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Macron, dépôt de bilan

Macron, dépôt de bilan

Un autre virus donne le blues aux Françaises et aux Français depuis 2017.

Sauver le sucre de betterave et ses 46 000 d’emploi ; ou veiller à la biodiversité dans les prairies ? Doper le marché de l’automobile ; ou protéger la qualité de l’air ? Confiner un pays pour soulager les infirmières ; ou laisser la vie continuer, quitte à laisser les vieux mourir faute de respirateurs ? Gouverner, c’est trancher. C’est souvent choisir entre la peste et le choléra.

Car une loi peut être bonne pour l’environnement et mauvaise à court terme pour l’emploi ; ou vice-versa. Une politique de relance peut remettre des entreprises polluantes dans le sens du vent, mais nuire à la santé publique. Un état policier qui organise la surveillance massive des Français réduit les risques d’attentats ; mais il remise la vie privée dans les oubliettes de l’histoire. Même un tout petit décret a des effets indésirables : la baisse des allocations logements depuis 2017 pour lutter contre la hausse des loyers n’empêche pas ceux-ci de flamber dans les métropoles. Au contraire : elle a dégagé les foyers modestes à la marge des villes.

Chaque décision politique est un jeu d'équilibriste, jusqu'à ce qu'Emmanuel Macron mette les pieds dans le plat avec un « en même temps » qui le plaça au centre du jeu politique puis le propulsa à l’Elysée. Une fois le pouvoir entre ses mains, et après avoir nommé des figurants dans les ministères, il a mis en œuvre sa « Révolution » (1). Logement, pauvreté, emploi, industrie, libertés publiques, environnement… Au fil des réformes, un étrange virus met un pays à genou. Est-ce la peste ou le choléra ? Ou les deux en même temps ? Face à une épidémie de lois et d’ordonnances, le thermomètre s’affole. La marche forcée d’un président conduit 66 millions d’habitants aux urgences… sauf une caste de nantis.

Trois ans et demi après l’élection présidentielle de mai 2017, voici l’heure du bilan. Ou plutôt du dépôt de bilan.

La République En Marge

Françaises, Français, vous cherchez un toit ? Depuis l'élection d'Emmanuel Macron, le nombre de permis de construire est à la baisse : moins de 400 000 logements par an, contre près de 500 000 délivrés en 2017. En quatre ans, plus de 170 000 logements ne sont pas sortis de terre. On attend encore « choc de l'offre » promis par le candidat Macron.

Depuis que Macron dort à l’Elysée, l’État a supprimé l’aide aux maires bâtisseurs, annulé l’aide à l’accession, limité le prêt à taux zéro. Il a puisé dans les budgets des organismes HLM : 800 millions d’euros en 2018, 900 millions en 2019, 1,3 milliard à partir de 2020. La TVA sur la construction de logements sociaux est passée de 5,5 à 10 %, soit un surcoût de 850 millions d’euros en 2019. Les organismes HLM ont réduit leurs dépenses de gros entretien de 7 %. Ils ont construit moins de logements neufs : 120 000 en 2016, 100 000 en 2020. Or, deux millions de ménages attendent avec anxiété un logement HLM. Pendant ce temps, les loyers restent libres dans le secteur privé. Les propriétaires découvrent qu’ils gagnent davantage en mettant leurs biens sur Airbnb. Paris, Lyon, Bordeaux deviennent un parc de locations touristiques. Et là, que fait l’État ? Rien.

Jeunes ou chômeurs de longue durée, vous cherchez un emploi ? Sitôt élu, Emmanuel Macron fait la peau des emplois aidés, un dispositif qui permettait aux associations, aux écoles, aux structures à vocation sociale d’embaucher du personnel à un coût raisonnable. Les emplois aidés, c’était une formation de terrain qui débouchait sur des missions d’utilité publique. D’un coup de crayon, deux millions de personnes se retrouvent au chômage. Les petites mains qui rendaient un service, discret mais précieux, à la société errent ici et là, sous le seuil de pauvreté.

Oui mais les aides sociales « ça coûte un pognon de dingue ! », aboie un président de la République sous les ors de son Palais. Françaises, Français dans le pétrin, non seulement vous serez privés de strapontin pour tenir votre place avec dignité dans la vie, mais en plus Emmanuel vous décrète coupables d’être pauvres. Macron rogne les allocations logement : - 5 euros en 2017, puis non réévaluation des APL en dépit de la hausse des loyers. Il plafonne le RSA. Il tape sur les allocations chômage : désormais, elles seront dégressives, plus faibles, plus dures à obtenir. Précaires de Varangéville et de Nevers, l’État vous met sur le grill. Et tant pis si 1 million de pauvres supplémentaires vont chercher du secours dans les associations caritatives à la fin de l’année 2020. Le mentor de Macron, un certain Nicolas Sarkozy, n’a-t-il pas déclaré en 2009 : « Si à 50 ans on n'a pas une Rolex, c'est qu'on a raté sa vie » ?

Paniquez pas, les gars ! Je vais libérer l’entreprise. La croissance, elle arrive, elle arrive ! 22 septembre 2017 : Marcon signe les ordonnances travail. La réforme limite les droits des salariés. Elle rend les licenciements moins onéreux. Elle permet à chaque entreprise de faire à peu près ce qu’elle veut dans sa branche d’activité. Octobre 2020 : le gouvernement présente la loi ASAP, ou « accélération et simplification de l’action publique ». Quèsaco ? Une jungle de mesures techniques vise à supprimer les règlements, concertations, études d’impact ; bref tout ce qui entrave un projet de construction : usine, route, complexe touristique… Méthode : le Préfet donne feu vert aux travaux ; ensuite, un technicien ira voir si le projet est conforme aux lois sur l’eau, l’air et la biodiversité. Les enquêtes publiques se feront en ligne, avec discrétion, en deux mois. Une zone humide est remblayée ? Les terres s’assèchent ? Il règne un petit air vicié ? Fadaises ! Il faut créer de l’emploi, n’importe où, n’importe comment, avec n’importe qui. D’ailleurs, qui aura le courage et les moyens d’intenter un recours alors qu’il n’y aura plus qu’à constater les dégâts ?

Et pour faire bonne mesure, l’État rétablit en 2020 l’usage des néonicotinoïdes pour sauver la récolte de betteraves, puis alimenter les usines à fabriquer du sucre en poudre. Tant pis pour les abeilles. Tant pis pour la qualité des eaux souterraines. Tant pis pour l’alimentation des Français. Le sucre, comme chacun sait, c’est bon pour la santé, en plats industriels et dans les paquets de céréales. Le glyphosate bénéficie du même privilège, même si ses effets cancérogènes sont décrits dans les études scientifiques. En 2021, l'État supprime les aides aux fermes Bio, puis invente le label Haute valeur environnementale (HVE), un blabla que n'importe quel déverseur d'épandages pourra afficher sur son tracteur.

Quoi qu’il en coûte pour la planète, Emmanuel Macron promet que d’ici les élections présidentielles de 2022 la France sera remise au travail. Elle fabriquera des pneus Bridgestone à Béthune, même si leurs microplastiques encombrent nappes phréatiques, rivières, océans. Elle fabriquera des SUV même si ces monstres de véhicules polluent deux fois plus qu’une Clio. La réforme du travail ballotte le tâcheron d’une usine pétrochimique à Rouen à une usine de raffinage d’huile de palme à la Mède. Le tout sous la bienveillance de l’État, pressé de relancer l’appareil productif en France pour s’affranchir des exportations chinoises.

Déjà, les premiers de cordée préparent leur bulletin de vote. Car en 2017, le président des très très très riches a choyé les 0,1 % de Français les plus fortunés. La fin de l’impôt de solidarité sur la fortune creuse le gouffre entre les miséreux et les nantis. Moins taxé, le capital voit les dividendes voler de record en record : 23 milliards d’euros en 2019, dont 8 milliards à une toute petite caste de 3 800 personnes. En 2020, la fortune des 0,1 % des Français les plus aisés s’est accrue d’un quart en une seule année. Le Comité d’évaluation des réformes de la fiscalité en fait la démonstration dans son rapport publié le 8 octobre 2020.

Légion d'honneur aux dictateurs

Macron aime les riches. Mais surtout, il éprouve de l'admiration pour ceux qui cumulent fortune et pouvoir. Surtout les dictateurs. Fin 2020, il décerne deux Légions d’honneur. L'une au président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. L'autre à Bidzina Ivanichvili, l’homme fort de la Géorgie qui démissionne... tout en plaçant ses pions aux postes stratégiques. La France offre sa médaille d’or à la répression, à la torture, à la corruption. À l'aéroport de Roissy, elle laisse passer un ressortissant saoudien avec 500 000 euros de petites coupures dans sa valise. Cela aurait mérité une tape amicale de Macron sur l'épaule du douanier. Au ministère des Affaires étrangères, certains diplomates planquent leur honte sous le tapis.

Ah oui : de temps en temps, Macron fait marche arrière - ou se déculotte, selon l'interprétation de chacune et de chacun. Une troupe de motards s’apprête à tout bloquer parce que les deux-roues motorisés passeront un contrôle de sécurité à partir de 2023 - ce qui est la moindre des choses, vu la mode des motos et scooters aux moteurs truqués ? Vite, Macron donne l’ordre de tout annuler. Pour avoir l'ouïe de l’Elysée, une seule méthode : le commando. En 2019, les gilets jaunes l’ont expérimenté dans les centres-villes et les ronds-point. Ça marche : les taxes sur le carburant sont parties à la trappe. Sauf que la méthode commando est l’apanage des minorités agissantes ; pas celle des Françaises et Français qui subissent, la peur au ventre, les salves des arrogants et des nantis.

Et si par hasard une Française ou un Français allume la radio pour s’évader avec les musiques de Fip et ses voix de velours, il découvre avec tristesse qu’avec la réforme de l’audiovisuel mitonnée par Emmanuel le communicant, les flashs infos ont disparu. L’État impose une cure d’austérité à Radio France. Journalistes, ravalez vos nouvelles ! Pour la première fois depuis sa naissance, une radio de service public prive ses auditeurs de toute fenêtre sur l’actualité. Entre une indigestion de tout info et le régime sans info, un peuple a la boule à l’estomac.

En 2022, pourquoi réfléchir ? Pourquoi critiquer ? Pourquoi rêver ? En 2022, il se pourrait que, hagards, 47,7 millions d’électrices et d’électeurs oublient d’aller voter. 47,7 millions de pêcheurs à la ligne le dimanche pour se refaire une santé : ce serait une « Révolution », non ?

Post-scriptum : en 2020, un coronavirus nommé Covid-19 terrasse un programme présidentiel que ni les syndicats, ni les gilets jaunes, ni les associations n’étaient parvenus à infléchir d’un iota. Entre le dépôt de bilan et la liquidation, il reste quelques semaines à Emmanuel Macron pour sauver son mandat de la bérézina. La relance : oui, mais quelle relance ?

Selena, Salwa et Séraphin Canard     

(1) Révolution est un livre publié par Emmanuel Macron en 2016 dans le cadre de sa campagne électorale en vue des élections présidentielles de mai 2017.

Autres réformes mises en œuvre par Emmanuel Macron au cours de son quinquennat : ordonnances travail de 2017 limitant les droits syndicaux, plafonnant les indemnités de licenciement, fusionnant les instances représentatives du personnel et autorisant les accords d’entreprise qui dérogent au code du travail. Prix du permis national de chasse divisé par deux (200 € au lieu de 400 €) et rétablissement des chasses présidentielles. Mise au pas de la magistrature pour mieux contrôler le fonctionnement de la justice. Loi de libéralisation du secteur ferroviaire entraînant (entre autres) une anarchie entre réseau national et régional de la SNCF. Rétablissement de la vitesse autorisée à 90 km/h au gré des Conseils départementaux. Inscription des règles limitant les libertés individuelles et publiques dans le droit commun.

Attaques d'Emmanuel Macron contre l'environnement et la biodiversité : il a offert aux fédérations de chasseurs la cogestion de l’Office français de la biodiversité ; il a autorisé la chasse d’espèces menacées ; il a criminalisé la critique de l’agriculture industrielle en associant la gendarmerie nationale et les grands syndicats agricoles dans la cellule Demeter. Il fait étudier une réforme pour réautoriser les méthodes les plus cruelles de chasse aux oiseaux.

Domaines où Emmanuel Macron n’a rien fait : pollution de l’air. Protection de la pêche artisanale. Agriculture bio. Lutte contre les algues vertes et toxiques sur les côtes bretonnes en raison des effluents de l'élevage (azote, ammoniac, nitrates). Protection de la vie privée. Dignité humaine en prison. Bien-être animal. Introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives. Non renouvellement des stocks stratégiques de masques, surblouses, médicaments, matériel de tests jusqu’en mars 2020, etc, etc, etc…

Secteurs dits stratégiques dont Emmanuel Macron a refusé le contrôle démocratique par les Parlementaires : encadrement des dispositifs d’État visant à surveiller et espionner les Français via les opérateurs de téléphonie mobile et les fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Ventes d’armes à des États peu regardants sur les droits de l’homme et de la femme.

Interruption de politiques publiques par Emmanuel Macron : arrêt des campagnes nationales contre l’alcoolisme.

Scandale durant le mandat d’Emmanuel Macron : l’affaire Benalla.

Sources d’information :


Logement : le « choc de l’offre » promis par le candidat Macron n’a pas eu lieu : analyse d’Isabelle Rey-Lefebvre publié dans Le Monde le 23 septembre 2020

 Les questions que vous vous posez sur la réforme du code du travail : article de Anne-Aël Durand publié dans Le Monde le 3 avril 2018

 Environnement : la loi de simplification de l’action publique limite la consultation de la population : article de Martine Valo publié dans Le Monde le 6 octobre 2020

 Trois questions pour comprendre le débat sur le retour des néonicotinoïdes dans les champs de betterave sucrière : articule publié dans Le Monde le 6 octobre 2020

 Néonicotinoïdes : la réautorisation annoncée de ces insecticides neurologiques sur la betterave ravive la polémique : article de Stéphane Foucard et Perrine Mouterde publié dans Le Monde le 3 septembre 2020

 Emmanuel Macron renonce à sa promesse d’interdire le glyphosate en 2021 : article de Rémi Barroux publié dans Le Monde le 25 janvier 2019

 La nouvelle PAC déçoit les agriculteurs bio : article de Laurence Girard publié dans Le Monde le 4 juin 2021

 Comment, à Roissy, un Saoudien a passé 500 000 euros en cash. L'homme a bénéficié d'une procédure qui a laissé les douaniers pantois : article d'Antoine Albertini publié dans Le Monde le 24 juin 2021.

 Après la suppression de l’ISF, les revenus des 0,1 Français les plus riches ont explosé en France : article d’Audrey Tonnelier publié dans Le Monde le 8 octobre 2020

 Les ultra riches, grands gagnants de la fiscalité Macron - Le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes recule sous les effets cumulés des budget 2018 et 2019 : article d’Audrey Tonnelier publié dans Le Monde le 13 octobre 2018

 Le trafic routier, source de pollution par les microplastiques : article de Sylvie Burnouf publié dans Le Monde le 19 juillet 2020

 « Eric Dupond-Moretti mène une offensive contre la justice financière, de manière vindicative et partiale » : tribune de Katia Dubreuil publiée dans les pages Idées du Monde le 26 septembre 2020

 Conditions de détention : le Conseil constitutionnel exige une loi pour faire respecter la dignité humaine en prison : article de Jean-Baptiste Jacquin publié dans Le Monde le 2 octobre 2020

 Pollution de l’air : la Cour des comptes fustige les « résultats insuffisants » des politiques publiques : article de Stéphane Mandard publié dans Le Monde le 24 septembre 2020

 Affaire Benalla, la chronologie des faits pour tout comprendre : article de Maxime Vaudano paru dans Le Monde le 11 février 2019

 La loi sur le renseignement passée au crible - Une mission parlementaire alerte sur « l’obsolescence technologique » du texte de 2015 : article de Jacques Folloru dans Le Monde le 10 juin 2020

 Comment le lobby de l’alcool sape toute prévention prônant l’abstinence - Bloquant toute initiative en ce sens, comme un soutien gouvernemental au « Janvier sec », les lobbyistes deviennent acteurs de la politique sanitaire, au grand dam des addictologues : article de Pascale Santi et Stéphane Horel paru dans Le Monde le lundi 20 janvier 2020

 « Le jeudi 8 octobre 2020, la proposition de loi « relative à des mesures d’interdiction de certaines pratiques génératrices de souffrance chez les animaux et d’amélioration des conditions de vie de ces derniers », présentée par Cédric Villani, Delphine Batho et une vingtaine de députés, n’a eu droit qu’à deux heures d’examen à l’Assemblée nationale. Le texte n’a finalement pas été voté » : extrait de l’analyse de Stéphane Foucart, Dans la tête d’un végan, paru dans Le Monde le 10 octobre 2020

 « Émotion à Rome après la décoration du maréchal Sissi à Paris » : article de Piotr Smolar et Jérôme Gautheret paru dans Le Monde du 14 décembre 2020

 « Bidzina Ivanichvili, l'homme fort de la Géorgie, se retire de la vie politique » et reçoit la Légion d'honneur de la part de la France : article de Faustine Vincent paru dans Le Monde le 12 janvier 2021

 « Sur l'environnement, la parole politique se dévalorise et n'offre que le miroir de nos propres contradictions » : chronique de Stéphane Foucart parue dans Le Monde le 16 janvier 2021.

 Le contrôle technique des motos sur la bande d'arrêt d'urgence : article du Canard Enchaîné signé A.G. en août 2021. Dans cet article, on apprend qu'en moyenne, les motos émettent 11 fois plus de monoxyde de carbone que les voitures et qu'elles tuent en moyenne 500 personnes par an. Le contrôle technique prévu était limité à un examen visuel des organes de sécurité, ainsi qu'à une mesure des gaz d'échappement et des décibels. Bref, ce contrôle n'était rien d'autre qu'un service minimum de sécurité et de civilité.

Photographie : sculpture photographiée dans le village de Pélussin.