Le tissu local part en lambeaux
Les caisses sont vides, taillons dans les budgets. Or chaque élu local a son hochet. École de musique, TGV, route, piscine : qui va trinquer ?
Le 1er septembre 2024, les adultes qui prenaient un cours de clarinette ou de saxo au conservatoire de l’Aveyron trouvent porte close : désormais, seuls les jeunes sont admis à Rodez et à Millau. Mais les adultes ont le droit de venir le jeudi après-midi pour une répétition d’ensemble : le créneau idéal quand on travaille. Un mois plus tard, l’entrée à la piscine augmente de 50 % à Oloron-Sainte-Marie. Mais le bassin est fermé le dimanche. En même temps, le préfet de la Gironde signe l’arrêté qui lance les travaux de la LGV sud-ouest. Coût : 14 milliards d’euros. D’où la question : pour s’en sortir, faut-il jouer de la trompette puis barboter dans l’eau à 320 km/heure, dans un TGV entre Toulouse et Bordeaux ?
L’État sous-traite en province
Face à la dette, l’État a tranché : régions, départements, intercommunalités doivent se serrer la ceinture. Nouvelle Aquitaine : − 126 millions d’euros. Gironde : − 80 millions d'euros. Pyrénées Atlantiques : − 23 millions d’euros. Le tout sans discuter alors que Michel Barnier avait été formel quand il est entré à Matignon : l’État travaillera main dans la main avec les élus locaux. Le coup est d’autant plus rude qu’à l’inverse de l’État, les collectivités locales n’ont pas le droit de présenter de budget en déficit. Par ailleurs, ni les communes, ni les départements, ni les régions ne contrôlent leurs recettes : les dotations viennent de Bercy.
Bref, c’est comme si nous revenions quarante ans en arrière : fin de la décentralisation, l'État a besoin des collectivités locales pour boucler son budget. Ce qui crée des situations cocasses : afin de bâtir une LGV au sud de Bordeaux, la Région Nouvelle Aquitaine va lâcher 1 milliard d’euros, le département des Pyrénées Atlantiques 70 millions d’euros. Pourtant, le réseau grandes lignes SNCF est du ressort de l’État. Mieux : région et département engagent des millions pour moderniser une route nationale (compétence de l’État), par exemple la RN88 en Haute-Loire et la RN134 au sud de Pau. À leur tour, les communautés de communes mettent la main à la poche, ici pour rénover une ligne de TER (compétence régionale), là pour sauver un abattoir (domaine privé). À la fin ne restent que trois miettes pour le conservatoire et la piscine.
Et c'est ainsi que les collectivités locales mises au pain sec servent en même temps de tiroir-caisse à l'État.
Au fond de la piscine
Tiens, parlons-en, de la piscine d’Oloron-Sainte-Marie. Convenons qu’à 2,50 € l’entrée, tout le monde ou presque pouvait s’offrir un plongeon. Le tarif est resté stable avec la guerre en Ukraine, quand le prix du gaz s’est envolé. Mais soudain, le président de la communauté de communes fait un pied de nez à l’inflation : à la rentrée, ce sera 3,50 €. En parallèle, il crée un tarif réduit à 3 € pour les plus de 65 ans. Quant au tarif jeunes (3 € au lieu d’1,50 € à partir du 30 septembre 2024), la limite d’âge passe de 18 à 14 ans. Or il existe des séniors riches et des séniors pauvres, tout comme il existe des enfants riches et des enfants pauvres. Et c’est ainsi qu’un élu socialiste, faute de créer un tarif social, tape avec brio sur les petites gens.
Dans la même ville, l’accès à la médiathèque est devenu gratuit pour tous depuis deux ans. Faut-il en conclure que la culture est plus importante que la prévention santé ? L’affaire se corse quand la station de ski de fond du Somport affiche 200 000 € de déficit après un hiver 2023-2024 sans neige : la Communauté de communes ouvre le porte-monnaie. Et que dire des trois cartes magnétiques que chaque habitant a dans son portefeuille : une pour la piscine, une pour la médiathèque, une pour la déchetterie ? Mais quand il y a une coupure de courant à la Maison de santé, aucun groupe électrogène ne vient au secours du chirurgien-dentiste.
Présidents à l’unisson
Au même moment les musiciens amateurs se prennent en main à Millau : les uns vont au conservatoire de Lodève, soit 120 km aller et retour. Les autres se cotisent pour accueillir leur ancien prof de musique un samedi par mois à la MJC. D’autres encore restent chez eux : ils n’ont les moyens ni de faire le plein d'essence ni de s’offrir un cours privé. Alors un réseau d’amis s’effrite. Des adultes s’isolent. Dans deux ans, lesquels voteront pour un candidat d’extrême-droite ?
Et voilà comment, dans la France des années 2020, on construit des autoroutes (A69 de Toulouse à Castres), des LGV (Bordeaux-Toulouse, Bordeaux-Dax, Montpellier-Béziers), 6 ou 12 centrales nucléaires (EPR), pendant que le tissu local part en lambeaux. Quand la piscine devient plus chère, que les adultes sont refoulés d’un conservatoire, les élus de tout bord sèment un désarroi. Et que dire du projet de voie verte qui reste en jachère, ou du collège mal isolé ? Les petits projets qui font du bien sont sacrifiés. De Bernard Uthurry à Michel Barnier en passant par Carole Delga, Jean-Jacques Lasserre, Arnaud Viala, Emmanuelle Gazel, Alain Rousset, chacun jure la main sur le cœur agir pour le bien public. Or l’austérité révèle des idées fixes, puis des choix politiques. Pourquoi une région finance-t-elle une ligne de TGV, un département la rocade d'une route nationale ? Les vaches maigres mettent bas les masques.
Depuis le choc pétrolier en 1974, la « crise » fête cette année ses 50 ans. Droite austère versus gauche caviar : et si rien n’avait changé depuis François Mitterrand ?
Noémie et Séraphin Canard
• Moins d’agents, moins de disciplines, quel avenir pour le conservatoire départemental de musique de l’Aveyron ? Article de Philippe Henry dans Le Midi Libre du 13 septembre 2024.
• Piscine d’Oloron-Sainte-Marie : aucun média local n’a publié d’article sur l’augmentation des tarifs. Oubli ou autocensure ? Voici en tout cas la page de la Communauté de communes du Haut-Béarn dédiée à la piscine d'Oloron-Sainte-Marie.
• À la Région Nouvelle Aquitaine, une large majorité pour la grande vitesse. Article de Benoît Lasserre dans Sud-Ouest du 13 décembre 2021.
• Autoroute Castres-Toulouse : "Si l'A 69 ne se fait pas, rien ne se fera" assure Carole Delga, la présidente d'Occitanie. Article d’Eric Berger dans La Dépêche du 14 décembre 2023.
• Finances : le département face à un mur. Article de Mathieu Houadec dans La République des Pyrénées du 19 octobre 2024.
• Le gouvernement Barnier tente d’ouvrir « un nouveau chapitre » avec les élus locaux. Article de Benoît Floc’h dans Le Monde du 27 septembre 2024.
• Michel Barnier est Premier ministre, du moins le jour où cette chronique est mise en ligne.
• Carole Delga est présidente de la Région Occitanie.
• Emmanuelle Gazel est maire de Millau et présidente de la Communauté de communes Millau-Grands-Causses.
• Jean-Jacques Lasserre est président du Département des Pyrénées Atlantiques.
• Alain Rousset est président de la Région Nouvelle Aquitaine.
• Bernard Uthurry est maire d’Oloron-Sainte-Marie et président de la Communauté de communes du Haut-Béarn.
• Arnaud Viala est président du Département de l’Aveyron.
* Image d'illustration créée par DALL.E 3.


