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Les séniors et l'emploi, mode d'emploi

Les séniors et l'emploi, mode d'emploi

Ce n'est pas en maniant la carotte et le bâton que l'État remettra les seniors au boulot. Les seniors et l'emploi : mode d'emploi.

Elle a bac + 5 dont une école de commerce, un CV qui ferait des envieux. Cadre depuis trente années, elle en a marre de tricher. Une idée la taraude : « prendre mon destin en main ». À 53 ans sa vie bascule. Elle se sépare de son mari ; elle lui laisse la maison. Elle se heurte à son employeur ; elle accepte une transaction. Mais quand elle veut se former à un nouveau métier, l’État lui rit au nez. Devenir électricienne ? Vous n’y pensez pas, Madame. Cela ferait tache sur votre CV. Votre camp n’est pas celui des ouvriers ; c’est celui du management.

En France, l’emploi des seniors fait l’actualité depuis que l’État veut reporter l’âge de la retraite de 62 à 64 ans. Un chiffre alimente le débat : 56 % des Français de plus de 55 ans ont un emploi, soit l’un des taux les plus bas d’Europe - en Allemagne, c’est 71,8 %. Privés de travail, des millions de seniors font ce qu’ils peuvent : s’inscrire à Pole Emploi, créer une autoentreprise, basculer dans les minimas sociaux, voire… s’évaporer. Le tout avec un brin d'hypocrisie dans les ministères : les seniors qui ont créé leur microentreprise sont rayés des statistiques du chômage, même s’ils vivotent sous le seuil de pauvreté.

Fausses pistes

À droite de l’échiquier politique, des sénateurs proposent une carotte : créer un « CDI senior » pour inciter les entreprises à recruter des + de 60 ans. Avec le CDI senior, les employeurs seraient exemptés de charges sociales. De son côté, l’État manie le bâton : le ministère de l’emploi travaille sur un « index senior ». Si celui-ci voit le jour, alors les employeurs devront, chaque année, décrire l’emploi des seniors dans l’entreprise, chiffres à l'appui. Un surcroît de paperasse est supposé induire les patrons à garder les + de 60 ans, voire à en embaucher.

Or, les études le démontrent : ni les cadeaux aux entreprises, ni les contraintes administratives n’ont d’influence sur la gestion du personnel. L’employeur se fiche que son salarié ait plus ou moins de 60 ans. Son seul et unique but, c’est d’avoir des collaborateurs les plus productifs possibles pour une masse salariale la plus basse possible. Car l’entreprise n’a aucun état d’âme : sa raison d’être, c’est de faire du profit. Or, aucun ministre de Macron ne reprochera à Total, Danone, CMA-CGM ou Renault de s'enrichir sur la base de ratios.

Par ailleurs, l'analyse des motifs qui conduisent employeur et senior à négocier révèle une donnée que les élus préfèrent ignorer. Car pourquoi un employeur et un senior conviennent-ils de se séparer à l’amiable, encouragés par l'ordonnance Macron de 2017 qui plafonna les indemnités ? Parce que le senior est un individu expérimenté, donc de moins en moins docile. Le senior porte un regard aigu sur son métier, sa fonction, ses missions. Il porte aussi un regard critique sur l’entreprise qui l’emploie, sa gestion, sa politique commerciale, ses fournisseurs, ses actionnaires, et même son management. Un senior est quelqu’un « à qui on ne la fait plus ». Les petites et grandes tricheries le navrent. Le jargon du management bienveillant le fait sourire. Le discours du PDG lui fait hausser les épaules. Plus le senior a de l’expérience, plus il coûte cher, plus il dérange en haut lieu. Alors soit il fait le gros dos pour atteindre la retraite sans trop de dommage. Soit il décide d’aller voir ailleurs, voire de voler de ses propres ailes en profitant de ses acquis.

Mettre les mains dans le cambouis

Débarrassé de sa naïveté, le senior veut aller droit à l’essentiel. Au diable les réunions, les tableurs, le jargon du business plan. En quête de sens, le senior a besoin de concret. Alors il regarde ses mains. « Que pourrais-je faire d’utile et de gratifiant tout en gagnant ma vie honnêtement ? Un travail qui me motive et respecte mes besoins, mes limites, ma santé ? » Parfois, un vieux rêve s’éveille. C’est le cas de Martine. Trente ans plus tôt, un ami lui conta sa passion pour l’électricité au point de devenir régisseur. Avec lui, Martine fait le câblage d’un concert de Bernard Lavilliers. Cela se passe sous un chapiteau, près de Martigues. Ensuite, elle ouvre grandes ses oreilles quand le chanteur entre en scène. « Je veux devenir électricienne », décide-t-elle à 53 ans.

Changer une prise de courant chez soi, puis brancher une armoire électrique dans un hôtel-restaurant : est-ce possible ? Oui mais à condition de reprendre des études à temps complet, deux années durant, puis d’obtenir le CAP, voire le bac pro. Martine décrit son projet à un agent de Pole Emploi. Elle a besoin d’un salaire, mais aussi d’une allocation logement car elle a tout laissé à mari et enfants lors de son départ. Le conseiller Pole Emploi l’écoute poliment. Il a un petit air gêné.

Car oui, la France a besoin d’électriciens, de soudeurs, de chauffagistes. Face aux entreprises, l’État français manie la carotte ou le bâton. Mais personne, ni à l’Élysée, ni à Matignon, ni à l’Assemblée nationale, ni au Sénat ne s’intéresse aux seniors, à ce qu’ils vivent à partir de 50 ans, à ce qui les porte à 60 ans. Martine a aujourd’hui 57 ans. Elle aurait voulu se former pour se reconvertir dans l’électricité ? L’État a mis Martine sur le bas-côté. Non seulement celle-ci n’a aucun appui pour rebondir, mais l’État l’enfonce encore davantage : désormais, il lui faudra survivre au RSA jusqu’à sa retraite à 64 ans, au lieu de 62. Puis vient le coup de grâce. Début 2023, l’État lui a trouvé un travail d’intérêt général : 18 heures par semaine. C'est obligatoire pour continuer à percevoir le RSA. Par fierté, Martine a dit non.

La tête et les jambes

Si Macron, Borne et consorts prenaient la peine de s’informer au lieu de barboter dans les mêmes idées, alors ils découvriraient qu’en 2023, il est urgent de créer un cadre pour que les seniors fassent fructifier leur expérience. Les « index senior » et les « CDI senior » sont des mesures de charité qui mettent les seniors en colère. Comme si les femmes et les hommes de 60 ans constituaient une tribu encombrante qu’il s’agit de caser de gré ou de force dans l’entreprise. Comme si les seniors n’avaient pas droit, comme les jeunes, à développer une activité qui leur ressemble.

En France, la politique d’emploi en faveur des seniors reste à inventer. Elle devrait reposer sur un droit intangible à la formation. Pas un stage de quelques jours ou de quelques semaines pris sur son compte individuel de formation. Mais un cursus diplômant, d’une à trois années, avec une rémunération si nécessaire, afin que le senior tourne la page pour de bon. Certains seniors viseront les métiers « en tension ». Tiens, dans l’industrie par exemple, là où l'on manque de techniciens qualifiés. D'autres choisiront l'artisanat. Ayant retrouvé leur estime de soi, les seniors feront la part des choses entre leur nouveau métier et leur état de santé. La tête et les jambes, mais sans s’épuiser.

Fin des carottes et des bâtons, mesures qui ne servent qu'à humilier les + de 55 ans. Une politique en faveur des seniors, une vraie, pour que des millions de femmes et d’hommes retrouvent leur place et leur dignité en société : est-ce trop demander ?

Tristan Canard     

Sources d’information :


Les seniors sur le marché du travail : étude de la DARES, ministère du travail, publiée en 2021.

Le salarié et l’employeur peuvent-ils régler un conflit à l’amiable ? Article sur la transaction sur le site Service Public

Les indemnités de rupture du contrat de travail : informations de l’URSSAF

Le projet de transition professionnel : informations du ministère du travail, de l’emploi et de l’insertion

Les entreprises qui se séparent de leurs seniors : une spécificité française. Article d’Anne Rodier dans Le Monde du 21 mars 2021

Réforme des retraites et taux d’emploi des seniors : état des lieux en quatre infographies. Article d’Eugénie Dumas dans Le Monde du 14 octobre 2022

Emploi des seniors : le double discours des recruteurs. Article de Béatrice Madeline dans Le Monde du 4 janvier 2023

Emploi des seniors : Dussopt confirme envisager des sanctions financières si les entreprises ne jouent pas le jeu. Article publié sur le site du Figaro le 4 février 2023. On a bien lu : « envisager » !

Avant l’index senior, apprendre à les recruter : chronique d’Anne Rodier dans Le Monde du 8 février 2023.

En quoi consiste le CDI senior que va proposer la majorité sénatoriale ? Publication du 23 février 2023 sur Public Sénat.

* Image d’illustration : Dall.e2