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Macron & Castex : le mal des transports

Macron & Castex : le mal des transports

Le discours est vert. Les actes sentent le goudron. En 2022, l'État aide l'auto et l'avion. Il lâche trams et trains. Les « nouvelles mobilités » de Macron accélèrent les inégalités.

En Occitanie, A69 est le nom d’une autoroute à péage qui reliera Castres à Toulouse en 2025. Les automobilistes feront le trajet en 45 minutes au lieu d’1 h 30 : deux fois plus vite que le train. Puis ils s’enliseront dans la rocade qui cercle la Ville rose. Pendant que l’État déroule 54 kilomètres de goudron, il refuse d’aider la Région Occitanie et ses lignes TER alors que Carole Delga, sa présidente, met 800 millions d’euros sur la table en dix ans.

À Cannes, l’aéroport accueille 7 200 vols commerciaux par an. Un avion transporte en moyenne deux passagers. Cannes-Mandelieu est l’aéroport des VIP et des jets privés. Depuis 2015, le trafic a augmenté de 26 %. L’Association de défense contre les nuisances aériennes locales (Adna 06) calcule que 50 000 habitants subissent un vrombissement de 80 décibels toutes les demi-heures. La sous-préfète fait étudier une route aérienne alternative au-dessus du pays de Grasse. 43 000 habitants à l’écart du littoral subiront bientôt le vacarme des avions.

De Lyon à Bordeaux, la coopérative Railcoop veut faire circuler deux trains par jour sur un itinéraire est-ouest, en vertu de la loi qui libéralise le marché ferroviaire. SNCF Réseau, le bras armé de l’État (1), vient de saler la facture pour que Railcoop ait le droit de traverser le Massif central en faisant halte à Roanne, Montluçon, Guéret, Limoges, Périgueux et Libourne. Pourquoi une hausse du droit de passage ? Parce que plusieurs aiguillages exigent une présence humaine sur le terrain. L’État refuse d’automatiser le parcours. Railcoop est sommé de payer les petites mains qui actionneront les aiguillages. Résultat : le projet est reporté à une date indéterminée.

Au même moment, le Premier ministre Jean Castex annonce que l’État s’engage sur trois nouvelles lignes à grande vitesse (LGV) entre Bordeaux et Toulouse, Perpignan et Montpellier, Marseille et Nice. En parallèle, il refuse tout budget pour rénover les trains du quotidien, dont le réseau TER. Les passagers du Limoges - Angoulême, du Clermont-Ferrand - Brive-la-Gaillarde, du Rodez - Millau sont priés de prendre leur voiture. Défense de râler : ils ont reçu l’ « indemnité inflation » de 100 Euros. Aux derniers de la classe il reste l’autocar, espace où il est interdit de manger, d’aller aux toilettes, de transporter son vélo ; le tout pour 2 Euros.

Automne 2021 : quand ils gèrent les transports, Macron se prend pour Georges Pompidou ; Castex pour Jacques Chaban-Delmas. Des années 1970 aux années 2020, les politiques de l’État se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Elles donnent la part belle aux chantiers de prestige - TGV, autoroutes -, quitte à laisser deux-tiers des Français sur le bas-côté.

Voitures vertes ?

Des chercheurs lèvent alors le doigt. Et s’il existait des moyens de bouger plus sobre et plus vert ? Ainsi, l’économiste et urbaniste Frédéric Héran croit identifier les engins du futur pour circuler en ville comme à la campagne. Vélomobiles, quadri-cycles, mini-voitures forment la catégorie des « véhicules intermédiaires ». Plus légers (moins de 500 kg), moins rapides (50 km/h maximum), ils seraient la solution face aux voitures classiques dont l’efficacité énergétique est déplorable : elles transportent 93 % de leur propre poids. Le chercheur semble oublier que placer un crossover de deux tonnes et une mini-voiture sur la même chaussée relève au mieux de l’inconscience, au pire du cynisme. Faire matin et soir vingt kilomètres entre domicile et travail à une vitesse 45 km/h au lieu de de 80 km/h : cela fait rire à Lille, mais pleurer à Busseau-sur-Creuse. Certains rêvent du grand soir de la circulation routière : fin des véhicules classiques le 31 décembre 2029 ; début des véhicules intermédiaires le 1er janvier 2030. Bon courage au leader politique qui se hasardera à inscrire le projet dans son programme électoral. Souvenons-nous que la SNCF, dans sa grande sagesse, abandonna l’aérotrain dans les années 1970 - il en reste un vestige au nord d’Orléans - pour que ses TGV desservent Pau et Valenciennes sur voies classiques, même à faible allure. Le monde des transports supporte mal les ruptures de technologies.

Grand projets d’un côté, utopies de l’autre : alors que la Justice condamne l’État pour inaction climatique, le scénario se précise. Décision après décision, Castex et son gouvernement dessinent la France des transports en 2030 : elle sera routière et aérienne, avec une poignée de lignes TGV. Celui-ci reliera les treize métropoles sans faire halte à Montluçon. Renault, Peugeot, Airbus, Air-France sont aux anges : sur terre et dans les airs, ils gardent le contrôle des opérations.

Trains et trams : en 2030, le menu fretin se contentera de rames inexistantes ou bondées. Quelques Régions sauveront ici et là une « petite ligne » ferroviaire, du moins si sa majorité penche à gauche. En 2030, la voiture électrique sera reine, mais elle coûtera cher - minimum 12 000 Euros pour une voiturette électrique à deux places. Sur terre et en mer, elle fera des trous pour extraire les métaux rares qui composent les batteries. Elle aggravera les inégalités sociales - partir en week-end ou en vacances sera réservé à un tiers des Français. Elle cohabitera avec les modèles thermiques que le quidam s’évertuera à conserver le plus longtemps possible. La route abîmera, polluera, tuera et blessera. Elle restera incontournable. Au-dessus de nos têtes, les jets privés continueront de relier l’aéroport de Paris-Le-Bourget à celui de Cannes-Mandelieu.

En 2030, la France sera le pays du goudron, du pneu, des trafics de métaux, des polluants, des éclopés de la route que hante le fracas d’un crossover dans un virage. Ce sera le pays des TER en retard ou supprimés. Ce sera le pays des TGV et des jets privés. Ce sera le pays des riches et des pauvres, avec une politique de transports pour bien les séparer. Avec ou sans barbelés ?

Juana Canard     

(1) SNCF est une société anonyme, mais son actionnaire unique est l’État.

Sources d’information :


Les 54 km d’autoroute A69 Castres-Verfeils coûteront 480 millions d’euros, le plan-rail d'Occitanie 800 millions d'euros : article publié le 16 octobre 2021 dans Rail sud, l'observateur ferroviaire du grand sud-est.

Le report des Lyon-Bordeaux de Railcoop, symptôme de la déliquescence programmée des lignes transversales : article publié le 20 octobre 2021 dans Rail sud, l'observateur ferroviaire du grand sud-est.

À Cannes, le tourisme de luxe rend sourd : article paru dans le Canard Enchaîné du 20 octobre 2021.

Malus poids, émissions de COâ‚‚ : intéressons-nous enfin aux véhicules intermédiaires : article de Frédéric Héran et Aurélien Bigo publié le 26 octobre 2020 sur le site The Conversation.

Le casse-tête de la dépendance automobile en zones peu denses : article de Frédéric Héran publié le 13 octobre 2021 sur le site The Conversation.

Histoire de la voie d'essai de l'aérotrain à Orléans : un article est paru sur le site de France Bleu Loiret le 14 février 2021. On y voit une photo de l'aérotrain en démonstration en 1974.

Photographie : deux poids-lourds se croisent sur la RN134 entre Pau et Saragosse, dans les Pyrénées Atlantiques. Sous la chaussée, un tunnel ferroviaire désaffecté. Jusqu'en 1970, une voie ferrée reliait la France à l'Espagne par le col du Somport.