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Lio déchante en Occitanie

Lio déchante en Occitanie

En Occitanie, le réseau de transports s'appelle Lio. Pourtant, personne n'a envie de chanter dans les autocars régionaux.

« Les brunes ne comptent pas pour des prunes » est un tube de la chanteuse Lio en 1986. Trente-quatre ans plus tard, une Région entonne un nouveau refrain. En 2020, les liaisons par autocars sont transférées aux Régions ? Aussitôt l’Occitanie claironne « Lio », ou Lien entre les territoires en Occitanie. Mais Lio Occitanie nous fait vite déchanter. En 2022, ils comptent pour des prunes, les usagers.

Mettons-nous un instant dans la peau de Sylvaine. Elle évite de conduire : la jungle de la route la stresse ; la pollution de l’air la tracasse. Depuis quelques années, elle se tourne vers les transports en commun pour voyager. Un samedi matin, elle veut relier la ville de Millau (Aveyron) à la préfecture des Hautes-Pyrénées (Tarbes) via la capitale régionale : Toulouse. Naïvement, elle cherche les horaires sur Internet.

De surprise en surprise

Première surprise : pour voyager en Occitanie, il faut jongler entre deux sites : TER Occitanie pour les trains ; Lio Occitanie pour les autocars. Un mur sépare les deux sites : TER ne fournit aucune information sur les trajets en autocar ; Lio ne sait pas que les trains existent. Or, pour faire Millau - Tarbes par Toulouse, il faut prendre les autocars Lio, puis le train TER. Après avoir bien réfléchi, Sylvaine scinde sa recherche en deux : Millau - Albi sur le site Lio pour prendre l’autocar ; Albi - Tarbes sur le site TER pour monter dans le train. Un premier obstacle est franchi.

Deuxième surprise : sur le site Lio, les autocars sont classés par départements. En Occitanie, il y a 13 départements. Sylvaine doit d’abord cliquer sur son département de départ (Aveyron) pour connaître la liste des autocars en circulation. 202, 213, 722… : sur la page Aveyron s’affichent vingt numéros à trois chiffres : ce sont les numéros de ligne. Et l'itinéraire de chaque ligne, avec ville de départ et ville d’arrivée ? Il faut télécharger une carte départementale, puis ausculter une jungle de traits multicolores pour dénicher la ligne qui permettra enfin à Sylvaine de quitter Millau.

Vingt numéros, aucun itinéraire : prier de consulter une carte pour découvrir le trajet de chaque numéro. Merci Lio !

Troisième surprise : des lignes d’autocar Lio circulent sur plusieurs départements occitans. La région Occitanie les classe dans un département… mais pas dans l’autre. Faire Millau - Albi, est-ce possible ? Oui, mais en consultant les lignes du département du Tarn, et non celles de l’Aveyron. C’est le cas de la ligne 720. Cerise sur le gâteau : certaines lignes ont deux numéros ! Pour la ligne Millau - Albi, c'est 202 et 720. La plupart des autocars font terminus entre les deux villes, mais pas toujours dans la même commune. En jonglant avec deux départements et deux lignes d’autocars, Sylvaine trouve enfin son premier trajet : Millau - Albi, avec correspondance à Saint-Affrique. Soit deux autocars Lio pour 105 km de trajet. Ça commence bien.

5 h 40 de correspondances

Quatrième surprise : en ville, les autocars Lio Occitanie desservent les gares TER. Mais les fiches horaires sont ainsi faites que les correspondances se révèlent aléatoires avec le réseau de trains TER. Ainsi, Sylvaine fait le trajet Millau - Albi dans deux autocars différents. En principe, son deuxième autocar Lio arrive à Albi cinq minutes avant le départ du TER pour Toulouse. Or, l’autocar Lio a été retardé sur une zone de travaux impliquant une circulation alternée. Sylvaine rate donc sa correspondance à 12 h 05 à Albi. Elle doit patienter 3 h 50 en gare d’Albi pour monter dans le train suivant.

Cinquième surprise : pour le trajet Toulouse - Tarbes, Sylvaine a acheté son billet de train sur le site TER Occitanie. Mais comme elle a raté sa correspondance à Albi, elle doit monter dans un Intercités à Toulouse pour rejoindre la gare de Tarbes. Or, un billet de TER n’est pas valable dans un Intercités. Sylvaine n’est pas responsable de la correspondance ratée à Albi, mais c’est ainsi : elle se résout à patienter 1 h 50 en gare de Toulouse Matabiau pour monter dans le TER vers Tarbes. Ou alors elle achète un billet Intercités plein tarif Toulouse - Tarbes pour arriver à destination plus tôt dans la soirée.

Résultat : Sylvaine a mis presque 11 heures pour faire Millau - Albi : départ à 9 h 35, arrivée à 20 h 20. En voiture, elle aurait mis 5 heures.

Petit prix, grosse galère

Certes, Sylvaine a bénéficié de tarifs attractifs pour voyager : 2 € pour faire Millau - Albi. Puis 18,40 € pour faire Albi - Tarbes avec une carte de réduction LibertiO (1). La Région Occitanie semble considérer qu’en échange d’un prix bas, le voyageur doit accepter un maximum de galères pour voyager : double site web, labyrinthe des lignes, correspondances acrobatiques, temps de trajet à rallonge, aucun dédommagement si retard ou annulation.

Quelque temps plus tôt, Sylvaine a tenté de faire Millau - Avignon. Mêmes recherches, mêmes punitions : le site TER Occitanie impose un détour en train par Béziers ; et les autocars Lio ne desservent Montpellier Saint-Roch, gare SNCF de correspondance, que trois fois par jour au lieu de cinq jusqu’en 2019.

Sur le site de la Région Occitanie, Carole Delga, la présidente, s’engage à répondre à chaque Occitane et chaque Occitan qui lui écrira. Adressez-moi vos doléances, braves gens ! Sylvaine a écrit trois fois à Carole Delga. Réponse : pas de réponse. Entre les paroles et les actes, Carole Delga fait le grand écart.

Puzzle occitan

Mais au fait, pourquoi un tel fiasco du réseau Lio Occitanie ? Voici quelques indices.

Tout d’abord, une partie de la direction régionale des transports se situe à Montpellier tandis que la présidente de la région Occitanie se trouve à Toulouse. Cela ne doit pas faciliter la communication entre politique et administration.

Ensuite, la région Occitanie a récupéré les anciens services départementaux d’autocars, mais sans toucher à leur organisation. Le réseau Lio est en réalité un puzzle constitué de 13 réseaux. Sauf que les pièces ne s’emboîtent pas entre elles. D’où un sac de nœuds dans la numérotation, des lignes qui se chevauchent, des doublons de numéros, et autres facéties. Dans chaque département d’Occitanie, un service administratif gère son propre réseau d’autocars Lio : idéal pour fabriquer un service régional !

Depuis que les autocars sont de sa compétence (2020), la Région Occitanie aurait eu le temps de créer un réseau régional en fusionnant des lignes, puis en les raccrochant aux gares SNCF pour fluidifier les temps de parcours. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Faute de volonté politique, les usagers restent les otages de schémas départementaux devenus obsolètes.

Conséquence : Sylvaine envisage de remonter dans sa voiture lors d’un prochain voyage. Ou de pratiquer le covoiturage. Tout comme l’immense majorité des Occitans. D’où les autocars Lio circulant à vide, ou presque, sur les routes occitanes. Le tout aux frais du contribuable.

Les usagers ne comptent pas pour des prunes : chère Lio, et si tu sortais de ta retraite pour nous faire une chanson ?

David Canard     

(1) Cette carte a été supprimée fin août 2023, au grand dam des usagers. Un article du Canard enchanté décrit une faute politique de Carole Delga, présidente de la région Occitanie.

Et Lio en 2024 ?


* Mise à jour du 28 novembre 2023 : la nouvelle application Lio mise en ligne en 2023 supprime la recherche par département. Ouf ! Mais elle perpétue les erreurs de la version précédente. Exemple : un autocar fantôme censé partir de Millau à 12 h 05, cap sur Rodez, du lundi au vendredi. En réalité cet autocar n’existe pas. Cet été, un Canard enchanté a pris son courage à deux mains : il a appelé le service transports de la Région Occitanie. Réponse de sa correspondante : « Il ne faut pas tenir compte de l’application Lio car c’est une entreprise privée qui la gère, seules font foi les fiches horaires à télécharger sur le site de la Région Occitanie ». Ainsi, Carole Delga à travers ses services reconnaît qu’elle rémunère une agence privée pour fabriquer puis entretenir une application... qui ne sert à rien.

D’autre part, les horaires des autocars Lio pour la saison 2023 - 2024 contiennent de jolies perles. Exemple : un train arrive à Rodez en provenance de Limoges et Brive-la-Gaillarde à 13 h 45, mais l’autocar pour Millau part à 13 h 41. Soit 1 h 40 d'attente en gare de Rodez car l'autocar suivant part à 15 h 25. Mêmes incohérences à Montpellier et à Albi. En 2024, Carole Delga pratique l’intermodalité jusqu'à l'absurde. Un Canard enchanté reprend son courage à deux mains : il appelle la Région. Réponse du service des transports : « Le réseau des autocars Lio est défini dans chaque département ». En 2024 et plus que jamais, Lio déchante en Occitanie.

Mise à jour du 21 janvier 2024 : depuis quelques jours, l'autocar de 13 h 41 au départ de Rodez est retardé de neuf minutes pour assurer la correspondance avec le TER. Les collaborateurs de Carole Delga liraient-ils le Canard enchanté pour ajuster les horaires ?

• Mise à jour du 29 janvier 2024 : la carte LibertiO a été supprimée fin août 2023, au grand dam des usagers. Un article du Canard enchanté décrit une faute politique de Carole Delga, présidente de la région Occitanie.

Autocars Lio, départ pour l’aventure :


Lio Occitanie a créé une Application pour acheter des billets dématérialisés que l’on scanne ensuite dans l’autocar. Sylvaine a expérimenté le dispositif entre Millau et Albi : la machine dans l’autocar a refusé de valider son billet. Le chauffeur a voulu la contraindre à racheter un ticket, puis s’est ravisé. Peut-être un dilemme ? Conclusion : mieux vaut acheter son billet directement auprès du conducteur.

Autre exemple de bug sur le site Lio : la ligne 234 Millau - Montpellier est visible en cliquant sur le département de l'Aveyron, mais pas si l'on clique sur le département de l'Hérault. Millau - Montpellier, ou le voyage sans retour ?

Accès au réseau TER Occitanie, propriété de la SNCF (plutôt bien fait). Bon à savoir : en tapant Albi - Tarbes sur la recherche horaire, l’Internaute tombe sur plusieurs trajets « non vendus sur le site ». Il s’agit de trajets incluant un voyage en Intercités ou TGV. Le robot SNCF sélectionne des trajets, mais sans tenir compte du fait que le client TER ne recherche en principe que des voyages en TER, surtout s’il a une carte de réduction régionale. Certains trajets TER sont ainsi passés à la trappe sur le site car SNCF rabat le client sur ses trains grandes lignes, TGV et Intercités. Astucieux, non ?

Accès au réseau Lio Occitanie, propriété de la région Occitanie - bon courage !

En 1986, Lio chante : Les brunes ne comptent pas pour des prunes

Photographie : carte des autocars Lio, département de l'Hérault. Mieux que le train fantôme !