Le sens de l'effort
Fainéants, assistés, les Français ? Démontons un préjugé qui remonte à l'Élysée. Et si, de Pompidou à Macron, l'État sapait le sens de l'effort ?
« Quand on se compare, nous sommes un pays qui travaille moins que les autres en quantité, et cela reste vrai. Et donc, nous avons une quantité de travail allouée qui n’est pas au bon niveau, à la fois dans le cycle de vie et en horaires cumulés (…). Il nous faut avoir un pays qui produise davantage. » Le 12 octobre 2021, quand il présente le plan d’investissement France 2030, le président de la république ment ; soit par ignorance, soit par mauvaise foi. Quelques jours plus tard, le journal Le Monde évoque des « affirmations réductrices » : un euphémisme dès que l’on se penche sur les chiffres que fournit l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Sur le site du Monde, le journaliste William Audureau se fait un plaisir de les rappeler :
• Avec 36,5 heures de travail par semaine en 2020, la France se situe en dessous de la moyenne des 38 pays membres de l’OCDE pour trente petites minutes, et non « deux heures trente » : autre mensonge, venu cette fois de Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement.
• Les Français travaillent 1 402 heures par an en moyenne contre 1 687 heures en moyenne pour les autres pays de l’OCDE. Or, ce chiffre comporte plusieurs biais : il inclut les temps partiels et les emplois saisonniers, très fréquents en France.
• La productivité horaire des Français place la France au 6e rang de l’OCDE sur 38. La productivité des travailleuses et travailleurs français est reconnue du monde entier, y compris par les médias anglo-saxons.
• La vraie faiblesse de la France réside dans le faible nombre d’années travaillées. Les jeunes ont du mal à entrer sur le marché du travail. Les séniors dégagent des entreprises bien avant soixante ans. Ce n’est ni la faute des jeunes, ni celle des séniors, mais celle de l’État. Celui-ci est incapable d’organiser la formation pour que les jeunes adultes trouvent leur place sur le marché du travail. De même, l’État reste passif face aux charrettes que subissent les actifs à partir de 50 ans. Ce facteur, appelé employabilité, est décisif dans le calcul du temps de travail des Français.
Serrer les boulons
Un mensonge d’État cache en réalité une petite musique que les Françaises et les Français ont appris à reconnaître : « Bande de fainéants, espèce d’assistés, vous allez payer ». D’où une cascade de réformes qui mettent la boule au ventre, de Valenciennes à Narbonne. Au fil des ans, l’État détricote le droit du travail. Il resserre les allocations-chômage. Il repousse l’âge de la retraite. Il terrorise, précarise, essore les femmes et les hommes au nom du « sens de l’effort ».
Or, qui a maltraité le sens de l’effort depuis cinquante années ? De Pompidou à Macron en passant par Sarkozy, les présidents de la république ont bâti une France où l’effort, le vrai, celui qui grandit l’être humain, a disparu au profit d’une culture de la facilité.
Il est frappant de constater que les innovations techniques, à partir de 1950, ont pour fil conducteur d’asseoir, donc d'avachir l’être humain. Au départ, tout va bien : frigos et machines à laver réduisent les heures consacrées aux tâches domestiques. Mais à partir de 1970, l’État balafre le paysage avec des rocades, des autoroutes, des centres commerciaux, des zones d’activité. Chaque journée se jalonne de trajets effectués assis, un volant dans les mains. La voiture s'impose à chacun pour travailler, se nourrir, aller et venir par obligation ou le plaisir.
À la maison, le spectacle se vit désormais assis, face à un écran. Arrive la télécommande, puis les jeux vidéo, Internet, les réseaux sociaux, le streaming. Dans son canapé, homo sapiens commande ses repas. Il rit, puis déchante. Il serre les dents quand une chaîne TV enchaîne les drames, puis de l’opinion clé en main.
Assis, couché
Au fil du temps, les femmes et les hommes oublient que pour emmener les enfants à l’école, on marchait jadis sur ses deux pieds. Que pour se déplacer sur de courtes distances, il existait le vélo. Que pour partir en week-end ou en vacances, il y avait le train. Que pour se distraire, on avait le choix entre un terrain de sport, une MJC, un atelier, et même un sentier.
Normal que les Français oublient : partout, l’État impose le moteur à explosion. Il fait fermer des milliers de kilomètres de voies ferrées. Il prône une agriculture intensive qui retire tout charme à nos campagnes. Il pollue l’air, les rivières, les côtes, la montagne. L’État rend la vie plus fade, plus stressante, avec un impératif de vitesse qui brise les deux ressorts de l’effort : la conscience professionnelle et le goût du travail bien fait.
Gavé de chips et d’info, le Français oublie que l’effort, le vrai, c’est répéter chaque jour son instrument en vue du concert à la salle du quartier. Ou faire dix mille pas par jour pour garder la santé. Eh oui ! Le sens de l’effort s'échappe du travail. Il traverse la vie de tous les jours. Il s'illustre par de petits gestes qui font le sel de la vie : marcher plutôt que rouler, se rendre à la gare avec sa valise plutôt que monter dans sa voiture, prendre soin des objets plutôt que les jeter puis en racheter…
De Pompidou à Macron, de l'autoroute à la 5G, l’État tue le sens de l’effort. Aujourd’hui, il s’inquiète des dérives extrémistes, brunes ou jaunes. Il oublie que la société qu’il a modelée depuis 1970 est une injonction à moins réfléchir, moins agir, moins se décarcasser. Sous la main, un bouton ou un écran contrôle les désirs.
C'est qui le patron ?
Macron et consorts rétorqueront : l’État n’y peut rien. L’innovation technique est une machine impossible à stopper. Faux : l’État stratège est celui qui, un œil sur ce qui s’invente, l’autre sur ce qui se trame chez Total, fixe le cadre pour empêcher un patron de mettre le pays à ses pieds. De président en président, l’État rampe face à des industriels sans scrupule qui dirigent la France en sous-main. Soudain, l’État tente de reprendre la main face au péril : canicules, perte de biodiversité, dépendance à l’égard de pays totalitaires. Pour échapper aux critiques, il met la pression sur les Françaises et les Français. Au boulot, fainéants ! Il faut fabriquer des milliards de puces pour votre prochaine bagnole électrique. Dans la foulée, Macron donne une leçon de productivité. Or, ce n’est pas en culpabilisant le quidam que le président réhabilitera le sens de l’effort.
Ayons le courage de voir la réalité : depuis 1970, l’État a failli. Il a offert le volant à un petit club d’initiés qui tire les ficelles, puis planque sa fortune dans un paradis fiscal. En 2021, plus de la moitié du travail fourni par chaque Français est une richesse que transfère une poignée de multimilliardaires dans une île du Pacifique. Comment reprocher aux gens d’en ressentir aigreur et lassitude ?
Monsieur le président de la république, ravalez vos propos du 12 octobre. Balayez devant votre porte. Assez paradé. Assez bavardé. Prenez le taureau par les cornes. Faites l’effort de dessiner une France sans rocades, sans autoroutes, sans bagnoles, sans camions, sans centres commerciaux, sans zones d’activité, sans agriculture intensive. Relancer la France, ce n’est pas répéter indéfiniment les mêmes bêtises. C’est bannir le prêt-à-s’assoir, le prêt-à-servir, le prêt-à-penser, le prêt-à-rouler. Il y a du pain sur la planche : il faut repenser le logement, le commerce, la manufacture, la MJC, le cinéma, la piste cyclable, le sentier, le terrain vague qui donne le goût de vivre, tout simplement.
Assisté, mais content
En 2021, une invention fait la synthèse entre innovation technique et temps retrouvé : le vélo à assistance électrique. Avec son petit moteur, c’est un chef-d’œuvre d’agilité. Avec lui, on peut faire ses courses, se rendre au travail, aller chercher ses enfants à l’école, se balader, retrouver ses amis. Pour arriver à bon port, il faut pédaler. Le moteur n’agit que si le cycliste fournit l’effort pour arriver à destination. Voilà peut-être la plus juste des découvertes au XXIe siècle : un zeste de technique invite en douceur l'être humain à se dépasser.
Au fond, c’est peut-être cela, faire de la politique : se méfier des monstres de technologie ; puis installer le petit moteur qui donne des ailes. C’est fou comme sur une piste ou un chemin, la vie retrouve des couleurs. Le sens de l’effort, le vrai, est source de petits bonheurs.
Allons, Monsieur le président : faites donc un effort.
Camille Canard
• Les affirmations réductrices de Macron sur le temps de travail des Français : article de William Audureau dans Le Monde du 16 octobre 2021.
• Le beau travail, une revendication ouvrière trop souvent oubliée : article de Marc Loriol mis en ligne sur le site The Conversation le 9 janvier 2022.
• Accès au site de l'OCDE en français.
• À propos de Total cité dans cet article, le journal Le Monde révèle que Total et Elf, par un lobbying intensif, se sont efforcés de semer le doute sur l'impact de l'industrie pétrolière sur le réchauffement climatique. Dans son article du 20 octobre 2021, la journaliste Audrey Garric relaie l'étude de deux historiens et d'un sociologue parue dans la revue Global Environnemental Change. L'étude montre que Total et Elf, qui ont fusionné en 1999, étaient informés de « l'impact potentiellement catastrophique » de leurs produits sur le réchauffement climatique dès 1971. La major est passée « de la prise de conscience au déni, puis à l'attaque ouverte du consensus scientifique, et ensuite, à la diversion et au retardement de la lutte contre le changement climatique. Autant de formes de "fabriques de l'ignorance" » pour protéger ses activités. À la même époque, les alertes des scientifiques remontaient jusqu'au sommet de l'État. C'est donc en toute connaissance de cause qu'un tandem politico-économique a assis Françaises et Français derrière un volant, tout en lui mentant. Que penser du sens de l'effort de nos élites en faveur du bien public ?
• Photographie : John Bull ground down. Caricature de James Gillray en 1795. Collection de The New-York public library, collection digitale.


