aix-Marseille, membre du Laboratoire de psychologie cognitive et directeur du Centre de formation des psychologues de l’éducation nationale.
• Le Monde du 10 février 2021 publie un entretien avec Thierry Ripoll réalisé par la journaliste Elisabeth Berthou : « Psychologiquement déstabilisante, la pandémie a renforcé le complotisme ».
• Sur le site The Conversation, Thierry Ripoll décrit comment se développent croyances et pensées complotistes dans le cerveau : Le complotisme, une révolution ratée. L'isolement, la perte de sens, les situations de précarité, le manque de confiance dans les élites (élus, médias, scientifiques), voire une organisation politique et économique qui met chacune et chacun sur le grill, favorisent les croyances. Dès lors, le complotisme serait un mouvement de révolte « raté ». Article paru le 26 mai 2021.
• Photographie prise à La Cavalerie.


