Perdriau, Sarkozy, la bonne foi à tout prix
Dès lors qu'un leader politique enfreint la loi, la justice enquête puis châtie : tel est l'État de droit. Or l'accusé semble de bonne foi. Pourquoi ?
Frayer avec un dictateur pour gagner une élection. Faire une sextape pour réduire un concurrent. De Paris à Saint-Étienne, deux élus veulent le pouvoir à tout prix. Or face au juge, l’un et l’autre clament leur innocence. Leurs admirateurs les croient sur parole. Leurs adversaires les accusent de mentir. Et si Gaël Perdriau et Nicolas Sarkozy n’étaient ni noirs ni blancs, mais une ambition XXL aux prises avec deux injonctions contradictoires ?
Quiconque a travaillé pour un président sait à quel point conquérir puis conserver le pouvoir est un sport sans limites, sans règles, sur un terrain où tous les coups sont permis. De l’aube à minuit — parfois les téléphones mobiles vibrent à trois heures du matin — le boss trépide sur une arène où les courtisans jouent des coudes. Ici une note glissée dans la main. Là trois mots soufflés à l’oreille. Sur l'estrade, le chef embrasse la foule. Le tout, de Paris à Épinal : une vie d’élu, c’est 365 jours et 365 nuits de campagne électorale.
Sanguin en campagne
Faire de la politique est bien plus qu’un engagement. C’est une croisade, un feu, une drogue qui implique des capacités hors du commun : dormir peu, gérer dix informations par minute, faire le tri. Puis trancher, en sachant que toute décision politique est imparfaite : il y aura des gagnants, il y aura des perdants. C’est pourquoi peu de femmes et d’hommes sont capables de tenir la distance : quand il devient urgent de se coucher, le corps et l’esprit du leader s’acharnent à carburer. Surtout si un média publie un sondage de popularité.
Et quiconque a la chance (?) de croiser un as de la politique vit la même expérience : à Forbach ou à Dinan le président marche vers le peuple cravate au vent, main tendue. Si l'élu a un peu de temps, il prête l’oreille aux doléances. Une quête éperdue de logement ? Un métier pénible ? Le médecin à une heure de route ? La mine grave le président semble compatir, d’ailleurs il hoche la tête en lorgnant la caméra : face à n’importe quelle détresse, faire preuve de compassion. En réalité l'homme entend puis oublie : dix infos à la volée, un cerveau de boss reste une machine à trier.
D’ailleurs un conseiller lui chuchote : hâtons-nous Monsieur le président, nous avons un quart d’heure de retard sur le planning, et puis le Premier ministre demande à vous parler.
Excès de zèle
Or le président n’a pas un conseiller mais dix, vingt, trente. Soit une nuée de courtisans qui le gorgent de fiches bristol, de remarques à l’oreille, de parapheurs à signer, de phrases plus ou moins codées.
Et c’est là que le dérapage a commencé.
Car un président qui préside est un être dans un état second. Il trépide. Il dort peu. Il zappe d’un sujet à l’autre. Et surtout il ne touche plus terre : désormais, son rapport au réel dépend des mots que lui susurrent ses courtisans. Ceux-ci doivent leur poste, leur salaire, leur carrière à l’élu du peuple : d’où leur abnégation. Aller dans le sens du boss, si possible le devancer : telle est leur obsession. Qui sera la plus habile ? Qui sera le plus influent ? Agir sur la décision politique est aussi une drogue : qu’il est grisant d’agir dans l’ombre, argument au bord des lèvres, puis d’orienter la France dans la bonne direction !
Mais parfois un courtisan fait du zèle. Ou plutôt de l’excès de zèle. Des messes basses aux basses manœuvres, il n’y a qu’un pas. Un conseiller souffle à demi-mot une astuce pour financer une campagne électorale. Un ami pense avoir une recette pour neutraliser un adjoint remuant. Président et maire écoutent, sans jamais acquiescer. D’ailleurs les juges ne trouvent aucun élément qui prouve que l’un a donné l’ordre de pactiser avec le dictateur, que l’autre a dit oui à la sextape. D’autant que, en retrait, le conseiller parle de façon elliptique. L'esprit ailleurs, l’élu reste de marbre. Qui ne dit mot consent ? En zone grise et sur un malentendu savamment dosé, la manœuvre peut commencer.
Et c’est ainsi que le président sait sans savoir, dans un cerveau en ébullition qui traite dix infos par minute : guerre, sécheresse, virus, dette, attentat, grève. Gérer l’ingérable, puis avoir la peur au ventre quand pointe une élection.
Perdre et mourir
Présidentielles : un scrutin tous les cinq ans. Municipales : un scrutin tous les six ans. À l’un puis à l’autre on a envie de dire : franchement, votre maestria aurait dû vous suffire. À quoi bon prendre des risques quand la politique est affaire d’éloquence et de charisme ? Mieux vaut perdre avec panache puis rebondir au lieu de se rendre à une convocation au tribunal.
Mais voilà : dans un sport sans règles où tous les coups sont permis, perdre est pire qu’une faute professionnelle. Rater une élection c’est honte, humiliation, déchéance, peut-être la mort en même temps. Comment peut-on chuter alors qu’on se donne corps et âme en sacrifiant sa vie privée ? Tant d’hommes politiques entrent en dépression après avoir échoué au deuxième tour, surtout s’ils ont survolé leur premier mandat.
D’où l’importance vitale de la cour : assistant, conseiller, membre du cabinet, compagnon d’armes. Une cour qui protège, influe, rassure, guide, abuse parfois. Car la tentation de la fraude vient rarement d’en haut. Elle prend sa source chez un proche un peu plus pervers que les autres. Corruptions et barbouzeries sont l’apanage d’un second couteau : celui qui repère une minute d’absence chez le boss ; celui qui lui met le doigt dans le pot de confiture ; celui qui édulcore la réalité ; celui qui, le moment venu, revient avec la vidéo ou la liasse de billets.
Vide sanitaire
Et quand argent puis sextape deviennent réalité le boss en prend acte, mais il refuse de connaître les détails de la manœuvre : on ne sait jamais. Entre deux poignées de mains à Forbach puis à Dinan, il subodore que tout ça manque de clarté. « Faites votre devoir, je ne veux pas le savoir », lance-t-il à sa cour. Laquelle sert de filtre : si les choses se gâtent, le juge butera sur les courtisans. Au pays de la corruption il existe une règle d’or : un vide sanitaire isole le président. Qu’importe l’intendance, droit au but : remporter l’élection.
Voilà pourquoi le juge qui convoque maire et président se heurte à un mur : « jamais je n’ai donné l’ordre de filmer un concurrent », « jamais je n’ai donné l’ordre de pactiser avec un dictateur ». C’est plausible, d’autant qu’un cerveau de maire ou de président vit un conflit d’usage : régler une campagne dans les moindres détails ; mettre un voile sur les moyens pour gagner. Cachez-moi cette faute que je ne saurais voir, radote l’inconscient. Et l’association de malfaiteurs ?
Voilà l’ultime cartouche du juge.
Car même s'il n’a pas donné l’ordre de corrompre, même s'il n’a pas validé la manœuvre, le président s’entoure de courtisans dont il connaît le rapport élastique à la légalité. Jusqu’à quel point le boss est-il responsable des écarts de conduite dans son équipe ? Tel est l’enjeu de l’enquête de justice : identifier les rapports de travail en décryptant les notes, mails, SMS, enregistrements sonores et filmés. Puis déterminer si un « pacte faustien » a uni le boss et sa cour, ou du moins une partie de sa cour. Refuser de voir la fraude, est-ce déjà une faute ?
Être condamné à avoir raison
Quoi qu’il en soit un maire avide de pouvoir, un président égotique forment un duo en surchauffe qui enjambe un point de droit : en donnant carte blanche à leurs courtisans, ils commettent un délit. Leur cerveau les met au-dessus des lois, là où l’élite orchestre le monde tandis que trois sous-fifres manœuvrent en sous-main. « Quelque chose cloche peut-être, mais je ne sais rien » concèdent-ils sur les conseils de leur avocat. De procédure en procédure, maire et président s’acharnent à sauver leur image. Main sur le cœur, ils clament leur innocence. Aux abois, ils reportent la faute sur leurs collaborateurs.
Être condamné à vouloir avoir raison à tout prix, jusqu’à marcher tête haute vers la prison : tel est peut-être le sort réservé aux puissants, ceux qui passent leur vie sur un volcan.
Dans vingt ans, qu’en pensera le peuple ? Avec le recul, les citoyens garderont-ils leur estime pour deux hommes dont la rage de réussir les priva de clairvoyance, puis d’humilité, puis de leur part d’humanité ?
Dans un cerveau exalté, l’hyperconfiance en soi est une fièvre qui consume une renommée.
Dominique et Camille Canard
mode d’emploi :
une fois, deux fois :
Affaire Sarkozy, accusé d’avoir « laissé ses plus proches » collaborateurs démarcher la Libye de Mouammar Kadhafi pour financer la campagne électorale victorieuse de 2007 :
• Nicolas Sarkozy condamné à cinq ans de prison ferme pour « association de malfaiteurs », retour sur un jugement historique. Article de Franck Johannès dans Le Monde du 26 septembre 2025.
• Condamnation de Sarkozy : nul n’est au-dessus des lois. Éditorial du Monde le 26 septembre 2025.
• Nicolas Sarkozy raconte ses trois semaines en prison : "le gris dominait tout, dévorait tout". Article publié dans Le Monde du 6 décembre 2025 avec AFP. Les personnes qui sortent de prison et qui souhaitent partager leur expérience avec le public sont invitées à envoyer leur manuscrit aux éditions Fayard.
Affaire Perdriau, accusé d'avoir organisé une sextape visant à mettre son premier adjoint en difficulté :
• Au procès de la « sextape », la défense acharnée du maire Gaël Perdriau, face aux enregistrements accablants. Article de Bernard Schittly dans Le Monde du 25 septembre 2025.
• Chantage à la sextape : Gaël Perdriau, maire de Saint-Étienne, condamné à quatre ans de prison ferme et à cinq ans d'inéligibilité avec exécution immédiate. Article publié le 1er décembre 2025 dans Le Monde avec AFP. Outre l'association de malfaiteurs, Gaël Perdriau a été condamné pour chantage et détournement de fonds publics.
• Affaire de la sextape : pourquoi Gaël Perdriau, maire de Saint-Étienne, a été condamné et doit être incarcéré. Article de Bernard Schittly dans Le Monde du 2 décembre 2025.
• Jean-Pierre Berger, nouveau maire de Saint-Étienne après la condamnation de Gaël Perdriau dans l'affaire de la "sextape". Article publié dans Le Monde du 11 décembre 2025, avec AFP. Jean-Pierre Berger était jusqu'ici le premier adjoint de la Ville. Il a 83 ans et a fait toute sa carrière au sein du groupe Casino.
• Quel était le slogan de Gaël Perdriau lors des élections municipales de 2014 ? « Provoquons l’avenir ». En 2025, nous y sommes.
Qui a dit ?
• « Je passe une journée par semaine sur le terrain, pour ne pas être coupée de la réalité. En 2001, je ne l’ai pas fait pendant un mois : je me suis sentie sourde, muette et aveugle. Il faut connaître les gens, leurs métiers, leurs mots, leur vocabulaire pour être entendue. Et éviter ainsi les phénomènes de cour, qui font que les gens ne vous disent que ce que vous voulez entendre. » Delphine Ernotte Cunci, future PDG de France Télévisions, en octobre 2012 lors d’un forum sur le management au féminin.
« Peut-on conquérir le pouvoir, et surtout le garder, sans mentir et sans tricher ? »
* Image d'illustration : détail du tableau La Cène à Emmaüs. Musée des beaux-arts de Pau.


