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Le château de mon maire

Le château de mon maire

Les maires agressés font l'actualité. Les maires agresseurs, beaucoup moins. Pourtant, certains maires agissent ici et là tels des seigneurs.

Au tournant de l’année 2000, une usine sous pavillon américain s’installe près de la Moselle pour fabriquer du papier toilette. Le terrain se situe à deux kilomètres d’une autoroute, sur la commune de Villey-Saint-Étienne, en Lorraine. Son maire Jean-Pierre Couteau se frotte les mains : même si l’entreprise est exemptée de la taxe professionnelle (TP) pendant cinq ans, à terme c’est tout bénéfice pour le budget du village.

Cinq ans plus tard, le maire consulte un cabinet d’architectes puis décide de refaire la voirie communale. Avec les millions qu’apporte la TP, tout est possible ou presque. Alors un village lorrain typique, avec ses larges trottoirs en terre battue, va subir une métamorphose. Fin des aires sur lesquelles les enfants jouaient au ballon. Le maire Jean-Pierre Couteau opte pour des enrobés de couleurs, mais aussi d’imposants massifs de fleurs. Deux années de travaux plus tard, Villey-Saint-Étienne est devenu un petit Monaco. Alléché, un joueur de foot professionnel y fait construire sa maison.

Lors de la séance publique d’information, le maire avait présenté des esquisses. Mais une fois les travaux lancés, tout le village est pris au dépourvu.

Village hyperfleuri

Car Villey-Saint-Étienne, historiquement, est un village d’ouvriers et de paysans. On travaille dans les champs, ou l’on pointe à l’usine à Toul. Les enfants courent dans la rue tandis que les adultes jouent aux boules. On y fait la fête plusieurs fois par an. D’où un choc culturel dès lors que de riches urbains débarquent : ils achètent les maisons à prix d’or. Ou ils font construire des demeures avec piscine et vérandas sur des terrains vacants.

À l’entrée nord du village, le maire Jean-Pierre Couteau a imposé des bacs à fleurs au bord des trottoirs. Nous sommes sur une zone où la route départementale fait une bosse. Dès lors, la visibilité y est réduite. Pourtant les véhicules pénètrent dans la commune à grande vitesse, profitant de la ligne droite. Or, le mobilier urbain empêche désormais les occupants de deux maisons contiguës de sortir en marche avant. D’où des manœuvres acrobatiques effectuées le cœur battant. Au premier choc de carrosserie, un couple prend rendez-vous avec le maire. Celui-ci fait semblant d’écouter, puis il fait ajouter des bornes en pierre. Résultat : le foyer doit s’installer dans une autre commune pour se mettre à l’abri, d’autant qu’il y a deux bambins à protéger.

Et dès que les jeunes tapent dans le ballon sur des trottoirs rétrécis par les massifs de fleurs, le maire surgit pour les gronder. La jeunesse, elle n’a qu’à faire ses devoirs ou se distraire sur un écran.

Vote au pas de charge

Ainsi, des travaux de luxe menés dans un village de mille habitants ont détruit une culture populaire au profit d’un jardin à la française où rien ne dépasse. En quelques années, le maire Jean-Pierre Couteau a renversé la sociologie de la commune. En mêlant autoritarisme et folie des grandeurs, il a fait d’une commune rurale une banlieue chic à vingt kilomètres de Nancy.

Dans ce village comme dans beaucoup d’autres en France, Jean-Pierre Couteau fut élu grâce à une liste unique. Des électrices et des électeurs l’ont rayé de la liste, comme le prévoit le code électoral pour les communes rurales. Or, Jean-Pierre Couteau est moins bien élu que la majorité des femmes et des hommes qui figurent sur la liste. Mais comme il est le seul à vouloir porter l’écharpe, alors Jean-Pierre Couteau enchaîne les mandats.

Et comme dans beaucoup de villages, qui dit liste unique dit absence d’opposition. Quand le conseil municipal se réunit, le maire présente les dossiers à sa façon. Chaque vote est une formalité, d’autant qu’il est difficile de lever la main quand certains maires gèrent les votes ainsi : « Qui s’oppose ? Qui s’abstient ? Adopté. »

Il pleut des amendes

Le cas de Villey-Saint-Étienne est loin d’être isolé. Dans les communes rurales dénuées d’oppositions, le maire fait souvent ce qu’il veut. Et comme il est officier de police judiciaire, il a le droit de verbaliser les habitants.

Vingt ans plus tard, nous voici à Traînou dans le Loiret. Il pleut des contraventions sur un retraité depuis que celui-ci proteste contre un terre-plein central à la végétation abondante : le massif crée des problèmes de sécurité quand il sort de sa maison. Après une série de démarches, Frédéric Tissier obtient gain de cause. Peu après, il reçoit une salve de PV. Stationnement interdit, défaut de clignotant, franchissement de la ligne blanche : le maire Aymeric Pépion mobilise le code de la route pour lui infliger des amendes. Désormais, le retraité dit attendre « trois ou quatre secondes » à un stop. On ne sait jamais.

Alors c’est vrai, un(e) maire exerce une fonction exposée, jusqu’à recevoir des menaces ou subir des agressions : les médias s’en font le relais. Au point que le gouvernement a pris une batterie de mesures pour qu’un maire soit mieux protégé, ses agresseurs sanctionnés. Mais la violence que subit le citoyen lambda face à un maire omnipotent laisse de marbre l’État. Par esprit de corps, présidents et maires serrent les coudes dès que l’un d’eux est remis en question. Quant aux fonctionnaires ils obéissent aux élus, jusqu’à faire du zèle. Ainsi, l’architecte du Département de Meurthe-et-Moselle n’a rien trouvé à redire face au relooking d’un village lorrain en Lège-Cap-Ferret, la mer en moins.

35 000 maires

Résultat : vivre dans une commune rurale, c’est parfois faire l’expérience d’un modèle politique que l’on croyait révolu depuis l’ère médiévale. Rien ne sert de protester : quand le maire enfile l’habit du seigneur, le droit joue en sa faveur. C’est pourquoi la France des 35 000 communes - soit autant que dans tout le reste de l’Europe - reste une curiosité. Le jour où les communautés de communes seront élues au suffrage universel avec plusieurs groupes politiques et des compétences élargies, alors la démocratie sera peut-être de retour à Villey-Saint-Étienne et Traînou.

Noémie Canard     

Les maires n'en font qu'à leur tête
Sources d'information :


Il pleut des prunes à Traînou. Article de Frédéric Potet dans Le Monde du 16 avril 2023.

En 2018, deux députés se sont lancés dans une aventure : publier un rapport sur la corruption chez les élus locaux. Subventionner une association où siège le maire. Embaucher un candidat membre de la famille de l’élu. Faire des confidences à une entreprise lors d’un appel d’offres. Attribuer un logement social à sa fille. En matière de corruption et de conflits d'intérêt, certains maires font feu de tout bois. Seuls 7,3 % d’entre eux consultent l’Agence française anticorruption (AFA) pour vérifier la légalité de leurs décisions. Aucune sanction n’est prévue en cas de manquement à la probité, sauf si un citoyen courageux traîne le maire devant les tribunaux. Tous les projets de lois portés par quelques députés pour canaliser les dérives dans les mairies sont restés lettre morte.

Les petits arrangements de maires avec le droit sont racontés dans l'article d'Alain Guédé : Corruption : la France plombée par ses collectivités. Article publié dans Le Canard Enchaîné du 18 août 2021. Le journaliste précise : « Entre l'Uruguay et le Bhoutan, la France stagne à la 23° place du classement de Transparency International sur la corruption. Qui dit mieux ? »

* Le titre de l’article est un clin d’œil au livre de Marcel Pagnol publié en 1957 : Le château de ma mère.

* Image d'illustration : Dall.e2