< Retour
Papa n'est pas (encore) tiré d'affaire

Papa n'est pas (encore) tiré d'affaire

Papa poule ou père fouettard ? Cet été il pleut des avis, des conseils, des poncifs pour mettre les pères en rang. Et les papas buissonniers ?

« Papa poule et père fouettard ? La paternité prise en étau » ouvre un article du Monde le 26 juillet. La formule est bien partie pour décrocher la palme du plus mauvais titre de presse en 2023. Deux journalistes assistent à un atelier de formation à la paternité. Ils compilent les données de l’INSEE sur la participation des hommes dans les foyers. Ils interviewent une pédopsychiatre, puis une psychanalyste. Ils relisent Histoire de la famille d’André Burguière. Ils citent Alexandre Marcel, alias Papa Plume. Ils concluent : « Pour la fin du complexe du père dominant, on repassera. » Soit 1 800 mots qui langent et bordent le mot papa.

Depuis quelques années il pleut des articles, des livres, des statistiques sur le père, personnage accusé d’être tantôt distant, tantôt maternel. Ici un auteur rappelle le poids de l’histoire : aux mères les soins bébé ; aux pères l’apprentissage d’un métier. Là un pédiatre vante le père « tiers séparateur et vertical » qui propulse l’enfant hors du cocon familial. Ailleurs, la ministre de la famille annonce une réforme du congé parental. Objectif : remobiliser les pères à la maison.

En guise de couche scientifique, l’INSEE brandit deux chiffres : les femmes assurent 72 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales en France. L’enquête « Emploi du temps » date de 2010. La prochaine est prévue en 2025.

Et surtout chaque pédopsychiatre, chaque formateur en paternité a sa recette toute trouvée. « Pendant le change, pour éviter les régurgitations, on crée un accès à la fesse en rotation », explique un formateur en atelier. « Dans les entreprises, il faut que des hommes hauts dans la hiérarchie inventent un modèle parental équilibré, afin qu’il se diffuse dans la boîte » ajoute Alexandre Marcel, alias Papa Plume. Sur le site du Monde et face à une salve de commandements, les pères en restent les bras ballants.

Papas au pluriel

Car quel point commun entre un papa routier qui roule de nuit entre Lyon et Varsovie, et un papa architecte qui travaille à domicile sur un projet ? Quel point commun entre une famille à Paris qui va à pied de l’école à la crèche, et une famille à Saint-Maurice-en-Gourgois qui possède deux voitures pour aller du supermarché au centre aéré ? La géographie, le milieu social, les revenus : trois paramètres qui dépassent papa et maman imposent des contraintes plus fortes aux smicards qu’aux cadres dirigeants.

En outre, papa au SMIC et papa avec des stock-options s’ajustent à la personnalité de leur compagne. Sur les épaules de Chloé ou de Dalila pèse une histoire : celle qui dit que les mères ont un « instinct », des « intuitions », mais aussi un « devoir de protection ». Dalila et Chloé s’en affranchissent plus ou moins. L’une tance son mari : « ce n’est pas comme ça qu’on change une couche » puis « va le gronder, après tout c'est toi le père ». L’autre s’éclipse pour que papa fasse les choses à sa manière, sans juge à chignon pour lui faire la leçon.

Quelques auteurs ont écrit des romans sur les mères inquiètes. Celles-ci ont vu leurs mères et leurs grands-mères enchaîner les tâches domestiques le dos courbé. À leur tour elles ont porté l’enfant, seules, neuf mois durant. Elles ont conscience de donner la vie et la mort en même temps (1). Elles couvent bébé d’autant plus que devenir mère releva du parcours du combattant. Elles ont un mal fou à lâcher prise. « Au foyer, un père occupe l’espace que sa compagne veut bien lui accorder » est un théorème qui traverse les classes sociales. Il faut du travail chez une partie des mères pour lâcher la couche, le biberon, mais aussi l’aspirateur et le moule à gâteaux. À la maison, personne n’est victime, personne n’est bourreau. Chacun fait ce qu’il peut avec son passé et son présent. Personne ne certifie qu’un duo d’amoureux deviendra un jour trio puis quatuor, sous le même toit, le cœur à l’ouvrage et l’esprit libre.

Papas en équations

Oui mais « l’INSEE dit que les femmes assurent 72 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales en France », insistent deux journalistes du Monde. Penchons-nous un instant sur la méthode qui permet à l’INSEE d’arriver à une telle conclusion. Le panel est large, mais tout repose sur des déclarations. Aucune caméra dans les foyers – dieu merci ! – ne permet d’infirmer ou de valider les réponses que papa et maman donnent, à l'oral et à l'écrit, aux enquêteurs de l’INSEE. Or, des expériences de terrain montrent que les mères ont tendance à surestimer le temps passé aux tâches domestiques. Alors que les hommes ont tendance à le sous-évaluer. Pire, les hommes en oublieraient qu’ils ont passé l’aspirateur hier car ils voient l’acte comme anecdotique. D’où des biais cognitifs qui altèrent les statistiques des sociologues. Enfin, chaque citoyen se sait profilé : par Google, par Facebook, par l’État, par l’INSEE. Détourner les questions puis s’inventer un personnage devient un jeu. En témoigne le décalage entre les sondages et le résultat des élections.

Bref : les chiffres de l’INSEE sont à prendre avec précaution. La méthodologie, puis les statistiques qui en découlent, devraient être mieux évaluées. Sur ce Blog, un article sur les inconduites en science relate les travaux de chercheurs qui se positionnent en tant que vérificateurs d'études. Ces derniers suggèrent de financer les labos qui proposent de reprendre un protocole à zéro. Les résultats d'une seule étude ne peuvent être pris pour argent comptant.

Papas inventifs

Cerise sur le gâteau : les sociologues oublient que le mot famille revêt aujourd’hui un éventail de possibilités. Le foyer ? Il peut être éclaté - maman et papa ont chacun leur logis, cultivent leur relation, pratiquent la garde alternée. Le couple ? Il peut être uniquement masculin ou uniquement féminin. Mieux : le sacro-saint couple devient trois, quatre, voire une communauté. De nos jours, les enfants naissent dans une réalité augmentée. Les morales religieuses deviennent des objets de musée. Au XXIe siècle, le mot famille explore de nouveaux territoires. Exemples : papa et maman ont chacun leur vie du lundi au vendredi, puis l’un rejoint l’autre pour le week-end, enfants compris. Ou l’inverse : vie de famille en semaine, escapades papa + enfants ou maman + enfants le week-end. En fait, chaque idée est la bienvenue dès lors que l’expérience bannit toute forme de violence.

Père fouettard, papa poule, père hélicoptère, père dominateur : les étiquettes que journalistes et experts posent sur les fronts masculins créent du désarroi, parfois de l’abandon. En fait, le père noël n'existe pas. Dans le cadre feutré d’un cabinet, un·e thérapeute écoute une situation complexe et unique avec humilité. Il n’a ni avis ni conseil à donner. Le jour où naît bébé, un homme tend timidement son doigt. Le nouveau-né s’en saisit : premier contact entre le père et l’enfant. Au fil des jours, un père tâtonne puis avance pas à pas. Si on lui fiche la paix, alors il trouve sa manière de changer, nourrir, soigner, câliner, parler avec la fille ou le fils qui lui est cher. Alors le mot « papa » prend de la chair.

Un papa sur mesure ? Peut-être la meilleure idée pour papa. Peut-être la meilleure idée pour l’enfant.

Camille Canard     

(1) Car tout enfant qui naît mourra tôt ou tard.

Sources d’information :


Papa poule et père fouettard ? La paternité en étau. Article de Laurent Borredon et Clara Georges dans Le Monde du 26 juillet 2023. La pédopsychiatre Laelia Benoit y est citée : « De bons pères, il y en a, et on n’en parle jamais ! » Elle dessine une nouvelle image des pères dans l’imaginaire collectif : « ordinaires, inspirants, désirables parce qu’ils s’occupent de leurs enfants ». Quant au concept de nouveau père apparu dans les années 1970, la psychanalyste Sylviane Giampino commente : « C’était merveilleux, ces pères qui donnaient une bouillie. Tout le monde y a cru ». Elle ajoute : « Puisque les hommes ont à la fois un désir de paternité et le pouvoir sur les institutions et les organisations, à eux de poursuivre les changements nécessaires à l’harmonisation des vies personnelle et professionnelle. »

Accès aux statistiques de l'INSEE sur l'emploi du temps des femmes et des hommes à la maison. Les statistiques datent de l'année 2010.

Cette chronique ne traite que des familles dont le couple est une femme et un homme. La place des hommes dans un couple homosexuel mériterait un article dès lors que les chercheurs se pencheront sur la question.

* Photographie : La noce chez le photographe, détail d'une peinture de Pascal Dagnan-Bouveret réalisée en 1879. Musée des beaux-arts de Lyon.