Le français sans complexes
Peur des fautes d'orthographe ? Honte de son accent ? Dans « parler comme jamais », Laélia Véron et Maria Candea, linguistes, démontent les idées reçues sur le français. Nénufar, nous voilà !
Châteaus au lieu de châteaux. Farmacie au lieu de pharmacie. Orrible au lieu de horrible. Trois fautes d’orthographe - ou ortografe ? - en une ligne. Soit 0/20 sur la copie ? Avec le sourire, deux linguistes mettent le stylo rouge en suspens. Comme l’anglais ou l’allemand, le français est une langue en mouvement. À l’oral ou à l’écrit on peut kiffer sa langue, sans se prendre un sarcasme dans les dents.
Flash-back : nous gigotons sur les bancs de l’école. Arrive l’épreuve de la dictée. Les mots dizaine, fantôme, rythme nous font transpirer. Pour un x ou pour un h, nous serons classés en deux catégories : les bons et les mauvais élèves. À l’école, des destins se scellent au nom d’une discipline aussi austère qu’arbitraire : l’orthographe.
Arbitraire ? Laélia Véron et Maria Candea rappellent qu’avant l’invention de l’imprimerie, des copistes diffusent fictions et connaissances en recopiant les livres à la main. Les uns voient un x à la place de us dans le texte - d’où châteaux à la place de châteaus. Les autres ajoutent un h décoratif dans un mot - d’où horrible à la place d’orrible. La bible de l’orthographe en français est issue d’erreurs en cascade, mais aussi de fantaisie. Avec l’imprimerie, les codes se figent. Mais un code n’est jamais qu’un outil. Il sert à coucher une langue par écrit. En réalité, le français a besoin d’être mis en bouche pour garder sa bonhomie - ou bonhommie.
Alors dizaine/dixième, rationnel/rationalité, honneur/honorer apparaissent sous un jour inédit. Il n’existe aucune logique à ces incohérences. Entraîner ou entrainer : l’accent circonflexe se promène ici et là, juste pour nous taquiner. Certains élèves vont retenir chaque mot par cœur, alors que d’autres vont ramer. Normal : nous n’avons pas les mêmes talents. Une comédienne ou un comédien captive son public. Son stylo tremble face au mot rhétorique - ou réthorique - ou rétoric...
Dictionnaire de l'arbitraire
Pourtant, des savants perpétuent une idée : les Françaises et les Français seraient en train de perdre leur langue, au point que « près de 20 % des jeunes posséderaient moins de 500 mots pour dire le monde » - Alain Bentolila, linguiste. Vérification faite, un enfant de deux ans manie 400 mots. Un enfant de sept ans : 3 000 à 8 000 mots. Un adulte : 10 000 à 30 000 mots - manger, mangeons, mangerai sont considérés comme un seul mot. Chaque année, des mots nouveaux arrivent dans les conversations - thune, maille. Nouveaux, vraiment ? La plupart d’entre eux existaient dans le passé. « Un mot n’est jamais vraiment mort, il est dans un sommeil profond », disait le linguiste et écrivain Alain Rey.
Pour s’en convaincre, une visite chez les fabricants de dictionnaires s’impose. Larousse, Robert : chaque année, 5 000 mots frappent à la porte des dictionnaires. Après arbitrages, environ 150 prennent leur place dans l’édition de l’année suivante. Les mots féminicide et autrice font l’objet d’âpres discussions. Le Robert, soucieux d’accompagner le mouvement des idées, se montre le plus réactif. Le Larousse préfère observer les usages avant de s’engager. D’où le dicton : le Robert est de gauche ; le Larousse est de droite. Quant au dictionnaire de l’Académie française, il traîne des pieds. En 2022, baser a un sens architectural ou militaire. Mais se baser n’est toujours pas synonyme de se fonder ou s’établir, même si Guy de Maupassant et Ernest Renan l’utilisèrent au XIXe siècle.
Et si la lectrice ou le lecteur est basé à Marseille ou à Toulouse, alors il est probable que son accent doit le travailler. Voix chantante ? Aussitôt, le cinéma de Pagnol entoure l’oratrice ou l’orateur d’une auréole. Voix rocailleuse ? Une personne du sud-ouest aime forcément le rugby. Lors d’un entretien d’embauche, l’un ou l’autre accent se révèle un handicap, d’où l’effort des candidats à se corriger avant d’affronter un potentiel employeur. Pourtant, les linguistes spécialisés dans les accents sont formels : tout parler est un accent. Y compris celui qui se pratique à Paris, au sein du microcosme politique, économique, médiatique et culturel. Un accent est un code qu’une tribu s’efforce d’ériger en modèle. Quant aux accents canadien et belge, ils portent malgré eux d’autres préjugés.
Les liaisons de Chirac
Un point nourrit le débat : les liaisons. « Dans l’enclos, il y a uN ours » : liaison obligatoire. « Vous pouvez laisseR un message » : facultatif. « Un chaT aveugle » : interdit. Des haricots se dit sans liaison car le h est aspiré. C’esT horrible se dit avec liaison car le h est décoratif. Et « depuis un quart de siècle » ? Jacques Chirac a inventé une méthode : « DepuiZ (pause) un quart de siècle ». Le président fait la liaison, mais sans enchaînement. L’astuce réhabilite de nombreuses liaisons. L’intelligentsia l’adopte en un éclair, tel un code de bonne conduite. Et « Le passager est mort. Son chauffeur l’a égalemenT été » ? Téter, et voilà l’orateur ridiculisé. Le test figure dans certaines écoles de diction. En français, la liaison est un puissant motif de discriminations. Faut-il alors s’étonner que les enfants disent des Nours et un Nèbre à l’oral, avant de découvrir l’écrit à l’âge de 6 ans ?
Quant aux jeunes « des quartiers » ou « de banlieue », ils subissent les mêmes jugements. « Langue caillera », commente une journaliste de France 2 à propos du roman Fief de David Lopez. Mais non, roman en français !
La répartie de Poutou
De fil en aiguille, la lectrice et le lecteur découvrent que le français est une langue en perpétuel renouvellement. On invente des mots. On découvre une nouvelle prononciation. On féminise les métiers, comme c’était le cas avant le XIXe siècle - plombière, écrivaine. On dit Juliette et Roméo, sœur et frère, femme et mari. On teste le point médian · dans un texte pour dire à la fois le féminin et le masculin, même si cela hérisse les gardiens du Temple. Dans le registre des insultes, on revisite un classique : connard. Quand un citoyen insulte Sarkozy, celui-ci le traite de « racaille ». Quelques années plus tôt, Jacques Chirac - encore lui - répond à un homme qui l’apostrophe en prononçant le mot « connard » : « enchanté, moi c’est Chirac ». Émoustillé, on attaque le chapitre sur l’humour avec entrain.
En dix-neuf chapitres, Laélia Véron et Maria Candea nous rassurent : même avec 140 signes dans un twitt, le français reste une langue vivante. Elle crée. Elle imite. Elle transforme. Elle prend spoiler et chibani chez ses voisins - et les voisins font pareil avec le français. Une langue appartient à toutes et à tous. Dans le peuple, le sens de la répartie monte en régime. En 2017, le candidat Philippe Poutou reproche à Marine Le Pen de ne pas répondre aux convocations de la police. Le Pen ironise : « Tiens, ce coup-là vous aimez la police ». Philippe Poutou rétorque : « Quand nous on est convoqué par la police, on n’a pas d’immunité ouvrière, on y va ».
Continuons à pétrir notre langue, tout comme le boulanger pétrit son pain.
Ibrahim Canard
• Parler comme jamais : un livre de Laélia Véron et Maria Candea. Éditions Le Robert - Binge. L’ouvrage est adapté du podcast Parler comme jamais diffusé sur Binge Audio. Le podcast a emballé des milliers d’auditrices et d’auditeurs, deux années durant. Laélia Véron est maîtresse de conférences en stylistique à l’université d’Orléans. Maria Candea est professeure en linguistique française à l’université Sorbonne Nouvelle.
• Faute d'orthographe, vraiment ? Loin d'être une faute morale, une liberté avec le code de l'orthographe relève plutôt de l'erreur. Nuance !
• Nénuphar ou nénufar ? Nénuphar si l’on considère que le mot vient du grec. Or, le mot vient de l’arabe. La bonne orthographe devrait donc être nénufar. Sauf qu’un code en a décidé autrement.
• Le point médian reste sujet à controverse. Utilisé avec parcimonie dans un texte, il est assimilé à d’autres caractères qui ne se prononcent pas, comme la parenthèse et le tiret. Mais que penser de la phrase qui figurait dans le programme de la Comédie de Saint-Étienne, saison 2019-2020 : « Par le jeu d’une scénographie inventive, les auteur·rice·s du collectif accompagné·e·s de deux enfants et de comédien·ne·s amateur·rice·s nous font pénétrer… » Plus loin : « Les artistes sont acteur·rice·s et réalisateur·rice·s du film qu’ils·elles nous projettent et dont ils·elles interprètent la bande sonore. » Mais encore : « Ces témoignages émanent d’auteur·rices·s marginaux·ales dépourvu·e·s de toute éducation artistique, hospitalisé·e·s dans des structures psychiatriques. » Point médian, point de fixation, ou point de non-retour ?
• Les ressorts de la discrimination en une question : « Seriez-vous prêt·e à vivre avec une personne qui fait beaucoup de fautes d'orthographe ? »
• Du coup, faut-il arrêter de dire « Du coup » ? Article de Jean Szlamowicz, professeur des universités, linguiste, traducteur, université de Bourgogne. Article publié sur le site The Conversation le 26 avril 2023. À partir de l’expression « Du coup », l’auteur explique la différence entre expression écrite et expression orale. À l’oral, nous avons besoin de connecteurs pour préciser notre pensée : ah ouais, au fait, sérieux !, quand même, dis-donc… Ces connecteurs, souvent imagés, ajoutent du sens à la phrase. Ainsi, « du coup » est une façon claire et concise d’enchaîner deux phrases. Lui trouver un synonyme exigerait de recourir à une phrase plus longue. Du coup, l'auteur défend son utilité face aux puristes du français.
• Photographie : Parler comme jamais, couverture du livre de Laélia Véron et Maria Candea.


