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Migrants : Héran, Le Pen et la poule au pot

Migrants : Héran, Le Pen et la poule au pot

Il y a trop d’immigrés, il faut les chasser, dit l'une. Ils sont précieux, il faut les intégrer, dit l'autre. Avec des cris ou des croquis, Marine Le Pen et François Héran entrent chez nous par deux portes opposées.

Une vague dépose Aylan Kurdi, trois ans, sur la plage. Le corps menu du garçon épouse le ressac. Son visage reste sous l’eau. En 2015, la photo d’un enfant noyé parce que ses parents fuyaient la guerre bouleverse les Français. Faut-il prendre sa part dans la misère du monde ? Cinq ans plus tard, dans les Yvelines, un fanatique du Caucase assassine un professeur d’histoire. Alors une émotion en chasse une autre. Depuis 1945, l’immigration ce sont 100 réformes votées au pas de charge. Soit une loi tous les deux ans. À chaque fois, « il faut s’adapter à la réalité ». S’adapter avec raison ? Ou s’adapter avec passion ?

Car dans le cerveau, deux orateurs tiennent le gouvernail. « Tsunami », « submersion » : dès qu’elle parle des immigrés, Marine prend la mer à témoin. À la place d’un petit garçon, elle voit des hordes de combattants dans un rafiot. Elle aime les phrases courtes, celles qui fendent les flots : « Je lance le signal : la France n’est plus une terre d’immigration ». Schémas à l’appui, François rétorque : en proportion, la France accueille moins de migrants que ses voisins. La plupart des immigrés adhèrent aux valeurs de la République. Et plus la France se mure, plus les passeurs mettent le cap sur la France : le risque fait flamber leurs tarifs.

Oui mais « il y a trop d’immigrés ! » s’entête Marine. Laquelle reproche à l’État de laisser des millions d’indigènes jeter l’ancre sans moufter. Des noirs. Des basanés. Soudain, Éric Zemmour la déborde par la droite. À présent, ils sont deux sur la côte à brandir des barbelés. La peur ne sait plus à quel saint se vouer. « Dans dix ans, serons-nous encore Français ? » s’inquiètent la citoyenne de Béthune et le citoyen de Brantôme. Aux élections présidentielles de mai 2022, les électeurs font le ménage. Juchée sur le phare de la Garoupe, Marine Le Pen applaudit.

Alors François Héran ressort ses croquis. Quel que soit le président de la République, depuis l’an 2000 la population immigrée augmente de 2 % par an. Soit 140 000 femmes et hommes de plus chaque année, déduction faite des départs et des décès. Les étrangers qui arrivent sur le sol français sont d’abord des étudiants. Dont de jeunes francophones issus de nos anciennes colonies. Viennent ensuite les candidats à la mondialisation. Des chefs d'entreprises, des cadres, des chercheurs, des techniciens. Ceux-ci choisissent la France pour y travailler. Arrivent enfin l’asile et le regroupement familial, lequel baisse de 4 % par an. Par rapport à ses voisins comme l’Allemagne, la France est peu attractive : les étrangers aiment les pays où la richesse par habitant devance celle de la France. Juché sur le phare du Titan, François décrit une mer d’huile, ou presque.

60 millions de migrants

Mais dans sa tour de contrôle, Marine lance un avis de déluge : les étrangers qui entrent chez nous forment des tribus qui menacent notre francité ! Aux grandes marées, la missionnaire trouve refuge à Paris. Face à un journaliste bienveillant, elle affûte ses arguments : les immigrés se marient entre eux, ils font beaucoup d’enfants. Ils ont leurs églises, leurs coutumes, leur ramadan. En plus ils cachent leurs femmes derrière de drôles de vêtements. Leur mode de vie, c’est du séparatisme. S’ils n’aiment ni le jambon ni le bikini, il faut les renvoyer au pays.

Place de la République, François Héran cale un tableau sur trois pieds. Avec un marqueur, il trace un cercle bleu, puis un cercle rouge. Voici la deuxième génération née en France : celle qui a au moins un parent immigré. Elle compte 7,7 millions de femmes et d’hommes, soit 11,5 % de la population française. Et si on remonte à trois générations ? Alors un tiers de la population française âgée de 18 à 60 ans a au moins un grand-parent immigré. Parmi les filles et fils d’étrangers, il y a Éric Ciotti, Rachida Dati, Manuel Valls, Rima Abdul-Malak, Éric Dupond-Moretti. À la quatrième génération, tout le monde ou presque est immigré. Au fil des unions mixtes, majorité et minorité se fondent. Une intrusion massive, l’histoire de l’immigration ? Plutôt une infusion durable.

Oui mais les étrangers d’avant c’étaient des Européens ! assène Marine Le Pen au micro. Entre Italiens, Polonais, Belges et Français, on se comprend. On forme la même culture. D’ailleurs, on partage la même religion. Catholiques, protestants : au fond, nous sommes tous des Chrétiens d’Occident. Dieu est notre boussole, la laïcité un rempart contre l’intégrisme musulman. Devant le Parlement européen à Strasbourg, Marine Le Pen sonne le rappel des patriotes : ceux qui volent de Paris à Budapest sans escale à Bruxelles.

Justement, parlons des Flamands et des Wallons : carte d’Europe au tableau, François Héran trace la frontière qui sépare les « vrais Français » des barbares. Avant 1970, les immigrés sont belges. Mais aussi portugais, espagnols, polonais. Ils ont le droit de faire le ménage ou d’aller à la mine. Mais ils ne font pas partie de notre civilisation. Lors de la crise économique de 1972, ils sont invités à rentrer à la maison. Et au XIXe siècle ? Cette fois les barbares sont Aquitains, Provençaux, Béarnais, Lorrains, Bretons, Savoyards. Soit des races physiquement et moralement inférieures. Dès qu’ils franchissent la Loire, les Parisiens ne voient que des peuplades ensauvagées. L’exode rural, faut-il l’enrayer ? De 1800 à nos jours, la France est un puzzle avec plein d’immigrés à l’intérieur. C’est aussi un empire colonial, lequel a mis ce patchwork sous pavillon unique : la République.

Une histoire des coups de théâtre

Face au tableau, Marine appelle papa à la rescousse. 2002 : « La France est menacée dans sa continuité historique », énonce le patriarche. Alors sa fille s’avance, manuel scolaire à la main. Elle en tapote la couverture. Elle le brandit comme un étendard. Cette fois, Nicolas Sarkozy lui fait une queue de poisson : « Le peuple français a droit à la continuité historique ». Alain Finkielkraut lui fait un clin d’œil sur Europe 1 : en juin 2022, les électeurs angoissés ont voulu défendre « un droit fondamental : le droit à continuité historique ». Éric Ciotti (LR) enfonce le clou : l’immigration « remet en cause les fondements de notre histoire ». Celle d’un pays qui, de Charlemagne à Napoléon en passant par Henri IV, cultive un art de vivre à la française. Vexée, Marine Le Pen part animer la fête du village. Au programme :  poule au pot, bal musette et accordéon.

Mais François Héran, caché dans l’orchestre, multiplie les canards au biniou. « Continuité historique » ? De la grande peste au Covid-19, les Français font face à l’imprévu, au drame, parfois les deux : guerres de Religion, exode rural, inquisition, jacqueries, guerres mondiales. Après 1945, les Français découvrent le vote des femmes, le baby-boom, la contraception, le divorce par consentement mutuel, la suppression du service militaire. Au XXIe siècle, la monnaie devient européenne. Le climat se dérègle. Le terrorisme frappe. Les réseaux sociaux s’emballent. « Continuité historique » ? En fait, l’histoire de France est semée de ruptures. Une actualité en efface une autre. En revanche, la France n’a eu aucun scrupule à nier l’histoire des peuples qu’elle a colonisés. Baguette à la main, Marine laisse Éric remonter sur l’estrade. Zemmour porte son regard au-delà de l’horizon. Il respire un grand coup. Puis il prophétise « le grand remplacement ».

Alors là, François Héran éclate de rire. Au bar, il étale un journal de l’année 1889. En pleine IIIe République, politiques et journalistes glosent sur le « remplacement général ». En 1889, l’on écrit et l’on discourt sur un pays voué à la décadence, à la perte, au déracinement. En 1889, on affirme que le prolétariat va prendre le pouvoir, que les femmes auront le dernier mot, que la tour Eiffel va honorer ingénieurs et architectes au détriment de Notre-Dame et son clergé. Mais personne n’imagine qu’en 2024, sous la Ve République, la France aura des gynécologues algériennes et des bûcherons roumains. « Le génie national consiste à tirer parti de mutations dont la plupart ont une origine externe ou mixte » conclut le professeur du Collège de France en dessinant le chiffre 9 avec la mousse de sa bière. À la gorgée suivante, il opte pour un thé à la menthe.

Neuf : c’est le nombre d’années que met l’État pour instruire une demande de titre de séjour. 1 fonctionnaire sur 6 non remplacé : le chaos règne dans les préfectures. Face à une pile de dossiers, chaque vacataire use d’expédients. Il faut traiter le cas d’un plombier syrien qui travaille dans une entreprise du bâtiment. Puis celui d’une réfugiée afghane qui aida la France contre les Talibans. Au même moment, leurs filles et leurs fils s’inquiètent à l’école : au CM1 ou en cinquième, ils se sont attachés à leurs profs, à leurs amis, à leurs voisins. Ils ont acquis des connaissances : celles qui leur permettront, le jour venu, de se rendre utiles dans leur pays d’accueil. Alors quand tombe l’obligation de quitter le territoire français (OQTF), il faut apprendre à vivre dans la clandestinité : seules 15 % des OQTF sont exécutées.

Puis un terroriste du Caucase poignarde un prof de français dans un lycée du Pas-de-Calais.

Moment de sidération dans un cerveau. Plus envie d’entendre Marine et François à la radio.

5100 djihadistes sous le tapis

À l’écart du flot médiatique, on reprend ses esprits. Et si la bataille de l’immigration n’était qu’un argument de campagne, juste pour faire diversion ? Regardons les faits : la plupart des étrangers qui arrivent en France ont une qualification. Ceux qui demandent l'asile ont de l’argent puisqu’il faut rémunérer les passeurs. Entre guerres civiles et persécutions, ils ne fuient pas leur pays parce qu’ils sont pauvres, mais parce qu’ils ont peur. Pour sauver sa peau, n’importe quel quidam situé place de l’Étoile à Paris traverserait le flot de véhicules à ses risques et périls pour gagner n’importe quel trottoir. Partir, c’est fuir la mort. C’est entretenir la petite flamme de l’espérance.

Et puis ouvrons la carte de la France métropolitaine : avec 5500 km de côte et 2900 km de frontière terrestre, la France est une fenêtre ouverte sur le monde. Ni la ligne Maginot ni la muraille de Gaza n’empêchent les hommes de les franchir. Chez homo sapiens, faire le mur est un réflexe. Expulser l’Afghane ou le Syrien en zone grise parce que l’État instruit leur dossier hors délai ? L’expérience montre qu’ils reviendront un jour, d’une manière ou d’une autre, pas forcément de bonne humeur.

Enfin, regardons qui enfile une blouse blanche à l’hôpital, puis qui fabrique le plat du jour en cuisine : au XXIe siècle, la France fait travailler des Syriennes, des Afghans. Mais aussi des Libanaises, des Turcs, des Irakiennes, des Géorgiens, des Ukrainiennes et des Ukrainiens. Lesquels ont des compétences qui nous manquent, mais aussi un fort désir de s’intégrer. En sciences de la vie comme en humanisme, la France a besoin de biodiversité. Son atout c’est son école, mais aussi ses associations, son Code civil, ses livres, ses salles de sport, ses théâtres, ses piscines. Alors que les « talents » choisissent l’Allemagne ou le Royaume-Uni, la France gagnerait à s’organiser pour accueillir, puis insérer des femmes et des hommes en détresse : celles et ceux qui ont déployé tant d’énergie pour rejoindre un pays en paix. Ils sont prêts à exercer un « métier en tension » pour mériter leur présence à Brest ou à Douai. « Appel d’air » ? Un pays comme l’Allemagne qui pilote l’immigration sur son sol depuis 2015 prend sa part. Ni plus ni moins.

Quant aux fanatiques dont quelques-uns sèment l’effroi à Conflans-Sainte-Honorine puis à Arras, qui sont-ils ? Le fichier des personnes radicalisées (FSPRT*) compte plus de 20 000 femmes et hommes, en majorité françaises, dont 2 852 étrangers détenteurs d’un titre de séjour. Au total, 5 100 personnes adhèreraient à une idéologie djihadiste. En France, un service les identifie et les surveille : la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Problème : la loi actuelle ne permet pas d’expulser un militant djihadiste, sauf s’il a un « comportement de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État ». Ce qui n’est pas facile à prouver devant un juge. Et là, ni Marine ni François sur l’estrade n’ont de solution à nous proposer.

Fourre-tout à l'Intérieur

Pendant ce temps, Gérald Darmanin fait bouillir immigrés et djihadistes dans le même chaudron. Puis le ministre de l’Intérieur jette tout ça dans une loi unique, ce qui achève de semer la confusion dans les cerveaux. D’un côté, la France doit accueillir les immigrés comme le fait sa voisine l’Allemagne : notre économie, mais aussi notre contrat social en dépendent. De l’autre, la France doit neutraliser les djihadistes : en les expulsant s’ils sont étrangers ; en les isolant s’ils sont Français. Soit deux sujets distincts. Il faut donc porter deux lois successives à l’Assemblée nationale. Ce qui mettrait enfin de la clarté dans les esprits.

Retour sur la plage. Deux sujets, deux lois. Quel responsable politique, quelle figure intellectuelle, quel journaliste aura du talent pour l’expliquer à 68 millions d'habitants ?

Noémie et Tristan Canard     

* FSPRT : fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste.

Repères sur l’immigration en France :


Au 1er janvier 2022, la France entière (métropolitaine et outre-mer) compte près de 7 millions d’immigrés sur 67,6 millions d’habitants, soit 10,3 % de la population française. En ajoutant les 10 % des étrangers naturalisés qui se déclarent Français de naissance tant ils se sentent intégrés, ainsi que les étrangers en situation irrégulière, les démographes l’estiment plutôt à 8 millions. Soit 11 à 12 % de la population française.

La hausse de la population immigrée accompagne l’essor industriel de la France : d’abord à la fin du XIXe siècle, puis dans les années 1950-1960. La hausse reprend à partir de l’an 2000 avec la mondialisation : mobilité des étudiants, des chercheurs, des actifs qualifiés. Mais aussi, et dans une moindre mesure, les demandes d’asile consécutives aux guerres civiles en Afrique et en Asie. Soit + 2,1 % d’augmentation par an depuis l’an 2000.

De 2000 à 2020, dans la France entière, le nombre d’immigrés selon l’INSEE est passé de 4,5 à 6,8 millions, soit une hausse de 53 %. Chiffre supérieur à celle de la population de la France : 9 %. Depuis l’an 2000, 8 lois sur l’immigration ont été votées par des gouvernements de droite et de gauche. Sans effet sur une tendance qui résulte d’une hausse générale des mobilités dans le monde entier. Au XXIe siècle, homo sapiens a la bougeotte comme jamais.

Selon l’ONU, le nombre total d’immigrés recensés dans les pays de destination est passé de 173 à 281 millions de l’an 2000 à 2020. Soit une progression de 62 %, bien supérieure aux 27 % de croissance de la population mondiale. Mais les migrants sont passés de 2,9 % à 3,6 % de la population mondiale entre 2000 et 2020, ce qui reste faible. Explication : les géants de la planète (Chine, Inde, États-Unis, Brésil…) émigrent très peu. 1 % de leur population, au mieux, vit à l’étranger.

Les régions du monde qui émigrent le plus ne sont pas les pays les plus pauvres, mais ceux qui occupent une place moyenne sur l’échelle du développement économique et humain : Maghreb, Balkans, Caucase, pays d’Europe de l’est, entre autres.

Par rapport à sa taille, son PIB et au nombre d’habitants, la France accueille moins d’immigrés que les pays d’Europe de l'ouest. Ainsi, pendant la guerre civile en Syrie à partir de 2014, l’Allemagne a accueilli 645 420 citoyens syriens contre 36 860 en France. La majorité des réfugiés syriens ont trouvé refuge dans les pays voisins, dont la Turquie. Idem pour les Irakiens qui ont fui la guerre : 193 300 ont choisi l’Allemagne contre 14 100 la France. Notre pays est bien moins attractif que l’Allemagne, l’Autriche, les pays scandinaves et le Royaume-Uni.

En France, l’immigration est en majorité intra-européenne : les trois quarts des immigrés en France sont nés dans l’UE, dit Eurostat. 25 % des immigrés qui résident en France sont nés dans un autre pays que l’Union européenne.

49 % des Français trouvent qu’il y a trop d’immigrés en France. Mais 72 % pensent que les immigrés contribuent à un enrichissement culturel et 81 % à un enrichissement économique. 80 % des Français voient les Juifs et les Musulmans comme des Français. Les Français ont le sens du paradoxe.

Les aînés sont plus méfiants que les jeunes à l'égard des immigrés. Ainsi, 59 % des plus de 60 ans trouvent qu’il y a « trop d’immigrés en France » contre 46 % des moins de 35 ans ; 59 % ne se « sentent pas chez eux » contre 34 % des moins de 35 ans. Autre décalage entre générations : 45 % des plus de 45 ans estiment qu’il est « très grave » de s’opposer au mariage d’un de ses enfants avec un Noir contre 65 % des moins de 35 ans. Ces chiffres sont issus du baromètre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) en 2022.

Une bonne intégration des immigrés en France implique plusieurs critères dont l’apprentissage de la langue française et une formation professionnelle. Or, l’État français ne gère ni l’un ni l’autre. En exigeant un bon niveau de français à une exilée afghane ou à un réfugié irakien, le gouvernement met la charrue avant les bœufs. Il rend la situation des immigrés d’autant plus intenable que la durée moyenne d’instruction pour un titre de séjour est de neuf années. En attendant, les immigrés apprennent le français grâce à des bénévoles.

Plus l’État promulgue des lois qui répriment l’immigration, plus la France a la cote auprès des passeurs. Pire : la France répressive attire les trafiquants d’êtres humains de la pire espèce. Les passeurs choisissent les itinéraires de migration selon leurs intérêts financiers. Le tarif évolue avec le risque. Si les mesures exigées par la droite et l’extrême-droite pour stopper l’immigration étaient adoptées, les passeurs se frotteraient les mains. Réprimer l'immigration a les mêmes effets contre-productifs que la prohibition de l'alcool aux États-Unis il y a un siècle.

À chaque fois qu’ils se rendent à l’Assemblée nationale, les députés passent devant la statue de Jean-Étienne-Marie Portalis (1746-1807). Le juriste rédacteur du Code civil a écrit ceci : « Une excessive rigueur dans l’administration de la justice aurait tous les caractères d’une tyrannique oppression (…). Le bien se trouve entre deux limites ; il finit toujours où l’excès commence ». Rares sont les députés à honorer ce sage avant d’entrer dans l’hémicycle.

Expulser les djihadistes : quelle loi ?


Dans le projet de loi sur l’immigration en cours de discussion, l’État veut retirer un titre de séjour puis expulser tout étranger qui aurait « des comportements non conformes aux valeurs de la République » : Olivier Véran le 18 octobre, puis Gérald Darmanin le 19 octobre.

Quels seront les comportements visés par la loi ? Olivier Véran cite « le port ostensible en milieu scolaire de tenues et signes religieux » ou « le refus d’être reçu ou entendu aux guichets des services publics par un agent de sexe opposé pour des motifs religieux ».

Grâce à un exercice de réécriture, l’État tente ainsi de rétablir un article de loi sur le « séparatisme » que le Conseil constitutionnel a censuré en août 2021 : les « valeurs de la République » étaient trop imprécises pour faire force de loi.

D’ailleurs, la loi actuelle permet déjà d’expulser un étranger en cas de « comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence ».

De même, la loi actuelle permet à un Préfet de ne pas délivrer ou renouveler un titre de séjour à un étranger dont la présence est une menace pour l’ordre public. Le Préfet peut même retirer un permis de séjour pour le même motif. Pas besoin d’attendre qu’un délit ou un crime soit commis : l’État peut agir sans délai. Problème : la « menace pour l’ordre public » est un critère plutôt vague, dès qu’un juge s’empare du dossier.

Ainsi, Messieurs Véran et Darmanin ignorent la loi quand le premier affirme : « Actuellement, il n’est pas possible de retirer un titre de séjour pour des comportements non constitutifs d’une infraction pénale ». Puis que le second enchaîne : « La loi empêche le ministre de l’intérieur de faire son travail ».

Quoi de neuf apporterait une nouvelle loi ? Plusieurs juristes pensent que l’ « atteinte grave aux principes de la République » est une notion trop floue pour franchir l’étape du Conseil constitutionnel. Exemples : c’est quoi, une « atteinte grave à la devise de la République » ? Ou une « atteinte à l’égalité entre les femmes et les hommes », sachant que les Français sont loin d’être des champions en la matière ? Et que dire d’un refus de chanter la Marseillaise ? Ou du port de l’abaya au lycée ? Même des Français n’aiment guère les paroles guerrières de la Marseillaise, ou portent des tenues à connotation religieuse.

Et si l’État se défausse ensuite sur le Conseil constitutionnel en affirmant que « ce n’est pas de sa faute » si la loi ne peut s’appliquer, alors Macron renforcera le populisme en France.

Bref : une future loi pour retirer un permis de séjour puis expulser un djihadiste mérite d’être solidement travaillée sur le plan juridique avant d’être jetée en pâture dans les médias puis à l’Assemblée nationale.

Immigration : une étude de l'ONU


En l’an 2000, la division Population de l’ONU étudie le vieillissement de la population en Europe et les moyens de l’enrayer. Par exemple en ayant recours à l’immigration. Les chercheurs font quatre scénarios qu’ils jugent réalistes. Quel que soit le scénario retenu, les démographes concluent que l’immigration peut au mieux ralentir la baisse de la population générale et de la population active. Mais que l’immigration n’empêche pas la part de personnes âgées de s’accroître dans la population. Car le vieillissement démographique est un phénomène mondial lié au ralentissement de la fécondité et à l’augmentation de l’espérance de vie.

Pour asseoir leur démonstration, les chercheurs imaginent un cinquième scénario totalement irréaliste. Une pure hypothèse de laboratoire pour vérifier à quelles conditions un déplacement massif de population pourrait rajeunir la population d’un pays. En réalité, des myriades de migrants ne suffiraient pas à inverser l’âge moyen de la population d’un pays.

Mais ce cinquième scénario attire l’attention de Jean-Marie Le Pen et de sa fille, lesquels en font un « projet secret » de l’ONU et de l’Union européenne : attirer 120 à 150 millions d’immigrés sur le continent européen.

D’où l’annonce de Marine Le Pen sur RTL en 2015 : « L’Union européenne nous avait dit dans les années 1950 qu’elle voulait qu’on accueille 150 millions d’étrangers. C’est une politique qui est portée par l’Union européenne depuis des décennies. » Et quelques jours plus tard, lors d’un meeting à Strasbourg : « J’accuse l’ONU, de concert avec la Commission européenne, d’organiser sciemment la submersion migratoire de l’Europe. Faut-il rappeler que les technocrates de l’ONU demandent l’accueil de 120 millions d’immigrés extra-européens sur notre continent ? »

Or, rappelle François Héran, l’Union européenne était encore dans les limbes en 1950 et ne s’occupait guère des migrants, si ce n’est des travailleurs italiens. Et les démographes de l’ONU avaient bien précisé que le cinquième scénario était un pur exercice chiffré qui ne reposait sur aucune base crédible.

« Nous avons gagné la bataille du constat », a affirmé Marine Le Pen en décembre 2021 dans Le Figaro. Jusqu’à tenir les mêmes propos à la tribune de l’ONU ?

* L'histoire de ce contresens est racontée par François Héran dans Science et complot : l'étrange fortune du rapport de l'ONU sur les "migrations de remplacement" (2000-2020), in Jean Baechler et Gérald Bronner (dir.), L'irrationnel aujourd'hui, Paris, Hermann, p. 265-302. François Héran en fait un résumé dans son livre Immigration : le grand déni publié en mars 2023 au Seuil.

François Héran et « la main qui tremble »


Par un curieux effet de mimétisme, certains leaders politiques emploient la même formule pour décrire leur capacité à mettre en œuvre leur programme électoral. Dans son livre Immigration : le grand déni, François Héran le facétieux cite « la main qui tremble ». Ou plutôt « qui ne tremblera pas ». Florilège :

• Xavier Bertrand, président de la Région des Hauts-de-France, quand il brigue l’investiture de LR pour les élections présidentielles de 2022 : « Ma main ne tremblera pas, au nom de la fermeté républicaine ». Que promet-il sans trembler ? Une baisse de 30 % de l’immigration de travail, de 50 % de l’immigration clandestine, et des deux-tiers de l’immigration familiale (novembre 2021).

• Marine Le Pen, candidate aux élections présidentielles : « Face à la montée de l’islamisme et de l’antisémitisme dans notre pays, ma main ne tremblera pas » (janvier 2022).

• Marine Le Pen, bis : « Jamais ma main ne tremblera quand il s’agira de défendre les Français et ceux qui les protègent. Ma main ne tremblera pas plus lorsqu’il s’agira de protéger les Français contre la submersion migratoire » (février 2022).

• Valérie Pécresse, peu après l’invasion de la Russie en Ukraine : « Ma main ne tremblera pas » pour soutenir l’Ukraine face à l’envahisseur (mars 2022).

• Après la sortie du livre de François Héran, un homme politique reprend le flambeau : Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur. Face à ceux qui défient la République, « ma main ne tremblera pas », dit-il en octobre 2023.

Vu le destin présidentiel de Bertrand, Le Pen et Pécresse en mai 2022, peut-on dire que « la main qui ne tremble pas » ne fait guère trembler l’électeur, au moment où celui-ci glisse son bulletin dans l’urne ? Voilà Gérald Darmanin prévenu pour 2027.

Immigration, sources d’information :


Immigration : le grand déni. Un livre de François Héran publié au Seuil, collection La république des idées. François Héran est professeur au Collège de France sur la chaire Migrations et sociétés. Il a codirigé la 4e édition de Controlling immigration. A comparative perspective (Stanford 2022).

Sur l'immigration, abandonnons les vieilles rengaines et prenons la mesure du monde tel qu'il est. Tribune de François Héran dans Le Monde du 4 octobre 2023.

Depuis le XIXe siècle, l'immigré en bouc-émissaire des crises franco-françaises. Analyse d'Anne Chemin dans Le Monde du 4 février 2023.

Immigration : les étrangers pas plus délinquants que les autres, selon une étude. Article de Julia Pascual dans Le Monde du 23 avril 2023.

Immigration : l'attractivité relative de la France pourrait décrocher, menaçant son économie et son progrès social. Chronique de Philippe Askenazy, économiste au centre Maurice Halbwachs (ENS-CNRS-EHESS) dans Le Monde du 31 mai 2023.

L'Allemagne va ouvrir la possibilité de la double nationalité pour favoriser l'immigration. Article de Cécile Boutelet dans Le Monde du 24 août 2023.

Comment le travail des immigrés contribue à limiter la pénurie de main-d'œuvre en France. Article de Marie Charrel dans Le Monde du 22 septembre 2023.

Le djihad d'origine caucasienne en France, une histoire de générations. Article de Christophe Ayad et Soren Seelow dans Le Monde du 15 octobre 2023.

Attentat à Arras : l'exécutif choisit d'afficher sa fermeté. Article de Claire Gatinois dans Le Monde du 16 octobre 2023.

Le gouvernement veut accélérer l'expulsion d'étrangers radicalisés. Article de Julia Pascual dans Le Monde du 16 octobre 2023.

Loi immigration : Gérald Darmanin durcit sa copie quelques jours après l'attentat d'Arras. Article de Julia Pascual dans Le Monde du 18 octobre 2023.

Métiers en tension : le gouvernement amorce un recul sur la régularisation des travailleurs sans papiers. Article de Thibaud Métais et Julia Pascual dans Le Monde du 18 octobre 2023.

Loi sur l’immigration : pourquoi les mesures annoncées sur le retrait des titres de séjour sont contestables du point de vue du droit. Article de Julia Pascual dans Le Monde du 20 octobre 2023.

Immigration : tolérance de la société, vote à l’extrême droite, le paradoxe français. Article d'Anne Chemin dans Le Monde du 20 octobre 2023. La journaliste mène l'enquête sur l'écart entre une population de plus en plus ouverte et tolérante à l'immigration, et le vote de plus en plus droitier de l'électorat. Motif : l'abstention des plus jeunes aux élections. De nos jours, les jeunes préfèrent s'engager autrement qu'en allant voter.

Extrait : « En 2022, [voter à chaque élection] est au plus haut chez les personnes âgées de 70 à 79 ans (54 %), au plus bas chez les jeunes de moins de 25 ans (17 %). Cet écart ne cesse de se creuser : dans une note publiée en 2022 par l’INSEE, Elisabeth Algava et Kilian Bloch constatent que, depuis 2002, l’abstention des 18-29 ans a augmenté plus fortement encore que celle des autres tranches d’âge. Cette désaffectation engendre une forte déformation du "miroir" électoral : dans les urnes, les plus de 65 ans pèsent de 1,3 fois à 1,5 fois leur poids, les moins de 35 ans entre 0,5 fois et 0,8 fois. »

Gérald Darmanin, la stratégie de la surenchère. Article d'Antoine Albertini, Claire Gatinois et Julia Pascual dans Le Monde du 21 Octobre 2023. Avec une formule-choc par jour depuis l'attentat d'Arras, le ministre de l'intérieur sature l'espace médiatique. Quitte à claironner des réformes qu'il ne pourra jamais appliquer. Un coup par jour : cette technique de manipulation sert à gaver une émotion collective après un événement, afin de neutraliser la raison. La technique est en vogue à droite et à l'extrême-droite.

Les services de renseignement dressent l’état de la menace terroriste au sein de l’islam radical en France. Article de Jacques Follorou dans Le Monde du 27 octobre 2023.

À la demande du ministre de l'intérieur, trois directions du renseignement ont rédigé une synthèse sur l'état de la menace terroriste au sein de l'islam radical en France. En particulier, les trois services ont cherché à vérifier si l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, puis les bombardements israéliens sur la bande de Gaza, ont eu un écho dans la mouvance djihadiste en France. Or, les manifestations récentes montrent un soutien aux Palestiniens et non au Hamas. Drapeaux et slogans sont aux couleurs de la Palestine.

« Les services de renseignement français ne constatent pas "de frémissement de la menace" au sein de l’islam radical. S’ils parlent "d’une menace endogène exacerbée", celle-ci existait déjà avant l’attaque du Hamas du 7 octobre contre Israël », écrit le journaliste Jacques Follorou. « La France n’est bien sûr, en rien, protégée, dans l’absolu, contre la violence terroriste, notamment endogène. Les services de renseignement soulignent, en priorité, le risque de celle originaire du Nord-Caucase, qui a déjà causé la mort de deux professeurs : Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), en 2020, et Dominique Bernard, à Arras. »

L’Allemagne amorce un tournant vers plus de fermeté sur l’immigration. Article de Cécile Boutelet dans Le Monde du 7 novembre 2023.

Dans cet article, la journaliste explique qu’après sept années d’ouverture à l’immigration, l’Allemagne prend des mesures pour endiguer les flux migratoires irréguliers et durcir sa politique d’asile.

Selon l’Office pour la migration et les réfugiés, plus de 250 000 personnes ont fait une demande d’asile entre janvier et septembre. 60 % arrivent de Syrie, d’Afghanistan et de Turquie. Ce nombre pourrait atteindre 300 000 à la fin de l’année, après 240 000 en 2022. En outre, 1,2 million d’Ukrainiens sont arrivés depuis février 2022. Ils sont dispensés de procédure d’asile.

Or, les communes manquent de logements pour héberger les migrants. Et les écoles manquent d’enseignants pour accueillir les enfants. Idem pour la formation professionnelle.

En outre, il y a eu des débordements à caractère islamiste lors de manifestations récentes de soutien aux Palestiniens. L’Allemagne est confrontée à un antisémitisme d’origine immigrée.

Enfin, l’extrême-droite a le vent en poupe : le parti AfD est en train de devenir le premier parti d’opposition en Allemagne.

D’où un serrage de vis sur la politique migratoire.

L'exemple allemand montre qu’un pays vieillissant qui n’a plus assez de main-d’œuvre pour construire et former tend à s’enfermer sur lui-même. Avec de sérieux risques de décrochage économique à moyen terme. Cela dit, les mesures allemandes sont loin d’avoir la même force répressive qu’en France.

« L’immigration n’est pas seulement une question de police ». Chronique de Philippe Bernard dans Le Monde du 18 décembre 2023. Chronique parue après la publication de cet article. Extrait : « Sortir de l’impasse sur l’immigration exige d’abandonner une vision étroite où la Place Beauvau règne en maître absolu. Comment faire croire que les solutions aux émeutes urbaines ou à la concentration des pauvres dans les HLM passent principalement par des mesures régulant les flux d’entrée ou facilitant l’expulsion des étrangers ? »

« Monsieur Barnier, la vérité sur l’immigration est qu’elle n’est pour rien dans la crise budgétaire ou la guerre en Ukraine ». Tribune de François Héran dans Le Monde du 14 septembre 2024. L’auteur y interpelle Michel Barnier, Premier ministre tout juste nommé par le président Emmanuel Macron. La tribune de François Héran débute telle une lettre ouverte au Premier ministre : « Cher Michel Barnier, souvenez-vous : vous présidiez, en 2016, un rapport sur les missions de France Stratégie. Mais, nommé négociateur du Brexit pour l’Union européenne, vous avez dû interrompre vos auditions. Je vous ai succédé au pied levé et nous avons cosigné le rapport, en mars 2017. Cet épisode m’a permis de prendre la mesure de vos talents : expérience, esprit d’indépendance, sang-froid. ». Tribune publiée après la mise en ligne de cette chronique.

En 2021, une chronique a été consacrée à un autre livre de François Héran : Lettre aux professeurs sur la liberté d'expression. Notre chronique est à (re)découvrir ici.

* Photographie : Esther à l'Odalisque (1844). Peinture de Léon Bénouville visible au musée des beaux-arts de Pau.