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Loisirs : les caprices de Maroussia

Loisirs : les caprices de Maroussia

Dans Le Monde, Maroussia Dubreuil râle parce qu'il faut réserver pour ses sorties. Improviser c'est sympa, mais la journaliste a-t-elle jeté un œil en coulisses ?

Dans un reportage, il faut une part de terrain. Alors pour écrire son article, Maroussia Dubreuil a recueilli le témoignage de trois ingénieurs, deux journalistes, deux enseignants, un patron, un écrivain. Avec un tel panel, elle suit les déboires des CSP+ qui peinent à voir le musée Van Gogh à Amsterdam, puis le gouffre de Padirac dans le Lot. Tous râlent parce que de nos jours, il faut réserver. Y compris pour aller au restaurant.

Or planifier un loisir le rendrait moins plaisant, selon une étude publiée en 2016 dans la revue Journal of marketing research. Réserver serait vu « comme une corvée, au même titre qu’un rendez-vous chez le dentiste », écrit Maroussia Dubreuil. Laquelle prend aussitôt la défense d’un chef d’entreprise qui n’arrive pas à réserver sa place pour les épreuves de VTT aux Jeux olympiques de Paris. Dans la foulée, elle plaide la cause de la journaliste de radio Agnès Soubiran qui a dû « acheter des sandwichs dégueulasses et hors de prix pour les manger près d’une poubelle, seul mètre carré de pelouse disponible » : car à Padirac, le gouffre affichait complet. Pire : au pied du Vésuve, un ingénieur en informatique ne peut acheter ses billets en ligne, faute de Wifi.

Mais à aucun moment, Maroussia Dubreuil n’a pris le temps de recueillir le témoignage d’un responsable d’équipement touristique, dans le Lot puis dans les Pyrénées.

Tsunami de touristes

Alors pour une journaliste aux réflexes typiquement parisiens, ouvrons la porte de lieux qui font le charme du pays : ceux qui sommeillent en hiver, mais reçoivent des milliers de visiteurs en été.

Le gouffre de Padirac ? Tout comme le Mont-Saint-Michel et Rocamadour, il est victime du surtourisme. Et puisque le nombre de visiteurs est limité sous terre au nom de la sécurité, l’établissement fixe des quotas pour chaque visite guidée. D’où un site Internet où chacun peut réserver, quitte à patienter deux ou trois jours avant de se rendre sur place.

Il en va de même pour un restaurant de montagne et ses trente couverts. Viande, poisson, fruits et légumes : le chef travaille avec des produits frais. La gestion des stocks est un casse-tête en cuisine, surtout quand il y a six clients le lundi et soixante le samedi ; lesquels optent pour la pièce de bœuf - dès lors, les truites locales au frigo risquent de suivre le même parcours que les déchets. Et quand six Parisiens débarquent à 20 h 45 alors que la salle est comble, le patron doit néanmoins rester poli, même si l’ingénieur puis la journaliste le dégomment sur Google.

Ah le bon vieux temps

Et c’est ainsi que toute serveuse, tout apprenti, toute guide touristique, tout agent d'accueil subit les humeurs de touristes qui s’imaginent qu’à l’entrée d’un gouffre et celui d’un restaurant, quelqu’un les attend sur le seuil, les doigts sur la couture du pantalon. En réalité les prolétaires du tourisme font des heures supplémentaires en été, bien que Parisiennes et Parisiens les toisent comme si c’étaient des objets.

Alors Maroussia Dubreuil se met à regretter l’époque où les routardes et les routards pouvaient improviser leurs vacances. Une nuit dans un gîte d’étape. Un dîner à l’auberge. Dans Le Monde, un écrivain de Bruxelles a la nostalgie de son enfance : « J’ai grandi à l’auberge de jeunesse de Brest, dans les années 1970. Les gens arrivaient et repartaient comme et quand ils voulaient. Le jour, la nuit. On se débrouillait. En vacances, on faisait pareil. Papa prenait la voiture, on roulait et quand on trouvait ça joli, on s’arrêtait dans le premier hôtel venu. On entrait dans le restaurant où ça sentait bon. C’était – presque – l’aventure. L’aventure à la papa. »

Mais un demi-siècle plus tard le routard est devenu un consommateur qui exige tout, tout de suite. Le consommateur de loisirs en 2024 se pointe au restaurant sans prévenir. Il frappe à une chambre d’hôte à 19 heures. Il veut son spa puis son massage le jour même, après dîner. En désespoir de cause il part râler à l’office de tourisme, puis se venge en postant une étoile sur son avis. Les râleurs en vacances ont un point commun : ce sont des urbains. En majorité des Parisiens.

Et si l’an prochain Maroussia Dubreuil faisait un reportage sur les professionnels du tourisme qui, à Padirac et dans les Pyrénées, font de leur mieux pour affronter des vagues de touristes, quitte à garder le sourire de 7 h à minuit ?

Noémie et Ibrahim Canard     

Accès à l’article de Maroussia Dubreuil dans Le Monde du 6 janvier 2024 : L’enfer de la réservation : JO, train, sorties culturelles.

Dans le passé, Maroussia Dubreuil s’est montrée plus inspirée. Exemple : Le bénévolat, une bonne action aussi pour soi. Article paru dans Le Monde du 25 février 2020.

Précision : improviser ses vacances c'est sympa. Mais il faut en accepter les aléas.

CSP+ signifie catégories socioprofessionnelles supérieures, c'est-à-dire celles et ceux qui ont assez d'argent pour faire des caprices.

* Photographie : Port-la-Nouvelle en hiver.