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Lorraine de Foucher, <br>la plume dans la plaie

Lorraine de Foucher,
la plume dans la plaie

Journaliste au Monde et depuis neuf ans, Lorraine de Foucher traque la bête chez l'être humain. Sous sa plume, la descente aux enfers paraît sans fin. Mais le mardi il y a bal à Blegny.

Parfois, il y a des clients mignons. Par exemple, un homme de 60 ans fier de reprendre des études à la fac. Ses messages sont gentils, les rapports aussi. Il s’inquiète de la pénibilité de l’acte, puis du fait qu’Elodie le reçoive contre de l’argent. Mais dans le journal de la prostituée, c’est ce dialogue qui retient l’attention : « Vous pourriez me dire un truc intime sur vous qui n’est pas sur votre site ? lui demande un inconnu. — Quand il pleut et que les escargots sortent sur le trottoir, je les ramasse un par un pour les remettre dans l’herbe. J’ai pas envie qu’ils se fassent écraser par les gens.D’accord… Je ne pensais pas vraiment à ça quand je parlais de truc intime… »

Neuf ans plus tard, un malentendu entre femme et homme se mue en champ de bataille : la journaliste Lorraine de Foucher écrit sur les viols collectifs, l’affaire PPDA et Tariq Ramadan, l’exploitation sexuelle d’une mineure de 12 ans, les images pédoporno sur Telegram.

2016 - 2025 dans Le Monde : est-ce la chronique d’une guerre, sans les missiles Storm Shadow mais avec les réseaux sociaux ?

100 km pour un café

Comme dans n’importe quel conflit, tout commence par deux ou trois escarmouches. À Calais en 2016, Béatrice devient passeuse par amour de Moxtar, un migrant arrivé d’Iran. Une autre cache son amant venu du Cachemire dans le coffre de sa voiture : cap sur Birmingham. De jour en jour l’homme insiste sur Telegram : fais passer un ami, puis un second, puis un troisième. Peu après les deux femmes sont prises en flagrant délit. L’amour en 2016, est-ce un délit ?

Ou une source de profit. En 2016 Lorraine de Foucher enquête sur l’application de rencontres Tinder. Elle y consacrera trois articles en huit ans. La première fois, c’est le 16 janvier 2016. Tinder à la campagne, géolocalisation activée : à Frossay un homme y trouve sa sœur, jamais l’amante fantasmée. Faire 100 km en voiture pour un café ? Loin de la ville, les hommes en manque jonglent avec un ratio : attrait physique d’après photo / prix du carburant. Trois ans plus tard Lorraine de Foucher y entre son profil : « 29 matchs, 3 rencontres : ma semaine sur Tinder ».

Le trio s’appelle Nicolas, Olivier, Fabien. À moins que ce ne soient des prénoms d’emprunt. Tous sont « des personnes que je n’aurais jamais pu rencontrer dans mon entourage amical et professionnel » admet Lorraine de Foucher. Vue ainsi, la vie est un couloir. Un sas où la journaliste a « l’impression de passer un entretien d’embauche ». Car une conversation Tinder autour d’un café, ça donne ceci : « Tu as vu quoi récemment au cinéma ? »« Tu as combien de frères et sœurs ? », « Tu cherches quoi sur l’appli ? » Mais surtout, l’autrice est saisie du « mal de l’infini ». Elle cite le sociologue Emile Durkheim : le célibataire se suiciderait plus que la personne en ménage. Alors que le couple ferme l’horizon, « le célibataire s’attache à ce qui lui plaît. Il aspire à tout. Rien ne le contente ». Trop de possibilités tuent la possibilité. Mourir à cause d’une note de désirabilité ?

Violeur en liberté

Mais en 2022, le désir est périmé. « Salim B, ses profils Tinder, son studio photo, des plaintes pour viol ». Quand elle l’interviewe à Paris, Lorraine de Foucher a le détail qui tue : malgré 40 plaintes déposées, l’homme est libre. Il fait l’objet d’un contrôle judiciaire. Mode opératoire : Salim B se dit photographe. Il attire ses victimes chez lui au prétexte d’un shooting. Il les drogue, puis les abuse. « Ton côté sauvage et délicat m’attire, j’aimerais t’avoir sous mon objectif » est une phrase qu’il a en catalogue, tel un pro du marketing : flatter autrui pour le rouler. Face à la journaliste, Salim B se défend : « Quand on a des rapports avec beaucoup de filles, forcément il y en a 3 ou 4 qui ne sont pas contentes ». Le 29 mars 2024, la Cour criminelle le condamne à dix-huit ans de réclusion.

Mais il faut déjà repartir au front.

Alexia Dubreuil est psychiatre et médecin légiste au CHU de Poitiers : elle autopsie les femmes tuées par leur compagnon. Ainsi de Lauren Marszan, morte étranglée en 2017 parce qu’elle demande à son mari de rapporter lui-même son verre à la cuisine. Les deux filles du couple dormaient dans la chambre à côté. La spécialiste enquête dans les tribunaux de Niort et de Saintes. Schéma type : le crime a lieu la nuit, au domicile conjugal, dans un contexte de séparation imminente. Ce qui anime l’assassin ? La peur de la voir partir. La préférer morte plutôt qu’avec un autre. En 2017 on parle d’homicides conjugaux, pas encore de féminicides.

Le prix de la liberté

Mais en 2021, comment qualifier la mort de Shaïna, 15 ans, victime d’un viol collectif, puis poignardée et brûlée vive dans une cabane parce qu’elle est tombée enceinte ? À Creil, les images du viol ont circulé sur Snapchat. « Shaïna voulait être libre, on l’a tuée à cause de ça, confie sa mère à Lorraine de Foucher. C’est la loi des anciens qui veut que les femmes ne sortent pas, ne couchent pas, et se cachent ». En 2024, Milly est à son tour victime d’un viol collectif à Champigny-sur-Marne : cinq personnes, ados à l’époque des faits, sont renvoyées devant la justice des mineurs pour viol en réunion.

Et où classer ce père de 39 ans qui passe en Cour d’assises en juin 2022 parce qu’il a violé sa fille de 5 ans ? « Fait exceptionnel, le huis clos ne sera pas demandé » écrit la journaliste. Laquelle résume la vie de l’accusé : violé par son grand frère quand il avait 4 ans. Violé par le fils d’amis de ses parents. Violé par un enfant plus âgé de la même classe. Amateur de vidéos pédophiles dès l’adolescence. A violé sa sœur cadette. Deux ans plus tard, Gisèle Pelicot refuse à son tour le huis clos : Lorraine de Foucher révèle l’affaire des viols de Mazan, article qui reçoit le prix Albert Londres de la presse écrite en 2024.

Et plus la journaliste remonte à la source du conflit, plus des hommes en vue tombent de leur piédestal. Ce qui les relie ? La contrainte morale. Un journaliste : Patrick Poivre d’Arvor. Un cinéaste : Jacques Doillon. Un penseur islamiste : Tariq Ramadan. Un gynécologue : Emile Daraï. « En 2005, la police judiciaire enquêtait déjà sur le présentateur pour viol et se rendait à TF1 » titre Le Monde. La journaliste Lorraine de Foucher retrouve la trace de Caroline Merlet : elle a porté plainte dix-neuf ans plus tôt contre PPDA, lequel l’a conviée dans le public pendant le JT, puis invitée à débattre du métier dans son bureau. Mais à 21 heures l’échange bascule : la visiteuse est plaquée sur le bureau. Vingt ans plus tard, les collègues de Poivre d’Arvor témoignent : on n’a rien vu, rien entendu. En outre « la plainte s’est perdue après une réorganisation de la carte judiciaire », écrit Lorraine de Foucher.

La crainte du bâton

Au cœur du drame, la journaliste glisse un point de suspension. Une descente aux enfers mérite des explications. Lorraine de Foucher décrit les faits, puis elle évoque une « violence systémique ». Ainsi, sait-on que le trouble pédophile n’est pas si rare ? Le fantasme sexuel est transitoire pour 20 % de la population, l’attirance est stable chez 5 % des adultes. De même, 80 % des atteintes sexuelles sur mineurs sont perpétrées par des proches. Par ailleurs, seuls 30 % des violeurs sont des psychopathes au sens psychiatrique du terme. Enfin, une thèse en 2016 avance un chiffre vertigineux : 1/3 des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient certains que la victime ne porterait pas plainte (1). « C’est une règle de base de la criminologie : si on ne craint pas d’être attrapé, on continue de passer à l’acte. C’est un rapport coût/avantage » explique Nicolas Estano, soignant, dans l’article de la journaliste.

Parfois aussi, Lorraine de Foucher se place du côté de l’agresseur : « À l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, les violeurs en thérapie », écrit-elle le 17 avril 2021. 240 hommes et 1 femme sous obligation de soin. Âge moyen : 33 ans. 67 % sont célibataires ou divorcés. Lucien, 45 ans, est convaincu qu’il a eu une relation sentimentale avec sa voisine de 12 ans. Les policiers l’ont pris en flagrant délit dans sa voiture garée sur un parking : un drap noir était tiré. Un autre se réjouit d’avoir un traitement chimique - Salvacyl est une molécule qui fait chuter la testostérone : « Dans ma tête c’était castration totale et complète, je ne voulais plus avoir de sexe ». Son oncle l’a violé jusqu’à ses 16 ans. Trois ans plus tard, Lorraine de Foucher est à Perpignan : dans une ville où 1/3 des habitants vit sous le seuil de pauvreté, de plus en plus de mineurs se prostituent. Deux travailleurs sociaux déambulent la nuit près de la gare. Ils accompagnent 40 filles et 2 garçons. La moitié a entre 12 et 15 ans. Profil : famille monoparentale, a quitté l’école, victime de violences sexuelles.

Au même moment, des viols d’enfants sont filmés aux Philippines puis diffusés en streaming aux quatre coins de la France : podcast de Lorraine de Foucher et de Cyrielle Bedu le 18 avril 2023.

Se serrer les coudes

Au bout de la nuit, la journaliste se tourne vers la philosophie. « L’amour est la seule chose qui contrecarre l’absurdité de l’existence », dit Claire Marin, laquelle travaille sur les épreuves de la vie. Parfois, rencontrer l’autre dans sa fragilité aide à sortir de son hypernuit. Comme si une frontière invisible séparait les cabossés des autres, ceux qui fendent l’armure sur l'estrade. Alors les rescapés de l’enfer goûtent à chaque « expérience sensible » : pour elles, pour eux, le début d’une relation est un cadeau.

Début ? En neuf années, Lorraine de Foucher a recueilli 65 témoignages, ou plutôt 65 variations sur un même thème : « S’aimer comme on se quitte ». Sous sa plume, la naissance d’un amour fusionne avec sa mort. « Il a attendu que je nettoie toute sa maison pour me quitter » est peut-être la phrase la plus absurde de la série : elle date du 4 novembre 2023.

Et quand la journaliste reçoit le prix Albert Londres en 2024 dans la catégorie presse écrite - soit la 86e distinction depuis sa création -, sa collègue Aude Dassonville sonde sa capacité de résistance. Écrire sur les trafics de drogue, les migrants violés, un règlement de compte à Amiens, la dépression post-partum, le suicide d’une jeune femme à l’hôpital, l’inceste, la maltraitance des personnes âgées en Ehpad, le harcèlement sexuel dans un centre d’appels, ça fait quoi ? « On me dit souvent : c’est effroyable à lire. Ce à quoi je réponds toujours : imagine ce que c’est à écrire. Et ce n’est rien par rapport à ce que c’est de le vivre ». Depuis 2017, Lorraine de Foucher s’attache à « documenter les violences masculines » (2). D’où sa chronique parue le 30 octobre 2021 : « Comment nos vies amoureuses sont devenues un champ de bataille politique ».

La guerre : nous y voilà. L’amour politique débute par la manière de rédiger un SMS. Il se poursuit quand des poils de barbe traînent dans la douche. Il se raidit dans des postures : l’homme distant, la femme collante. Il s’achève parfois dans un bain de sang. Et puis, pourquoi cette injonction à vivre en couple ? Surtout quand « le logement est trop petit » pour garder son espace vital, puis faire durer une relation.

Puisqu’il en est ainsi, prenons notre baluchon.

Fous de danse

À Blegny en Belgique, la discothèque Le Cube accueille un bal pas comme les autres : les femmes et les hommes qui dansent sur la piste vivent en résidence pour handicapés. « Je veux être beau pour danser un slow », dit l’un. « On a fait l’amour une fois dans le bureau de la psychologue », ajoute une autre. Car en Belgique, on juge normal que les handicapés aient des relations sentimentales. Parfois le DJ loupe un enchaînement : son cerveau a subi des lésions après un accident de moto. À l’issue du premier bal, l’éducateur va voir le directeur du Cube : « Tu vois, c’est spécial quand même ». Réponse : « À 5 heures du matin avec les normaux, il y a bien pire comme comportements ».

« Le slow, art du frottement, des pelles et des râteaux », titre Lorraine de Foucher le 29 décembre 2017. Femmes à bâbord. Hommes à tribord. Survivre avec les moyens du bord ?

Renaud Canard     

(1) Source : thèse réalisée par Massil Benbouriche en 2016. On ignore par quelle méthode l’auteur arrive à un tel résultat.
(2) Avec un espoir : que Lorraine de Foucher ne mette pas tous les hommes dans le même panier.

Parler de soi dans un article :


En journalisme, écrire « je » dans un article a longtemps été proscrit. Car l’autrice ou l’auteur a pour mission de décrire des faits, pas de se mettre en scène en déroulant son sujet.

Mais cette règle d’or subit des entorses depuis quelques années, y compris au journal Le Monde où, pour traiter de faits de société, quelques journalistes témoignent de leur expérience personnelle. Par exemple à la rubrique Intimités - laquelle porte bien mal son nom.

Rien de tel dans les articles de Lorraine de Foucher, à une exception près : « 29 matchs, trois rencontres : ma semaine sur Tinder » publié le 15 février 2019.

Étude à refaire

Lorraine de Foucher ouvre son article par un témoignage : alors étudiante, elle rend un mémoire intitulé : La révolution amoureuse : quand Internet rencontre l’âme sœur. « Forte de quelques notions de sociologie, il s’agissait d’étudier l’impact de ces nouveaux espaces de rencontres qu’étaient les sites Internet comme Meetic sur notre manière de s’aimer, écrit-elle. À la relecture, ces lignes m’ont paru étranges, un brin surannées ».

Dans la foulée, Lorraine de Foucher résume 82 pages d’un mémoire où elle tenta de comprendre « comment l’amour est devenu un marché économique, et comment nous étions devenus des produits bringuebalés entre l’offre et la demande ».

Quatre ans plus tard naît Tinder, ce qui « justifiait bien une mise à jour de mes théories ».

Et voilà comment la journaliste, après une relecture critique de son mémoire, s’inscrit sur l’application de rencontre puis rédige son article. Nouvelle confidence :  elle a « l’impression de passer trois entretiens d’embauche » avec Nicolas, Olivier, Fabien. Mais surtout, elle reconnaît avoir été « tout à coup saisie du mal de l’infini développé par Emile Durkheim dans son essai fondateur : Le suicide », publié en 1897. D’où sa phrase : « Trop de possibilités tuent la possibilité ». D’où aussi son ardeur à décortiquer l’algorithme de Tinder et sa « note de désirabilité ».

Le fil d'une pensée

Mais après avoir dit « je », la journaliste élargit la focale. Une étude de l’université de Chicago révèle que moins on a d’informations sur une personne, plus on lui donne de la valeur. Et dès qu’on apprend un détail sur la personne, hop ! on la catalogue. À force d’idéaliser puis de classer, le sentiment de solitude s’installe. Logique : l’application n’a aucun intérêt à ce que le client soit heureux en ménage, sinon elle perd le client. « Le modèle est fait pour vous inciter à des rapports triviaux instables », écrit la journaliste en 2019.

Aujourd’hui, quel regard Lorraine de Foucher porte-t-elle sur ses premiers articles publiés dans Le Monde ? Nul doute qu’avec le temps, son esprit critique s’est encore aiguisé. Au-delà d’un parcours professionnel, un fil relie 236 articles parus entre le 12 janvier 2016 et le 28 janvier 2025 : le « mal de l’infini » chemine avec une sensation de finitude. Les amours naissent puis flétrissent. Des êtres fracassés tentent de se relever. Vertige d’un métier.

Journaliste en tandem :


Une relation de travail. Un coup de foudre. Un mariage. Un règlement de compte au tribunal. 2017-2024 : chronique de l’amour et de la haine entre Dina B, qui travaille dans l’événementiel, et Nekfeu, rappeur. Leur conflit, décrit dans Le Monde du 28 janvier 2025, sert de trame pour expliquer le contrôle coercitif. Mais Lorraine de Foucher n’est pas seule à signer l’article : son collègue Jérôme Lefilliâtre apparaît sous le titre. Soit 3 200 mots écrits à quatre mains.

Traiter un sujet à deux, parfois à trois ou à quatre journalistes : la méthode a fait ses preuves au Monde. Surtout face à de la matière noire, quand une profession coopère pour étayer l'enquête. La répartition des tâches reste un mystère. Qui a enquêté ? Qui a rédigé ? Qu’importe : les lecteurs apprécient un travail d’équipe qui s’oppose au traitement individuel et hâtif d’une actualité. Dans cet exercice à part, Lorraine de Foucher se distingue : en 2024 et à 16 reprises, elle a fait tandem avec un collègue pour couvrir les sujets sensibles, dont les violences entre les femmes et les hommes.

Ainsi les lecteurs du drame qui oppose Dina B et Nekfeu passent d’un point de vue à l’autre au fil du récit. Dina B ne respecte pas le droit de garde de son ex-mari : sur décision du juge, Nekfeu obtient la garde principale. D’autant que la justice la soupçonne de vouloir partir à l’étranger avec leur fils. De son côté, Dina B dit avoir quitté Nekfeu en raison de « brutalités psychologiques, physiques et sexuelles ». Elle lui reproche d’avoir exercé à ses dépens un « contrôle coercitif », une violence qui s'exerce dans le cadre familial et qui consiste à « piéger la femme dans une relation où elle doit obéissance et soumission à un individu qui s’érige en maître du domicile et du fonctionnement familial », selon la cour d’Appel de Poitiers lors d’un arrêt rendu le 31 janvier 2024.

Réponse de Nekfeu : « Elle n’accepte pas que nous ayons rompu. Son acharnement à me salir revêt également un aspect financier ». Sauf que Dina B accuse son ex-mari de nuire à leur fils, après avoir constaté deux hématomes et un « état psychologique visiblement dégradé ». Elle évoque aussi ses sms quand ils étaient en couple : son mari surveillerait ses tenues ; il ne supporterait pas qu’elle fréquente d’autres hommes ; il aurait effacé des photos d’elle sur son compte Instagram. À la maison il y eut des cris, des claquements de porte, des coups échangés : l’un et l’autre affirment en avoir reçu.

Duo sur la crête

Alors qui piège qui ? Qui manipule qui ? Qui violente qui ? Au fil de l’article, chaque partie avance ses arguments. Les deux journalistes ont longuement interviewé les deux protagonistes. Ils s’attachent à décrire le quotidien d’un couple qui s’aime et se hait en même temps, au point d’avoir une version opposée sur la manière dont ils se sont séparés. Lorraine de Foucher et Jérôme Lefilliâtre vont jusqu’à décrire des scènes d’intimité : ils s’appuient sur le témoignage de l’une puis de l’autre en citant leurs messages sur WhatsApp.

À la fin de l’article, et après avoir été ballottés d’un camp à l’autre au fil des révélations, certains lecteurs ont peut-être le tournis : une guerre ouverte entre femme et homme d’un côté ; une coopération entre femme et homme de l’autre. Car Lorraine de Foucher et Jérôme Lefilliâtre, quelle que soit la répartition des tâches - enquête, rédaction - sont parvenus à décrire les faits sans prendre parti. Cela dit, on éprouve un malaise à entrer si loin dans l’intimité d’un couple, jusqu’à lire leurs sms privés dans Le Monde.

Parfois, le journalisme est un métier d’équilibriste.

Articles de Lorraine de Foucher
cités dans cette chronique :


Voici les articles de Lorraine de Foucher présents dans cette chronique, par ordre d’apparition en scène. Avec un focus sur l’article : « Comment nos vies amoureuses sont devenues un champ de bataille politique ».

Des prostituées mettent en ligne le best-of des échanges avec leurs clients. Article publié dans Le Monde du 3 novembre 2017.

Amoureuse d’un migrant. « M’a-t-il aimée ? M’a-t-il utilisée ? ». Article publié dans Le Monde du 21 mars 2016.

À Calais, passeuse pour l’amour d’un migrant. Article publié dans Le Monde du 28 octobre 2016.

Tinder n’est pas dans le pré. Article publié dans Le Monde du 12 janvier 2016.

29 matchs, 3 rencontres : ma semaine sur Tinder. Article publié dans Le Monde du 15 février 2019.

Salim B, ses profils Tinder, son studio photo et de nombreuses plaintes pour viol. Article publié dans Le Monde du 7 juin 2022.

La légiste qui autopsie les homicides conjugaux. Article publié dans Le Monde du 24 novembre 2017.

Shaïna, 15 ans, poignardé et brûlée vive à Creil. Article publié dans Le Monde du 5 septembre 2021. Lorraine de Foucher l’a modifié le 1er mars 2022.

Milly, survivante d’un viol collectif. Article publié dans Le Monde du 14 octobre 2024.

À Paris, le procès d’un père agresseur sexuel aux nombreuses victimes. Article publié dans Le Monde du 7 juin 2022.

C’est sa femme, il fait ce qu’il veut avec. Comment Dominique P a livré son épouse qu’il droguait aux viols d’au moins 51 hommes. Article publié dans Le Monde du 7 juin 2023.

Affaire PPDA : en 2005, la police judiciaire enquêtait déjà sur le présentateur pour viol et se rendait à TF1. Article publié dans Le Monde du 21 octobre 2024.

Jacques Doillon, accusé de viols, a été placé sous le statut de témoin assisté. Article publié dans Le Monde du 6 décembre 2024.

Affaire Tariq Ramadan : vers un procès de la contrainte morale. Article publié dans Le Monde du 13 juillet 2023.

Le gynécologue Emile Daraï mis en examen pour « violences volontaires » sur 32 femmes. Article publié dans Le Monde du 24 novembre 2022.

À l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, les violeurs en thérapie. Article publié dans Le Monde du 17 avril 2021.

À Perpignan, des travailleurs sociaux en dernier rempart contre la prostitution des mineurs. Article publié dans Le Monde du 4 janvier 2024.

Les enfants perdus du viol en streaming. Podcast de Lorraine de Foucher et Cyrielle Bedu mis en ligne le 18 avril 2023.

Claire Marin : « L’amour est la seule chose qui contrecarre l’absurdité de l’existence ». Article publié dans Le Monde du 28 mai 2023.

« Il a attendu que je nettoie toute sa maison pour me quitter ». Chronique de la série « S’aimer comme on se quitte » du 4 novembre 2023.

Comment nos vies amoureuses sont devenues un champ de bataille politique. Article publié dans Le Monde du 30 octobre 2021. Lorraine de Foucher a modifié son article six mois plus tard, le 16 mai 2022.

Cet article part de la thèse suivante : on aime comme notre époque nous le permet, et non au gré de nos transports amoureux. D’un côté, voici l’homme distant, rétif à l’engagement, mal à l’aise avec l’expression de ses émotions. De l’autre côté, voici la femme attentive, pleine de care, ayant la charge émotionnelle de la relation, aimant parler, prête à s’engager. Soit deux modèles auxquels chaque camp est prié de se conformer.

« Cela ne signifie bien sûr pas que tous les hommes sont émotionnellement moins développés et les femmes collantes, mais que nous baignons depuis l’enfance dans une eau qui favorise ces postures » écrit Lorraine de Foucher. Elle conclut : « Politiser l’amour n’implique pas de tuer l’amour, mais de désirer des rapports plus justes et équilibrés ».

Au fil de l’article, plusieurs Canards enchantés ont lu et relu ce passage, sans parvenir à en comprendre le sens : « Ce n’est plus Solal qui rencontre Ariane, Harry qui rencontre Sally, ou Roméo qui croise Juliette. Plus eux qui composent ensemble une histoire unique au monde, mais deux porteurs de l’hétéronormativité de la société qui interagissent. Une lecture un peu structuraliste du drame shakespearien, mais évocatrice de l’époque… » Une époque bien compliquée !

Au bal du Cube, des fêtards un peu différents. Article publié dans Le Monde du 24 mars 2019.

Le slow, cet art du frottement, des pelles et des râteaux. Article publié dans Le Monde du 29 décembre 2017.

Le rappeur Nekfeu accusé de violences, sur fond de conflit de garde : la justice face à la thèse du complot coercitif. Article de Lorraine de Foucher et Jérôme Lefilliâtre dans Le Monde du 28 janvier 2025.

Dans la Gironde, la crainte d’une affaire de viols collectifs de grande ampleur : « C’était comme faire passer sa femme à l’abattoir ». Article de Lorraine de Foucher et Jérôme Lefilliâtre dans Le Monde du 11 avril 2025, soit après la mise en ligne de cette chronique.

Lors d’une perquisition chez un particulier en juillet 2024, les gendarmes trouvent des disques durs dans un coffre-fort. Lesquels contiennent des vidéos de viols collectifs avec sévices que l'homme diffusait sur un site libertin aux sept millions d’utilisateurs.

Pour l’instant, quatre hommes ont été mis en examen et placés en détention provisoire pour des soupçons de viols avec actes de torture et barbarie. Mais la reconnaissance faciale appliquée aux vidéos permet à ce jour d’identifier une cinquantaine d’auteurs de violences sur cinq femmes.

Après la lecture de cet article, deux questions se posent : dans le registre de la perversité, homo sapiens a-t-il une limite ? Que faire de ces tortionnaires dès lors que la police les débusque puis les arrête ?

* L'image qui ouvre cette chronique montre le début de l’article de Lorraine de Foucher qui révéla l’affaire des viols de Mazan le 20 juin 2023. Pour cet article, la journaliste a reçu le prix Albert Londres le 4 décembre 2024.